‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 139 sur 440 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

rédigé quelque description détaillée du temple que, dans les colonies juives de la Mésopotamie, on lisait et on relisait avec larmes, comme on va aujourd'hui pleurer devant ce mur où Ton croit voir un reste de l'œuvre salomonienne. C'est là que le prophète aurait puisé les données par lesquelles il confirme ou complète celles que contient la description du livre des Bois.

Par ces réflexions et ces conjectures, nous croyons avoir trouvé le principe de la distinction à faire, dans le projet d'Ézéchiel, entre le temple et les cours qui l'enveloppent de toutes parts, avec leurs portes monumentales, avec les longues suites de colonnades et de logements qui bordent les parvis. Toute la première partie de cet ensemble serait empruntée à la réalité; dans la seconde, l'imagination se donne plus libre carrière. Sans doute Ézéchiel n'a pas inventé de toutes pièces ce cadre magnifique; les grands traits sont bien ceux qu'avait déjà indiqués et comme esquissés le travail des siècles, s'appliquant à répondre aux nécessités du culte. Il y avait deux cours, celle des prêtres et celle du peuple, et, à toutes les entrées, des loges de portiers et des corps de garde, puis, sur les côtés de ces parvis, des magasins où se conservaient les objets votifs et la caisse du temple, des sacristies où s'habillaient et se déshabillaient les prêtres, des chambres où ils couchaient, des abattoirs où ils tuaient et dépeçaient les victimes, des cuisines où ils en préparaient la viande; il y avait, épars sur les esplanades, des bassins pour les ablutions, des estrades d'où l'on dominait la foule, des autels où s'accumulaient les offrandes. Ce qui appartient au prophète, c'est l'étendue du terrain où pourront désormais se déployer et s'étaler librement les dépendances du sanctuaire; c'est la symétrie rigoureuse qui devient la loi de son œuvre ; c'est aussi l'idée de l'isoler en ménageant tout alentour une sorte de zone neutre, une bande de terrain vide qui préservera l'enceinte sacrée de tout contact et de tout empiétement1. Cet élargissement de l'aire dont le temple sera le centre, cet arrangement systématique du cadre architectural, cet isolement complet de la cité sacerdotale, voilà ce qu'il y a de nouveau, de personnel, d'original dans le projet du prophète. Les Chaldéens lui ont facilité la tâche ; ils se sont chargés de déblayer le terrain par le fer et le feu; l'architecte futur n'aura pas à se demander ce qu'il peut conserver et ce qu'il veut abattre des constructions antérieures. Dispensé du travail toujours fastidieux des retouches et des raccords, il ne se

\. Ézéchiel, xlv, 2.

préoccupera que de faire grand et de faire beau; il devra donner aux cours et aux portiques assez d'ampleur pour qu'ils puissent contenir tout Israël, enfin réuni autour de l'autel des holocaustes ; en même temps il mettra partout, dans ce vaste ensemble, cette exacte correspondance des parties similaires, cet heureux balancement des lignes qui est comme le symbole de l'ordre que Iahvé fait régner dans le monde.

Le rêve d'Ézéchiel a été réalisé dans une certaine mesure, sinon par le second temple, qui fut bâti à la hâte, au milieu de toute sorte d'embarras, tout au moins par le troisième, à la construction duquel ont été employées toutes les richesses d'un souverain puissant, secondé par un habile architecte. Exécuté en quelques années sans regarder à la dépense, le temple d'Hérode a eu toute la grandeur et toute l'unité de celui que le prophète avait contemplé dans ses songes mystiques. La différence, c'est que si, dans le somptueux édifice qui a si peu vécu, les grandes lignes du plan traditionnel avaient été fidèlement conservées, le style grec y avait mis partout son empreinte, dans la proportion des ordonnances, dans la façon des colonnes et des chapiteaux. Ézéchiel au contraire avait passé sa jeunesse dans le voisinage de cette Phénicié qu'il a maudite avec tant d'éloquence ; le reste de sa vie s'est écoulé en Mésopotamie; comme le montrent les quelques détails qu'il donne sur l'ornementation des bâtiments, il se représentait son temple, avec ses dépendances, comme construit et décoré dans le goût oriental, ainsi que l'avait été le temple de Salomon, sous l'influence combinée de l'Egypte et de l'Assyrie.

