Chapitre xi du livre de M. Wright
L'ECRITURE DUS HETEENS. 519
d'alphabet hiératique qui semblait donner aux actes où on remployait une plus religieuse solennité. Voisine de l'Egypte, Cypre était fîère d'avoir, comme elle, ses hiéroglyphes f.
On avait d'abord pensé que cet alphabet cypriote avait été tiré du syllabaire cunéiforme au moment où l'empire assyrien avait atteint sa plus grande extension, quand les rois de Cypre payaient tribut à Sargon; mais, depuis lors, un examen plus attentif a rendu plus vraisemblable une autre conjecture. D'une pari, on a trouvé des inscriptions en lettres dites cypriotes jusqu'en Troade, à Hissarlik, dans des couches de débris qui paraissent remonter à une très haute antiquité2; d'autre part, certains des caractères de l'alphabet cypriote figurent dans divers alphabets provinciaux de l'Asie Mineure, les alphabets lycien, carien, pamphylien, pisidien et quelques autres encore, à côté de ceux de l'alphabet phénicien, qui ne suffisait pas, avec ses vingt-deux lettres, à représenter tous les sons de ces langues. On entrevoit donc un temps où les signes dont nous avons la série et la forme primitive dans les inscriptions hamathéennes ont été en usage dans toute la péninsule ; si ceuxci ne se sont maintenus, à l'état de système homogène et complet, que dans la seule île de Cypre, ils ont laissé ailleurs des traces sensibles de leur ancien empire, auquel a mis fin la rapide victoire de l'alphabet phénicien. Or ce dernier a commencé son tour du monde bien avant que Sargon et Assourbanipal, par leurs conquêtes, eussent fait sentir l'influence de la civilisation assyrienne jusque dans les îles et les presqu'îles que baigne la Méditerranée. Toute comparaison des écritures mise à part, il n'est donc pas vraisemblable que Y alphabet asiatique, comme l'appelle M. Sayce, ait attendu, pour se constituer, le moment où a eu lieu le contact entre l'Assyrie, pourvue du syllabaire cunéiforme, et les différents peuples de l'Asie Mineure. L'écriture que ceux-ci avaient adaptée aux articulations de leurs divers idiomes est née beaucoup plus tôt, dans la Syrie septentrionale, ou peut-être en Cappadoce; puis elle s'est répandue de proche en proche, non sans subir en route des modi-
\. Sur récriture cypriote, voir Histoire de VArt, t. llî, p. 493-4 et 496; figures 347 et
2. Schliemann, Ilios, ville et pays des Troyens, traduit de l'anglais, par Mm0 E. Egger, in-8°, J883, Didot. L'appendice II, dû à M. H. Sayce, est consacré aux inscriptions trouvées à Hissarlik (p. 906-918); Tau te ur y arrive à la conclusion que les inscriptions d'Hissarlik représentent un état plus ancien d'un syllabaire qui, dérivé des hiéroglyphes hittites, ne passa à Cypre que lorsqu'une élaboration prolongée y avait déjà simplifié la forme et réduit le nombre des signes. Ou trouvera les mêmes idées, exposées plus brièvement sous ce titre : le syllabaire asianique, dans le quatrième appendice des Principes de philologie comparée fp. 285-291 de la traduction française).
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fications qui l'allégeaient et la rendaient plus commode. On ne saurait assigner de date certaine aux siècles qui ont vu s'accomplir cette diffusion et ce progrès ; ils sont placés en dehors des limites étroites de notre chronologie ; mais ce qui n'est pas douteux, c'est qu'ils correspondent à la période de la prépondérance hétéenne, à cet âge reculé pendant le cours duquel les cris de guerre poussés sur les bords de l'Oronte allaient retentir jusque dans les vallées de l'Hermos et du Méandre.
