‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 407 sur 440 · TOME IV · texte numérisé non relu

TOME IV

l'action des pluies a d'ailleurs fortement agi sur le rocher, qui offre aujourd'hui une surface très inégale. En face du personnage, entre la tête et la lance, il y a un groupe d'emblèmes * (fig. 361 et 362).

On voit dans quelle mesure l'image ressemble à celle que décrit Hérodote et par quels traits elle en diffère. La hauteur est sensiblement la même ; quatre coudées et demie équivalent à environ 2m,50 et l'on trouve ici 2m,15. Le personnage a bien l'arc et la lance; mais, sur le basrelief, c'est la main gauche qui tient l'arc. Enfin, l'inscription annoncée ne fait pas défaut; mais elle ne se trouve pas sur la poitrine, où l'on n'a pas réussi, malgré un examen plusieurs fois répété, à en découvrir la moindre trace2; elle est dans le champ. Ces divergences sont assez marquées pour faire croire qu'Hérodote n'a pas vu les figures dont il parle ; mais, d'autre part, certains détails offrent une concordance qu'il convient de prendre en sérieuse considération. Ce qui a plus d'importance encore que la similitude des dimensions, c'est la présence, ici, de l'arc et de la lance; nous n'avons encore rencontré ces armes dans aucune des sculptures rupestres que nous avons décrites ; on n'aurait pas eu l'idée de les prêter à l'un des fabuleux conquérants d'autrefois si on ne les avait pas vues quelque part, dans un de ces bas-reliefs où les contemporains d'Hérodote reconnaissaient, au caractère de la facture et à l'étrangeté de l'aspect, l'œuvre d'une race qui n'était pas la leur et qui les avait précédés sur le sol de l'Ionie.

Les récits faits à Hérodote et qu'il a résumés se rapportaient donc à des figures qui ne pouvaient différer beaucoup du monument voisin de Karabêli; il est même très probable que celui-ci est bien un de ceux qu'ont désignés à l'historien les personnes qui lui ont fourni ses rensei-

i. La première de nos deux figures est l'exacte reproduction d'une photographie de M. Svoboda; on n'y apercevra pas tout ce que nous indiquons, ce qui s'explique par l'état du rocher et par la distance à laquelle il avait fallu placer l'appareil pour être bien en face du monument. Si, malgré l'inconvénient qui résulte ainsi de l'obscurcissement de certains traits, nous avons reproduit ce cliché, c'est qu'il indique avec plus de justesse les vraies proportions de la figure que ne le font les dessins de Texier et de Kiepert; le premier la représente trop élancée, le second trop courte, trop trapue. Nous avons tenu pourtant à donner celui de Texier, parce qu'il répond mieux à notre description. M. Kiepert parait avoir pris le contour de l'arc, qui est incomplètement évidé dans sa partie inférieure, pour celui du corps ; de là, dans son croquis, un épaississement sensible de la figure. C'est ce que nous avions indiqué lorsque, il y a vingt-cinq ans, nous avions publié un report de cette photographie (G. Pkrrot, le Bas-relief de Nymphi, d'après de nouveaux renseignements, dans la Revue archéologique, nouvelle série, t. XIII).

2. Comme l'avaient remarqué les égyptologues, cette inscription sur la poitrine serait bien invraisemblable dans l'hypothèse d'une origine égyptienne; on n a jamais trouvé de texte hiéroglyphique à cette place sur les monuments des Pharaons.

LES HETEBNS.

gnemcnts. Ce serait la « figure de Sésostris », pour nous servir des termes mêmes d'Hérodote, qui se trouvait sur la route d'Éphèse à Magnésie, et, par Magnésie, à Phocée; pour traverser les contreforts

361. — Le bas-relief de Karabéli. — G. Perrot, Mémoires d'archéologie, pi. i.

occidentaux du Tmolus, la ligne la plus droite, entre la basse vallée du Caystre et la basse vallée de l'Hennus, était celle qui passe par le col de Karabéli, entre le Nif-dagh et le Mahmoud-dagh. Quand on avait commencé h s'occuper de ce bas-relief, on l'avait, un peu étourdimenl.