Les livres historiques de la Bible et la vision d'Ézéchiel ne sont pas les seuls documents qu'aient consultés les érudits qui ont voulu se faire une idée des édifices bâtis sur le Moria; on s'est aussi adressé â Josèphe et à ses Antiquités judaïques; on a feuilleté ces paraphrases araméennes de la Bible que l'on appelle les Targumim, et surtout le Ta/mud, œuvre du second exil, où a été recueilli tout le trésor de la tradition juive ! ; mais ce sont là des sources dont il convient de n'user

4. Sur le Talmud, consulter surtout l'article que M. Joseph Derenbourg, qui connaît si bien cette matière, a consacré à ce recueil dans l'Encyclopédie des sciences religieuses, publiée chez Fischbacher, sous la direction de M. Lichtenberger. Le Talmud contient un trailé tout entier consacré à l'architecture et aux mesures du temple, c'està-dire du temple d'Hérode ; il a été écrit par le rabbin Élazar ben Jacob, qui parait avoir encore vu le frère de sa mère officier comme prêtre au temple (Mischnâh middôt, I, 2). C'est le Masséchét middôt. Il y aurait donc, sous certaines réserves, à tirer parti de ce document pour une restauration du temple d'Hérode. On trouvera aussi de précieux détails empruntés à ces mêmes suorces juives dans la note I du mémoire de M. Derenbourg intitulé : Essai de restitution de l'ancienne rédaction du Massérhét kippourim (Revur

que très discrètement. On peut s'en rapporter à Josèphe pour tout ce qui concerne le troisième temple; mais il n'a même pas connu le second, et, pour ce qui regarde le premier, il n'avait guère à sa disposition d'autres renseignements que ceux dont nous disposons aujourd'hui. Au temps où il écrivait, la synagogue venait de clore le recueil des livres dits canoniques, de ceux que les docteurs autorisés déclaraient constituer ce que nous appelons aujourd'hui V Ancien Testament, c'est-à-dire l'ensemble des paroles adressées par Iahvé à son peuple et l'histoire authentique de la longue vie d'Israël1. Le premier résultat de la formation d'un canon, c'est toujours de mettre en suspicion la valeur des écrits qui n'ont pas été admis à l'honneur de figurer sur cette liste de privilégiés ; on ne les copie plus ; si parfois on les recherche, c'est pour les détruire; de manière ou d'autre, ils disparaissent rapidement. Depuis que, bien après les Bois, les Chroniques étaient entrées dans le recueil officiel, tout ce qui pouvait encore subsister d'ouvrages ou de fragments littéraires antérieurs à l'exil était tombé dans l'oubli, n'existait plus ou tout au moins n'avait plus de lecteurs. Dans son curieux écrit contre Apion, vers la fin du premier siècle de notre ère, Josèphe cherche à donner une idée de l'ensemble de ces écrits inspirés qui contiennent toute la littérature et toute l'histoire de sa nation ; or, aux quelques renseignements qu'il fournit sur le nombre et sur la suite des livres qu'il avait sous les yeux, on reconnaît que la collection visée par lui dans ce passage ne différait pas de celle que contiennent nos bibles hébraïques2. Pour toute la période vraiment ancienne, pour ce qui précède l'avènement des Asmonéens, défiez-vous de tout ce qui, dans les Antiquités judaïques et dans les autres ouvrages de cet écrivain, parait emprunté à des documents que nous n'avons plus ; presque toujours, à la seconde lecture, on s'apercevra que Josèphe n'en savait pas plus que nous; ce qu'il semble ajouter aux faits connus par la Bible n'est pas autre chose que le fruit d'une combinaison systématique ou d'une exagération oratoire3. Exagérer, c'est le grand défaut de

des Études juives, t. VI, 1833). Elle a trait aux Différentes parties du temple mentionnées dans la Mischnâh kippourim.

1. Sur l'histoire de la formation successive des trois groupes d'écrits dont la réunion compose Y Ancien Testament, tel que la synagogue Ta transmis à l'Église, voir Stade, Geschichte, t. î, pp. 12-17.

Page 1