‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 27 sur 440 · La Giara. Reclus, Géographie universelle, t. I · texte numérisé non relu

La Giara. Reclus, Géographie universelle, t. I

une énigme qui paraît au premier abord presque insoluble, la question s'éclaircit quand on prend le même type arrivé à son plein développement, soit dans des nouraghes agglomérés comme ceux de Sarecci et d'Orfa, soit compris dans l'un de ces ensembles où il ne forme plus qu'un des éléments d'un système défensif très étendu.

I. La Marmora, Atlas, pi. VIII, fî#. 6. Voyez aussi (ibidem, fi#. 7) les nouraghes qui bordent la vallée de Bauladu à Paoli Latino, où a passé de tout temps une des principales routes de l'Ile; ils sont posés sur tous les éperons des rebords des deux plateaux entre lesquels court le fleuve.

Alors le doute n'est plus guère permis. On devine la pensée et le sentiment qui ont donné naissance au nouraghe1. Dans un état social qui était l'insécurité même, où il y avait sans cesse guerre entre les familles, guerre entre les tribus de même race et surtout entre les tribus de race différente, chaque groupe constitué, famille ou tribu, a voulu avoir un refuge, où il pût s'enfermer au besoin avec ce qu'il avait de plus précieux et résister à une brusque attaque. Le même phénomène s'est reproduit de tout temps dans des milieux ainsi troublés. Rappelez-vous les tours dont étaient hérissées au moyen âge les villes italiennes, celles qui s'élèvent encore au-dessus des maisons de Bologne ou qui subsistent, bien plus nombreuses, en Toscane, à San-Geminiano par exemple. En Grèce, dans le Magne, j'ai vu des villages, comme Vitylo, où chaque chef de famille avait encore, il y a trente ans, son pyrgos soigneusement entretenu. C'était une tour haute et massive, au pied de laquelle s'étendaient les bâtiments d'habitation. D'après ce que me racontaient les vieillards, dans leur jeunesse, avant l'avènement du roi Othon, bien souvent, évacuant les parties basses et accessibles de la demeure, les Maniotes couraient se barricader dans le pyrgos, dont l'escalier était clos par une lourde porte : tantôt c'était le Turc qui avait débarqué sur la côte; tantôt c'était une querelle qui avait éclaté entre les différents primats, dont chacun avait sa clientèle. On n'était pas beaucoup plus au large dans les chambres au pyrgos, percées d'étroites meurtrières, que dans celles du nouraghe; mais on s'y sentait à l'abri des balles, qui venaient s'aplatir sur l'épaisse muraille; quelquefois on restait ainsi retranché pendant des semaines; de temps en temps, on tentait une sortie pour aller à la fontaine.

Le nouraghe, c'était le pyrgos du Sarde, du chef de famille ou, quand le bâtiment prenait des dimensions considérables, du chef de tribu; c'était le centre du village, et, en cas d'alarme, la ressource et l'asile de ceux qui l'habitaient. Autour de lui étaient groupées les maisons, plus légèrement bâties et plus ouvertes; elles étaient disséminées dans des enclos, formés par des murs en pierres sèches; c'étaient les corte rastiche d'aujourd'hui, les parcs où l'on enfermait le bétail2.

{. La solution que nous exposons ici est celle de M. Pais (la Sardegna, p. 33-38); c'est du moins celle vers laquelle il incline visiblement, tout en admettant que le nouraghe a pu servir aussi parfois de tombe ou de temple; nous serons plus affirmatifs que lui : nous croyons qu'il a été surtout forteresse, et n'a pu être employé à d'autres usages que par accident et d'une manière tout à fait secondaire.

2. Dans ces enclos, on remarque des cavités creusées dans la face supérieure de

LES NOURAGHBS. 45

Ce sont les occupations de la vie pastorale qui devaient tenir la place principale dans la vie du peuple qui a bâti ces tours et ces enceintes; mais les métiers que l'on y pratiquait ont aussi laissé des traces. Les ateliers où Ton coulait les armes et autres ustensiles de bronze étaient établis tout près du nouraghe, où le fondeur avait peut-être son dépôt de matières et d'objets fabriqués1. Enfin c'était encore à l'ombre du nouraghe, si Ton peut ainsi parler, que dormaient les ancêtres; partout les Tombes des géants ont été trouvées dans le voisinage immédiat des tours destinées à protéger les vivants (fig. 32) 2.