pris pour celui-ci que Ton voyait sur la route de Smyrne à Sardes. Comme on s'en aperçoit bien vite sur le terrain et même en étudiant avec quelque soin la carte de Kiepert, qui, pour ce district, est d'une parfaite exactitude, la route de Smyrne à Sardes n'a jamais pu suivre le défilé de Karabéli ; elle franchissait le col de Bel-kayê, où est la ligne de partage des eaux entre la vallée de Bournabat et celle du Nif-tchaï, affluent de la rive gauche de l'Hermus ; elle passait le Nif-tchdi sur un pont dont les fondations antiques subsistent encore , et laissait même à droite le village actuel de Nymphi. Le bas-relief est à plus d'une heure de marche, à 5 ou 6 kilomètres vers le sud de cette route, dont la direction est indiquée et par la configuration même du terrain et par d'assez nombreux fragments d'une chaussée qui, d'après son mode de construction, pourrait bien être antérieure même à l'époque romaine. Quant à la seconde figure, on a cru la retrouver en 1876; la découverte appartient à M. C. Humann, celui-là même qui devait s'illustrer bientôt après par la part qu'il a prise aux fouilles de l'Acropole de Pergame f. Cet autre bas -relief (fig. 363) est moins bien conservé que le précédent ; ce qui explique

\ . Archœlogische Zeitung, nouvelle série, t. VIII, p. 50. Sayce, The Monuments, p. 267-209.

Le bas-relicfde Karabéli. Texier, Description, pi. cxxxn.

cette différence, c'est qu'il était bien plus accessible, bien plus près du chemin; celui-ci pendant longtemps a dû passer devant; par suile de je ne sais quelle circonstance, on a pris l'habitude, à partir d'un certain moment, de contourner le bloc qui portait la sculpture, et celle-ci a bientôt été cachée par les broussailles qui ont poussé sur le sentier délaissé. Quand a eu lieu ce changement, le mal était déjà fait; il semble que toute la partie supérieure de la figure ait été martelée avec intention * : les jambes seules sont intactes ; le soulier à la poulaine se voit même mieux ici que dans le premier bas-relief. Si les dimensions

étaient un peu plus petites, le type était d'ailleurs tout pareil 2 ; il ne reste plus rien de la coiifure, mais on devine que la pose et le vêtement étaient bien ceux que nous avons déjà décrits,

^K'\ NX^'^^/lff ^ ' ? et " on aPerǰiï> en arrière et en avant

du corps, de faibles traces de l'arc et de la lance, ainsi que d'un au moins des signes ciselés entre celle-ci et la tête. Le cadre est tout semblable.

C'est une réplique du même type, exécutée probablement par les mêmes ouvriers, quoique, m'assure-t-on, il y ait eu ici, à en juger par les jambes, un modelé qui manque dans l'autre bas-relief3.

Pas plus que la précédente, cette

303. — Le second bas-relief de Karabéli D'après le dessin de H. Sayce.

i. M. Martiu croit au martelage, qui s'expliquerait par l'aversion que les images inspiraient autrefois aux musulmans. On a raconté à M. Humann que le bas-relief aurait été g&té, sans mauvaise intention, par un iuruk ou pâtre nomade, qui aurait appuyé sa tente contre ce bas-relief et à qui la niche servait de foyer; mais, s'il en était ainsi, les jambes auraient été la partie la plus attaquée et c'est justement ce qu'il y a de mieux conservé.

2. Voici les dimensions principales du second bas-relief : hauteur de la niche, 2m,30; largeur, en haut, lm,40; en bas, lm,20. La niche n'affecte pas ici la forme pyramidale qu'elle présente dans le premier bas-relief; elle est, au contraire, un peu plus large au sommet. Sa profondeur est, aux pieds, de 0m,90; hauteur du basrelief, 2 mètres. Le bloc de calcaire dans lequel est taillée la figure a 4m,70 de largeur (côté du bas-relief), 3 mètres de haut, et de 3 à 4 mètres d'épaisseur.

