LE TEMPLE SÉMITIQUE
temple de Jupiter à Olympie avaient disparu comme ceux du temple de Salomon, personne n'aurait même songé à entreprendre une restauration de ces monuments, à l'aide du seul texte de Pausanias. Ni chez
cet écrivain, ni chez Strabon, ni chez Pline, on ne rencontre rien qui ressemble aux pages dont nous nous sommes servi; aucun de ces auteurs ne fournit, au sujet des monuments qu'il mentionne, des cotes aussi nombreuses, des détails aussi abondants sur les dimensions et la disposition des différentes parties de l'édifice. Phénomène étrange et vraiment inattendu! C'est le ipoins artiste des grands peuples de l'antiquité qui nous a transmis les renseignements les plus développés et les plus complets que nous possédions sur un édifice antique. On s'explique cependant, à la réflexion, cette apparente anomalie. Les Juifs n'ont eu qu'un temple, et sa construction a été un événement trop considérable, dans leur vie si pauvre en émotions de ce genre, pour qu'ils ne se fissent pas un devoir de conserver par écrit le souvenir des traits principaux d'une œuvre qui leur paraissait si digne de mémoire. Ce n'était pas le cas pour les Grecs ; ils étaient trop accoutumés à ces beaux édifices, trop habitués à les voir dresser leurs colonnades et leurs frontons au-dessus de l'enceinte des blanches acropoles pour éprouver, même en présence de ceux qu'avait bâtis un Ictinos ou un Mnésiclès, cette sorte d'admiration naïve qui met la postérité dans sa confidence, qui la fait assister à toutes les phases de l'effort et qui l'invite à prendre acte de tous les résultats obtenus.
C'est sous l'empire de ce sentiment que le chroniqueur anonyme et le prophète de l'exil ont décrit le temple, l'un en racontant l'histoire du plus célèbre sinon du plus grand des rois d'Israël et l'autre en traçant le programme du glorieux avenir qu'il rêvait pour son peuple. On peut sourire de l'importance qu'ils ont attachée à certaines particularités de l'ordonnance et de l'aménagement du temple et de ses annexes; mais c'est grâce à la minutie de cette exposition, si précise dans sa gaucherie souvent un peu puérile, que nous avons pu, sans témérité, concevoir la pensée de relever le temple de Jérusalem. Ce que nous aspirions ainsi à restituer, ce n'était d'ailleurs pas seulement le sanctuaire particulier du peuple juif; notre ambition allait plus loin; nous espérions arriver, par cette voie, à reconstituer un type qui semblait perdu, celui du temple sémitique, considéré dans sa plus haute généralité; nous avions le désir d'en mettre sous les yeux du lecteur un exemplaire où fussent réunis tous les caractères communs qui en font l'originalité, qui le distinguent et du temple
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grec et de l'église chrétienne. Toutes les réflexions que nous aurions pu présenter à ce propos n'auraient jamais rendu cette différence aussi sensible; pour en avoir l'impression très nette et très vive, il a suffi de regarder nos dessins. Quelque opinion que l'on puisse avoir sur la vraisemblance de tel ou tel détail, les grandes lignes de l'ensemble traduisent certainement d'une manière fidèle la conception de l'un des fils les plus éminents de cette race, l'idée qu'il se faisait d'un temple qui, par son ampleur, sa richesse et sa beauté, répondît à la majesté du Dieu d'Israël. Comme l'inspection du plan le révèle tout d'abord à l'homme du métier, comme les vues perspectives l'apprennent à ceux mêmes qui n'ont pas de préparation spéciale, ce qui, dans ce genre d'édifice, non seulement occupe le plus de place, mais encore a le plus d'importance, c'est ce qui passe ailleurs pour l'accessoire, ce sont les dépendances de toute espèce et particulièrement les cours avec les portiques qui les enveloppent. Il y a, entre le temple sémitique et le temple grec, la même différence qu'entre la phrase d'Isaïe ou d'Ézéchiel et la phrase d'un Sophocle ou d'un Platon. Celle-ci est cette admirable création de l'esprit que l'on appelle la période; les idées secondaires y sont disposées dans un ordre merveilleux autour de l'idée principale, à laquelle les rattachent toutes ces particules qui déterminent le rôle de chacun de ces agents subordonnés et qui en marquent la dépendance. Au contraire, dans la poésie et dans la prose hébraïque, les idées se suivent à la file, juxtaposées plutôt que liées ; l'écrivain procède surtout par voie de répétition et de reprise. Sans doute il y a déjà de l'art dans le parallélisme de ces courtes sentences, de ces images redoublées dont la seconde ajoute à la première et en complète l'effet ; mais combien cet art est inférieur à celui dont témoigne la période classique, à cette composition savante qui ne fait de tout un faisceau de pensées qu'un seul corps, où il y a, comme dans les êtres supérieurs, une vie partout répandue, mais une vie qui se développe sous l'empire d'un centre organique, régulateur suprême de cette activité si riche et si variée.