C'est en comparant plusieurs des sites où les antiquités ont le moins souffert que l'on arrive à rétablir les traits principaux de ce tableau, et à se faire quelque idée de l'existence et des mœurs des plus policées d'entre les tribus sardes. Elles n'avaient pas de villes, surtout pas de villes fermées; mais cette population était agglomérée, sur des points bien choisis et très nombreux, en villages dont quelques-uns doivent avoir été assez considérables et que désignaient de loin au regard les cimes coniques, des nouraghes. 11 pouvait y avoir des hameaux et des habitations isolées; mais les industries principales s'exerçaient autour du nouraghe; c'était là qu'était le bourg , comme on dit encore dans maintes de nos provinces, là que se tenaient les marchés, que chasseurs, pâtres et bûcherons venaient à certains jours faire juger leurs con-

pierres brutes éparses sur le sol; c'est ce que les paysans appellent laco, lacchi, auges* Au premier moment, on serait tenté d'y voir des auges où buvaient les troupeaux; mais la plupart de ces cavités n'ont que 2 à 3 centimètres de profondeur. Celles qui, par exception, atteignaient 12 à 15 centimètres de creux sont si étroites que le mulle d'un bœuf n'aurait pu y pénétrer; d'ailleurs il y a trace de rainures où s'engageait un couvercle. La destination de ces cavités, très abondantes par exemple à Losa, dans la cour principale, reste une énigme. Elles avaient attiré l'attention de La Marmora (Voyage, t. II, pp. 71-72).

1. Pais a réuni de nombreux exemples des trouvailles d'objets de bronze qui ont été faites dans les nouragbes ou tout près d'eux (la Sardegna, p. 36, note 3); nous lui emprunterons seulement le témoignage suivant : « J'ai rencontré souvent, dit M. Gouin (Notice sur les mines de Vile de Sardaigne, Cagliari, 1867, p. 50), soit autour de Laconi, dans l'Arcidano, soit dans la plaine, de petits monceaux de scories cuivreuses, mais presque toujours c'est au pied des nouraghes que je les ai trouvés. J'ai même recueilli dans ces las quelques fragments d'armes en bronze. »

2. Nous reproduisons cette vue, quoique la perspective n'en soit certainement pas exacte; mais elle donne bien l'idée de la contiguïté de ces deux groupes, la tour et les tombes. Comme en avertit La Marmora (Voyage, t. II, p. 10, n. 2), le plan, que nous reproduisons plus loin (fig. 36), n'est pas à l'écbelle; l'espace qui sépare la première tombe du nouraghe et celui-ci de la seconde tombe a été arbitrairement diminué, pour que la figure pût tenir dans l'espace voulu. N'ayant pas la mesure des espaces. supprimés, nous nous sommes permis, pour mieux montrer la disposition des tombes, de les supposer plus rapprochées qu'elles ne doivent l'être sur le terrain. On remarquera les prismes de basalte qui entourent le nouraghe.

testations par les vieillards et s'approvisionner soit des armes et des outils que Ton façonnait sur place, soit peut-être aussi des objets que les colporteurs phéniciens, en temps de paix, allaient vendre dans les tribus. 11 y avait là un commencement de civilisation; avant même d'avoir étudié les restes de la plastique sarde, nous en sommes avertis par ces édifices qui, lorsqu'ils étaient intacts et n'avaient pas perdu une partie de leur masse, devaient, malgré la rudesse de leur appareil et la simplicité de leur plan, présenter un aspect vraiment imposant. Il semble que les voyageurs grecs qui visitèrent l'île les aient remarqués, qu'ils aient été frappés de les voir si nombreux, qu'ils n'aient pas aperçu sans étonnement toutes ces hautes tours plantées sur la crête des collines et qu'ils en aient curieusement visité l'intérieur. C'est ce que prouve un passage d'un livre qui nous est arrivé sous le nom d'Aristote. « Il y a, dit-on, dans l'île de Sardaigne des bâtiments disposés selon le vieux style grec; entre autres belles constructions, on y voit des voûtes dressées de manière à présenter la plus heureuse proportion1 ». Ces édifices voûtés, ce ne peuvent être que les nouraghes, et ce qu'ils rappellent à l'écrivain, ce sont des monuments comme ceux que les curieux allaient visiter à Mycènes et à Orchomènes, ce sont ces trésors, eux aussi surmontés de coupoles, auxquels demeurait attaché le nom des héros légendaires ; aussi en attribue-t-il l'érection à lolaos, le neveu d'Héraclès. Diodore, qui fait allusion, mais en termes moins explicites et moins clairs, à ces mêmes constructions sardes, y voit l'œuvre de Dédale, cet artiste fabuleux en qui se résumaient, pour les Grecs, tous les souvenirs de l'architecture et de la sculpture des premiers âges 2.

