‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 2 sur 440 · TOME IV. i · texte numérisé non relu

TOME IV. i

2 LA SAHDAIGNE.

sans exception, les cimetières dont le mobilier nous a paru représenter la dépouille des marchands ou colons phéniciens. Ceux-ci ne s'étaient guère écartés du littoral ; ils n'avaient pas pénétré dans l'intérieur de l'île ou du moins ils n'y avaient pas fondé de villes; c'est tout au plus si, en dehors des étroites banlieues que dominaient les murs de leurs cités toutes maritimes, ils avaient occupé cette plaine qui, longue d'environ 100 kilomètres et coupée par un seuil très bas, va du golfe de Cagliari à celui d'Oristano; ce district, que l'on appelle aujourd'hui le Campidano, redeviendra, quand tous les marais y auront été desséchés, ce qu'il était dans l'antiquité, entre les mains de maîtres intelligents et laborieux, la partie la plus fertile de la Sardaigne. Carthage avait établi là, sans doute sous la protection de postes fortifiés, des groupes compacts de Liby-phéniciens, comme disaient les Grecs, c'est-à-dire de ces gens de race africaine qui avaient appris la langue punique et adopté la religion et les usages de leurs maîtres1. On avait réglé le cours de ces eaux qui forment aujourd'hui, sur plus d'un point, ces lagunes d'où sortent les miasmes paludéens. Dans la campagne assainie, on appliquait ces méthodes de culture savante dont le premier essai avait été fait au pied du Liban, autour de Tyr et de Sidon.

Sous la surveillance d'ingénieurs carthaginois, des prisonniers de guerre et des esclaves exploitaient peut-être aussi les mines de cuivre et de plomb argentifère que renferment les collines situées entre cette plaine et la mer, dans le territoire d'Iglesias; celui-ci dépendait de la ville de Sulcis, que les Tyriens avaient fondée dans une île toute voisine de la terre ferme qui porte maintenant le nom de Sa?it'Anliocoi (fig. i); une rade très bien abritée facilitait l'enlèvement des minerais et le chargement des navires3. Les Phéniciens s'étaient assuré ainsi le

i. Diodore, racontant la fondation de la ville de Theuna, en Sicile, par les Carthaginois, dit que ceux-ci envoyèrent là quelques-uns des citoyens de leur ville et ceux des Libyens qui voulurent profiter de l'occasion (XIII, lxix, 8). De même Cicéron, plaidant pour Scaurus, qu'accusaient les Sardes, emploie cette expression : « À Pœnis admixto Afrorum génère Sardi non deducti in Sardiniam atque ibi constituti, sed amandati et repudiati coloni » (Pro Scauro, xix, 42).

2. Le nom de Sulcis a survécu; on le donne maintenant, dans l'usage courant, au canton qui fait face à l'Ile de Sant'Antioco. C'était autrefois une dépendance de la ville phénicienne, située dans la petite lie.

3. M. Pais fait remarquer qu'il n'y a pas, dans les historiens anciens, un seul texte qui atteste l'exploitation des mines de la Sardaigne par les Carthaginois; tous les passages «les auteurs anciens où il est question des richesses minérales de l'Ile se rapportent à l'époque romaine, et aucune découverte archéologique certaine n'est venue suppléer au silence des écrivains. Habiles métallurgistes comme l'étaient les Phéniciens, ils ont dû pourtant reconnaître la présence du plomb dans l'Ile où ils avaient fondé Sulcis,

moyen de tirer parti des richesses naturelles de la Sardaigne ; mais ils ne s'étaient établis ni dans le massif volcanique du nord-ouest ni dans les vallées et sur les hauts plateaux des montagnes schisteuses et gra-

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Echelle de i : Vio.Soo

1. — Carte du district d'Iglesias. Reclus, Nouvelle Géographie universelle, t. I, p. 599.

