Josèphe, contre Apion, î
3. On trouvera à ce sujet d'intéressantes observations dans une dissertation du docleur Heinrich Bloc h, intitulée Die Quellen des Flavius Josephus in seiner Archseologie (in-8°, Leipzig, Teubner, 1879, vin-159 pages). L'auteur commence par prouver que Josèphe, quoi qu'on en ait dit parfois, savait très bien l'hébreu et qu'il a composé son ouvrage en
Josèphe ; il aime à étonner le lecteur; dans ce Juif, il y a du Gascon : de là sa passion pour les gros chiffres. Dire qu'il n'a pas de critique, ce n'est pas assez : il n'a pas le goût de la vérité. On pourrait en donner bien des preuves ; il suffira d'appeler l'attention sur ce qui touche du plus près à notre sujet. Josèphe, en général, décrit clairement un site; fort intelligent, il sait regarder ; il voit bien : il a, comme on l'a remarqué, l'œil du topographe1; mais les mesures qu'il indique sont presque toujours de simples approximations, souvent fort éloignées de la vérité; parfois on y reconnaît, à première vue, de pures hyperboles numériques2. Nous n'invoquerons donc qu'avec une extrême réserve le
se servant à la fois du texte original et de la version des Septante, mais plus souvent de cette dernière; comme il écrivait en grec, dans une langue qu'il apprit tard et qu'il ne sut jamais aussi bien que la savait Philon, il avait tout avantagea trouver déjà traduits les passages qu'il avait à transcrire ou à paraphraser; c'était pour lui une économie d'effort et de temps. Il avait de même sous les yeux à la fois les sources purement nationales et celles que l'on peut appeler étrangères. Comme le montre notre critique, quand Josèphe donne des détails ou cite des noms que ne fournissent pas le Pentateuque et les autres livres bibliques, il les emprunte à ces gloses narratives ou agada qui se transmettaient de son temps, par l'enseignement oral, dans les écoles juives de la Palestine et de la Babylonie, gloses dont la plupart se retrouvent dans les livres dits apocryphes ou dans le Talmud. Ailleurs, dans la manière dont les faits sont présentés par Josèphe, on reconnaît ces interprétations rationalistes au moyen desquelles les Juifs hellénisants s'efforçaient de faire accepter par les gentils les traditions propres à leur race : on y relève jusqu'à la trace des couleurs qu'avaient employées certains polygraphes grecs, comme Alexandre Polyhislor, quand ils avaient voulu faire entrer dans le cadre de leurs histoires universelles l'histoire si curieuse du peuple juif. Dans cette enquête qui aboutit à un jugement très modéré et très équitable sur les mérites et les défauts de Josèphe, H. Bloch ne me parait avoir oublié qu'une chose : parmi les motifs que l'on a de n'accorder à Josèphe qu'une confiance très limitée, il ne fait peut-être pas assez entrer en ligne de compte le tempérament même de l'écrivain, son désir d'étonner le lecteur païen et de le contraindre ainsi à l'estime et à l'admiration. 4 . De VogCé, le Temple de Jérusalem, pp. 17-18.
2. C'est le cas, par exemple, pour ce qu'il dit des fondations du temple de Salomon. Selon lui, la maçonnerie aurait eu, en terre, une profondeur égale à la hauteur de l'édifice, mesurée à partir du sol (Ant. jud., VJ1I, m, 2). Il suffit d'avoir jeté un coup d'œil sur Va plate-forme du Moria ou sur les plans qui la représentent pour saisir aussitôt l'absurdité de cette assertion. Placé sur le point culminant de la colline , l'édifice devait avoir presque partout des fondations très peu profondes ; dans certaines de ses parties, le pied du mur posait, à quelques mètres à peine au-dessous du dallage, sur la roche vive. Dans ce même passage, il assigne aux fondations, en largeur et en longueur, des dimensions Mictexiient pareilles à celles du bâtiment qui le surmontait; or le massif des fondations doit, pour offrir des garanties, dépasser de tous les côtés l'aire occupée par les constructions qu'il supporte. Tout cela ne soutient pas l'examen. Josèphe a confondu ici les fondations du sanctuaire proprement dit avec ces murs de soutènement que l'on peut regarder comme les fondations de ces terrasses artificielles sur lesquelles Salomon avait assis Vensemble de ces édifices. Ainsi entendue, son affirmation cesse d'être exagérée ; ces murs éteignent et même dépassent par endroits cette hauteur de 31 m,50 qu'il leur prête; mais, so\t qu'il nait pas compris, soit qu'il ait voulu produire plus d'effet, il a tout brouillé tans sa description.
témoignage de Josèphe, là où ses assertions ne seront pas confirmées, de manière directe ou indirecte, par un autre document. Il est pourtant possible que la tradition orale lui ait fourni quelques données qui méritent d'être prises en sérieuse considération; le temple avait tenu, dans la vie nationale, une place trop importante pour qu'il ne se fût pas conservé quelque souvenir de ses états antérieurs et de ses fortunes diverses, au moins dans ces familles de prêtres et de chanteurs dont cet édifice était le domicile et la vraie patrie.