Le temple hellénique a ce même caractère de concentration et d'unité vivante. Que des propylées le précèdent comme à Eleusis, qu'un bois sacré, tout peuplé de statues votives et d'élégants édicules, l'entoure comme à Olympie, que l'enceinte attenante soit plus ou moins vaste, c'est toujours sur le sanctuaire lui-même qu'a porté le principal effort de l'architecte et des artistes appelés à le seconder. Ce sanctuaire, les dimensions en ont été déterminées par celles du simulacre divin
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qui devra l'habiter, par cette image à laquelle un maître sculpteur a prêté les traits les plus nobles et les plus beaux qu'il ait pu concevoir. Les bienfaits et les triomphes de cette même divinité sont figurés par les groupes des frontons, par les bas-reliefs des frises qui courent en une bande continue sous le portique ou qui, dans l'entablement, remplissent ces cadres que l'on appelle les métopes. L'édifice est ainsi comme l'enveloppe, faite sur mesure, de la statue colossale, en bronze ou en marbre, en or ou en ivoire, qui trône dans la cella; par la merveilleuse histoire que racontent les sculptures et les peintures qui le décorent, il est comme le miroir où se réfléchit, sous ses aspects les plus variés, l'un des types divins qu'a créés le génie national. Ce concours de tous les arts, mis ainsi au service d'une seule idée, donne à chacun de ces édifices religieux une physionomie si particulière, une si franche originalité que, par là même, tout ce qui, dans l'enclos sacré, n'est pas le temple proprement dit se trouve relégué au second plan, réduit à la fonction de pur détail d'ornement, qui relève et qui varie le dessin du cadre architectural. Vestibule monumental construit en avant du téménos, chapelles consacrées à un héros ou à quelque divinité parèdre, longues files de colonnes offrant aux visiteurs l'ombre de galeries couvertes, toutes ces annexes ne font pas concurrence au temple, ne risquent pas de lui disputer l'attention; c'est à lui qu'elle va tout d'abord, c'est sur lui qu'elle se fixe, comme sur l'œuvre collective, à la fois inspirée et savante, de toute une génération, qui a disposé, qui a modelé toutes * ces pierres de manière qu'elles exprimassent, dans la langue des formes, ses pensées les plus hautes et les plus personnelles.
Au contraire, le temple sémitique est, si l'on peut ainsi parler, un monument diffus. Sans avoir jamais atteint les mêmes dimensions que le temple égyptien, qu'un Louqsor ou un Karnak, il tend, comme lui, à croître par la périphérie, à s'étendre indéfiniment en surface. Que le sanctuaire y renferme, comme à Jérusalem, un coffre qui cache à tous les yeux le symbole vénéré ou bien, comme à Paphos, une pierre conique exposée aux regards des fidèles, le sanctuaire reste toujours petit et d'une médiocre importance ; il peut être orné somptueusement, mais la statuaire ne vient pas lui donner la valeur expressive et ce que l'on peut appeler l'éloquence souveraine du temple grec. La cella, simple abri de r emblème qui représente la divinité du lieu, n'est là que l'occasion ou, pour mieux dire, le prétexte du développement architectural. Celui-ci se produit du dedans au dehors; les cours succèdent aux cours, entourées de portiques sur lesquels s'ouvrent des salles nombreuses, des dépen-
dances de toute espèce. Les portes, où siègent des gardes et où séjournent les oisifs et les mendiants, sont des édifices considérables, devant lesquels se dressent des tours élancées, qui montent bien au-dessus de la toiture du temple et qui dominent tout ce groupe de bâtiments. Ces tours, qui d'ailleurs ne se terminent pas partout de la même manière, ne sont qu'un accessoire, et cependant, par un naturel effet de leur élévation, elles forment le trait saillant de ces ensembles, celui qui frappe tout d'abord le spectateur ; c'est ce dont témoigne la place qu'elles occupent dans ces images sommaires de quelques temples syriens qui ont été conservées par les intailles et les monnaies; c'est ce que prouve aussi la mention expresse qui en est faite dans des descriptions comme celles qu'Ezéchiel et Lucien ont laissées, l'un de son temple de la future Sion, l'autre du temple de Hiérapolis.
Ce type d'édifice religieux est celui auquel s'en sont toujours tenus les peuples frères et cousins des Juifs, ceux que l'on nomme quelquefois les Sémites occidentaux ; ils en avaient arrêté les maltresses lignes bien avant le temps où ils sont entrés en contact avec les Grecs, et ils l'ont reproduit, sans jamais s'en lasser, jusqu'aux derniers jours de l'antiquité, ou, pour parler plus exactement, jusque dans les premiers siècles de l'islamisme. Malgré ce qu'il comporte d'effets pittoresques et variés, ce type est certainement inférieur à celui que la Grèce a créé; il est l'œuvre d'un génie plastique moins puissant. Dans la suite de cette histoire, nous aurons à expliquer cette différence, à rendre compte de ce progrès. En attendant que le moment soit venu de reprendre et d'achever ce parallèle, il importait de bien définir dès à présent un des deux objets à comparer, le premier en date, celui qui, malgré son apparente complexité, a demandé le moindre effort d'invention, et c'est à peine si les monuments figurés ainsi que l'étude des ruines nous avaient fourni quelques vagues et rares données. Ces éléments qui nous manquaient, nous les avons trouvés dans la littérature hébraïque, et nous n'avons pas su résister à la tentation d'en tirer parti. Sans doute, s'il était un monument dont le nom seul suffît à émouvoir l'imagination, c'était bien celui que nous avions rencontré sur notre chemin, le jour où nous avions quitté la Phénicie pour la Judée, celui dont le fantôme nous apparaissait sur la haute colline à laquelle se rattachaient de si grands souvenirs, au-dessus de la cité sainte où sont nés le judaïsme et le christianisme; cependant, vu l'état du site et les lacunes des documents, nous nous serions peutêtre abstenu, non sans regret, si le temple de Jérusalem n'avait été
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pour nous que le sanctuaire particulier du peuple juif. Ce qui nous a surtout décidé à braver les difficultés et les risques d'une entreprise si hasardeuse, c'est que, dans le projet d'Ézéchiel, cet édifice s'est présenté à notre curiosité comme le type abstrait et l'exemplaire idéal du temple sémitique.