nitiques qui, dominées par les sommets du Gigantinu, du Ballestreri et du Gennargentn, couvrent toute la partie orientale de l'île1. Il y avait

celle de l'argent clans les bassins d'Iglesias et de Sarrabus, celle du cuivre en d'autres points, et s'ils ont constaté l'existence de ces minerais, ils ont dû travailler à les extraire. Pais, la Sardegna prima del dominio romano, pp. 65-66.

i. « Les Carthaginois, dit Diodore (V, xv, 4), arrivés au comble de leur puissance, se rendirent maîtres de l'île; mais ils ne réussirent pas à réduire en esclavage les populations qui s'étaient établies avant eux dans l'Ile; les loléens se réfugièrent dans les montagnes, et, s'y étant ménagé des habitations souterraines, ils y nourrirent de grands troupeaux qui fournissaient amplement à leurs besoins en leur donnant à souhait le lait, le fromage et la viande; ayant évacué la plaine, ils avaient renoncé aux pénibles travaux de l'agriculture; habitant les hautes terres, ils y menaient une vie exempte de soucis, qu'ils entretenaient avec les aliments dont nous avons parlé. Les Carthaginois les

Là de rudes et belliqueuses tribus de bûcherons, de pâtres et de chasseurs, que Rome môme, avec sa puissance militaire, eut de la peine h dompter; elles habitaient des lieux d'un accès difficile, parmi des forêts épaisses et sans chemins; là où cessaient les bois, c'était pour faire place au maquis, et celui-ci, avec ses fourrés de bruyères arborescentes, d'arbousiers, de myrtes et de lentisques, est presque aussi dangereux pour l'envahisseur, presque aussi propice h une guerre d'embuscades et de surprises (iig. 2).

Ce qui fut encore une sauvegarde pour ces peuplades, ce fut leur pauvreté même. Il n'y avait rien chez elles de ce qui éveille les convoitises; la proie ne semblait pas valoir les sacrifices qu'elle pourrait coûter. Les Romains durent s'imposer cet effort, lorsqu'ils mirent la main sur la Sardaigne, entre la première et la seconde guerre punique ' ; il fallait que la soumission de l'île fût assez avancée, à bref délai, pour que Carthage ne risquât pas d'y trouver, h la première occasion, des auxiliaires encore en armes qui lui faciliteraient un retour offensif. Le Sénat employa huit années à ébaucher cette conquête (235- 227) ; deux consuls revinrent de Sardaigne avec les honneurs du triomphe; l'un d'eux, Pomponius Matho, pour dépister les insulaires jusque dans leurs retraites les plus cachées, s'était servi de chiens dressés à chasser l'homme2. Mais, cinquante ans plus tard, il fallut encore qu'un autre consul, Sempronius Gracchus, allât comprimer une révolte générale ; il y avait eu un moment où les Romains n'avaient plus gardé que les villes de la côte ; à son retour, le vainqueur se vantait, dans une inscription que Tite-Live a transcrite, d'avoir tué ou pris quatrevingt mille Sardes3. L'œuvre de pacification, que les légions avaient commencée, ne fut d'ailleurs à peu près achevée, là comme dans bien d'autres provinces, que sous l'Empire, par les ingénieurs latins, à l'aide de ces voies qu'ils savaient conduire h travers les halliers et les marécages, faire passer au-dessus des fleuves les plus violents et suspendre au flanc des rochers, dans les gorges les plus étroites et les plus abruptes4.

attaquèrent à plusieurs reprises avec de fortes armées; mais, grâce aux accidents du terrain et à la difficulté de pénétrer dans leurs souterrains, ces tribus échappèrent au joug. »

1. L'idée de s'emparer de la Sardaigne était venue aux Romains dès qu'ils avaient pris la mer (Polybe, I, xxiv, 7) -, mais ils ne la réalisèrent que quand ils virent Carthage épuisée par la lutte sanglante qu'elle venait de soutenir contre les mercenaires. Un traité ratifia la cession de l'Ile (Polybe, 1, lxxxviii, 8-12; III, x, xxvii-xxvm).

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