De beaucoup postérieurs à Josèphe, les Targumim et le Talmud offrent encore moins de ressources; on y rencontre partout la subtilité d'un esprit vieilli, qui ne sait plus prendre les choses dans leur sens naturel, qui épilogue et qui raffine à tout propos. Les paraphrases araméennes peuvent pourtant éclaircir parfois le sens d'une expression obscure; le meilleur commentateur d'Ézéchiel en fait un fréquent usage1. Quant au Talmud, on y trouve de nombreuses allusions au temple et à ses rites. C'est, il est vrai, le troisième temple qu'ont en vue les rabbins auteurs de cette compilation ; mais celui-ci avait assez fidèlement reproduit les dispositions principales des deux temples précédents pour qu'il y ait lieu de tirer parti de tel ou tel renseignement qui se rapporte à l'édifice détruit par Titus.
Tout en cherchant à profiter de ce complément d'information, c'est surtout d'Ézéchiel que nous nous inspirerons. Pas à pas nous suivrons l'ange qui le conduit du seuil de l'enceinte sacrée jusqu'à celui de la partie la plus auguste du sanctuaire ; nous relèverons toutes les cotes qu'il fournit; nous prendrons note de ses. moindres indications, comme si c'était à nous que le prophète eût adressé l'appel qui termine la partie principale de sa description : « Toi, fils d'homme, fais connaître ce temple à la maison d'Israël, pour qu'ils aient honte de leurs péchés, et qu'ils mesurent la forme parfaite de cet édifice ! Et s'ils ont honte de tout ce qu'ils ont fait, montre-leur le plan de ce temple, et sa disposition, ses issues et ses entrées, toutes ses formes, ses règles et ses lois, et décris-le sous leurs yeux, pour qu'ils en retiennent le plan et les règles, et qu'ils les pratiquent*. »
On le voit par ces paroles, la restauration du temple, dans la pensée d'Ézéchiel, n'était qu'un moyen; ce n'était pas le but suprême : c'était la préface nécessaire de la restauration du culte et de la purification des
i. Nous voulons parler de Smend, qui, dans les passages altérés ou difficiles, tient souvent compte de la leçon que supposent ou du sens que donnent les Targumim, 2. Ézéchiel, xliit, JO-H.
âmes, du rétablissement de la théocratie. Quant à nous, en essayant de reconstituer cet ensemble, nous ne pouvons avoir qu'une préoccupation, celle de ne pas laisser subsister une lacune dans l'histoire de l'art antique, d'en retrouver et d'en rétablir une page perdue. Le programme du prophète, nous ne saurions le nier, est très incomplet; il y manque plus d'une des données qui nous seraient nécessaires ; nous tenterons d'y suppléer par divers moyens. La connaissance des lieux, qui ont si peu changé, nous permettra de replacer l'édifice dans son cadre naturel, entre les deux vallées qu'il dominait, sur la colline même dont les terrasses ont été dressées par les rois de Juda pour lui servir de base. D'après l'appareil hérodien, dont nous avons figuré plusieurs échantillons, on se fera une idée très exacte de celui qu'employaient les ouvriers formés à l'école de la Phénicie, sur lesquels Ézéchiel comptait pour la réalisation de son projet. Les livres historiques de la Bible et les documents accessoires que nous avons énumérés nous renseigneront sur l'aménagement intérieur des bâtiments et sur le mobilier qui garnissait le temple, mobilier dont le prophète ne parle pas ; son silence sur cette matière s'explique peut-être par ce fait qu'il n'avait plus vu dans le sanctuaire ces beaux meubles de bronze que Salomon y avait placés autrefois etqui, sous ses successeurs, avaient été en partie brisés et fondus pour satisfaire aux exigences des rois d'Egypte et de Damas, d'Assyrie et de Chaldée1; mais, l'édifice renaissant plus ample et plus somptueux que dans son premier état, on aurait tenu à y placer des imitations de ces chefs-d'œuvre des artistes phéniciens. En complétant les indications d'Ézéchiel à l'aide de celles des Rois et des Chroniques, on a les principaux motifs d'ornement qui avaient servi et qui devaient servir encore à décorer les parois intérieures, les chambranles, les corniches et les chapiteaux. Ce que nous ignorons surtout, ce dont nos auteurs nous parlent le moins, ce sont les dimensions, c'est le caractère de ce que les architectes appellent les élévations. Ézéchiel ne nous donne que le plan à terre; les cotes des hauteurs sont rares dans sa description; il n'en fournit guère qu'à propos d'accessoires insignifiants, tels que la barrière qui entoure le temple2, les tables3 et l'autel des holocaustes4; une phrase malheureusement très obscure semble avoir trait à l'élévation des chambres laté-
/. JRow, xiv, 25-28; xv, 16-20; II flo/s, xu, 17-20; xiv, H -14; xvi, 9; xvm, 13-16.