L'alphabet cypriote n'est pas l'alphabet hétéen ; il n'en est qu'un dérivé ou, pour mieux dire, une réduction, un extrait. M. Sayce a compté, dans l'écriture hétéenne, environ cent vingt-cinq signes distincts; l'alphabet cypriote en a au plus une soixantaine. Tous les caractères cypriotes représentent des syllabes, tandis que parmi ceux des inscriptions d'Hamath il y en a certainement bon nombre qui étaient des idéogrammes. Restes et témoins de la période toute primitive où l'écriture n'était que la peinture des objets, ces idéogrammes n'ont point passé dans les alphabets de formation secondaire; on n'y a fait entrer que des signes phonétiques, et ceux-ci, on les a pris, autant que faire se pouvait, avec les valeurs qui y étaient attachées dans l'écriture que l'on avait décidé de s'approprier. De tous les peuples qui ont alors accompli ce travail d'accommodation, le seul dont l'œuvre se soit conservée dans son entier, c'est ce curieux peuple des Grecs cypriotes. On connaît maintenant, à très peu de chose près, les valeurs phonétiques de tous les signes de cet alphabet ; or il est à présumer que dans la plupart des cas ces valeurs répondent à celles qu avaient déjà les caractères plus anciens dont chaque lettre cypriote n'est que l'abréviation. Au premier moment, il semble que l'on puisse espérer parvenir, par une série de comparaisons, à retrouver la valeur de beaucoup des caractères hétéens, de tous ceux du moins qui sont entrés dans l'alphabet cypriote. L'embarras c'est que, le plus souvent, la forme dernière, la forme écourtée, est trop éloignée de la forme initiale, de la forme complète pour que l'on remonte de l'une à l'autre avec quelque certitude ou même avec quelque vraisemblance. H y a cependant des caractères cypriotes qui se prêtent au rapprochement et dont le prototype hétéen se laisse assez aisément découvrir. Ils sont, il est vrai, en assez petit nombre; mais ils n'en ont pas moins donné lieu tout récemment à une remarque sur laquelle nous ne saurions trop appeler l'attention.
M. Sayce avait cru pouvoir assigner à huit caractères hétéens les valeurs i ou e, ka ou ku, te ou to, me ou mo, se, si, ti ou di, a. On lui suggéra l'idée de comparer ces signes, un à un, à ceux des signes cy-
priotes qui ont ces mêmes valeurs ; il s'empressa de faire l'épreuve où on le provoquait, et les résultats dépassèrent son attente. Il s'est empressé de les résumer dans un tableau que nous mettons sous les yeux du lecteur (fig. 263) !. Dans deux cas seulement, à propos du se et de Vu, il peut y avoir doute ; dans les six autres, on ne saurait nier le rapport qui est bien tel que l'hypothèse le donnait à prévoir. L'alphabet cypriote est, à l'écriture des stèles de Hamath et des sculptures rupestres de l'Asie Mineure, ce que le hiératique et le démotique sont, en Egypte, à l'écriture monumentale des pylônes et des tombes.
On a déjà compris comment et pourquoi, dans ces derniers temps, on s'est tant occupé de la question hittite , comme disent les Anglais; mais, pour la traiter sous tous les aspects, il faudrait tout un livre. Celui de M. Wright n'est guère qu'un recueil de matériaux
et, malgré le zèle de l'auteur, malgré la sûreté de ses informations, il y a plus d'une lacune à y signaler. Les caractères de l'art des Hétéens n'y sont pas déterminés avec précision, et cependant celui-ci n'a pu manquer de s'imposer à tous les peuples qui ont adopté les signes de l'écriture hétéenne, à ceux du moins qui les ont reçus de première main, qui les ont pris dans ces inscriptions de la Syrie du nord où abondent les figures d'hommes et d'animaux. Le scribe et le sculpteur ne se distinguent pas chez les Hétéens ; on n'a pu leur emprunter l'écriture sans subir en même temps, dans une certaine mesure, rinfluence de leur plastique.
Dans toute l'étendue de la vaste région où ont été en usage les alphabets dérivés des hiéroglyphes hétéens, les monuments de l'art,
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