Laissons de côté lolaos et Dédale; renonçons à chercher un lien

i. riept Oaujxastojv xxouajj.aTCtiv, § 100 : 'Ev ttj Sapooî t§ vï[a«;i xa?aaxEv>a9{iata ©a<jiv eîvou Etç tov 'EXXrjvixov tponov âiaxs^xsva xôv ap/atov, aXXa te KoXXà xa\ xaXà, xa\ OoXou; Kepioaot; totç £uOfj.oîi xaTEÇsajjiivou;. 11 paraît probable que les renseignements sur l'Europe occidentale qui remplissent une partie du livre (chapitres 78-114, 119, 130, 132) sont empruntés surtout à Tiniée; d'autres peuvent venir de Polycritos (cité S 112), de Théopompe et de Lykos de Rhégium. Les 151 premiers chapitres n'ont pas été rédigés plus tard que le milieu du second siècle avant notre ère; ils l'ont été probablement beaucoup plus tôt. Au moment où ont été faits ces extraits, Carthage a encore toute sa puissance; elle est maîtresse des Baléares, peut-être môme de la Sicile (Valkntin Rose, De Aristotelis libro~ rum ordine et auctoritate commentatio, in-8°, Berlin, 1854, p. 55; H. Schrader, Ueber die Quellen der pseudoaHstotelischen Schrift xep\ Oocupaaitov àxouajia-ccov, dans les Iahrbncher fur Philologie, t. 97 (1868), pp. 217 et suivantes).

2. Diodore, IV, xxx, i. Il semble que Diodore ait puisé à la même source que le pseudo-Aristote, mais que, suivant son habitude, il ait voulu arranger et embellir son auteur.

entre le peuple qui a bâti les nouraghes et celui qui, en Grèce, sur le sol de l'Argolide, de l'Attique et de la Béotie, a, pendant un certain temps, adopté, dans ses tombeaux, des dispositions fort semblables; il n'en reste pas moins vrai que le nouraghe représente un type très particulier d'architecture élémentaire et primitive, type que les plus anciens habitants de la Grèce ont entrevu, mais sans y rester fidèles et sans le développer, tandis que ceux de la Sardaigne en ont tiré, dans leurs tours à trois étages, dans leurs nouraghes agglomérés, tout le parti qu'il comporte. Ce n'est d'ailleurs pas seulement en Sardaigne qu'on

33. — Talayot des Baléares. Plan, coupe, élévation. La Marmora, Atlas, pi. XL.

le rencontre : il paraît avoir été cher à plusieurs des tribus qui ont peuplé les lies du bassin occidental de la Méditerranée. On ne l'a pas signalé, que nous sachions, à Malte ni en Sicile; mais l'île de Pantellaria a ses sesi, tours en pierres sèches que les voyageurs comparent aux nouraghes et qui ont souvent aussi deux étages. Les Baléares surtout ont leurs talayots1, qui ressemblent si fort aux nouraghes, que l'on serait tenté de les croire bâtis par les mêmes maçons. Les talayots sont en général moins bien conservés, plus ruinés que les nouraghes; à cela près, c'est le même plan, la même forme de cône tronqué, le même appareil, la même disposition de l'entrée; même dôme obtenu par la pose d'une série d'anneaux qui vont toujours se rétrécissant jusqu'au sommet (fig. 30 et 33). On retrouve souvent ici jusqu'à des détails comme les trois cellules s'ouvrant sur la grande chambre2. On aurait pu,

1. Le mot Talayot est un diminutif d'Atalaya, qui veut dire « tour d'observation ».

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