3. Je tire ce renseignement ainsi que plusieurs autres des indications que renferment ces pages, d'une longue lettre, d'une sorte de rapport qu'avait bien voulu m'adresser, en date du 29 mars 4876, M. A. Martin, alors lieutenant de vaisseau, qui s'était chargé de contrôler la relation de M. Humann et qui avait revu, à mon intention, avec un soin extrAme, les deux figures du pseudo-Sésostris.

figure ne peut avoir aucune prétention à être celle qui se trouvait sur la route de Smyrne à Sardes. Quoique située à 200 ou 250 mètres plus près de l'issue septentrionale du défilé, elle est encore à 3 ou 4 kilomètres au moins de cette route. Le bas-relief que Ton voyait quelque part en allant de Sardes à Smyrne a été détruit ou bien se cache derrière un buisson, dans quelque coin du maquis. 11 n'y a pas à s'étonner que le sculpteur chargé de commémorer les victoires de son peuple ail ainsi répété l'image et le nom du conquérant qui venait de conduire l'armée, à travers cette gorge, dans la vallée de l'Hermus. Le premier bas-relief, haut placé, dominait les alentours; mais, en allant de Magnésie à Ephèse, on pouvait passer auprès de lui sans le voir, si Ton ne se retournait pas après avoir longé le mamelon où" il est taillé; quant au second, ciselé dans un gros bloc de calcaire cristallin qui s'est détaché de la montagne, il était sur la rive gauche du torrent, à 2 mètres au-dessus de son lit, à 12 ou 15 mètres seulement en contre-bas du chemin creusé dans le roc qui représente l'ancienne route, chemin dont le sentier moderne, on ne sait pourquoi, s'est écarté sur ce point en faisant un léger détour. Dans quelque sens qu'il marchât, le voyageur qui suivait ce ravin ne pouvait pas ne point apercevoir le mouvement. La face taillée est parallèle ici à la voie; elle regarde l'est et le personnage est tourné vers le nord, c'est-à-dire vers le pays qu'il s'apprêtait à envahir, vers la fertile et riche plaine lydienne.

On nous dispensera de démontrer qu'Hérodote s'est trompé, que ces sculptures n'ont rien à voir avec l'Egypte et avec ces conquérants égyptiens, les Toutmès, les Séti, les Ramsès dont la légende de Sésostris a fini par résumer toutes les campagnes et toutes les prouesses. Mieux renseignés que ne l'était l'historien grec, nous savons aujourd'hui que, loin d'aller en Colchide, comme le racontaient les Ioniens, les plus entreprenants de ces batailleurs n'ont même pas essayé de franchir le Taurus et, par conséquent, n'ont jamais fait boire leurs chevaux dans le Méandre ou dans l'Hermus. Aussi bien, les égyptologues, M. Maspero après Rosellini, s'accordaient-ils à déclarer qu'ils ne reconnaissaient pas là un groupe d'hiéroglyphes, un texte lisible. Aujourd'hui, depuis que M. Sayce, s'aidant du toucher autant que de la vue, a transcrit avec plus de soin qu'on ne l'avait fait jusqu'alors ce groupe de signes (fig. 364), on constate qu'ils appartiennent tous à cette écriture dont la Syrie septentrionale a fourni les premiers et les plus beaux échantillons. Le monument est signé; on ne lit pas le nom qu'y a

fiîlï

752 LES HETEENS.

gravé le scribe hétéen, mais on y reconnaît sa main. L'inscription n'a pas été ajoutée après coup; la ressemblance que nous trouvons entre ces signes et ceux qui sont gravés sur les stèles de Marach ou sur les basreliefs rupestres de la Cappadoce et de la Lycaonie, nous la retrouvons, non moins frappante, entre le pseudo-Sésostris deKarabéli et les figures de Boghaz-keui ou de (ihiaour-kalé. Même mouvement, même disposition des bras; même bonnet, même épée indiquée de la même manière; même tunique et même chaussure; les armes seules diffèrent, et Ton ne saurait être surpris que le type consacré, tout en gardant intactes ses lignes maîtresses, ait, suivant les siècles et les règnes, comporté quelques légères variantes de cette espèce. Ce qui est d'ailleurs

plus important encore que ces détails d'ajus- ^sVi!Mfftlt^-M ' ^ tement, ce qui fait encore une impression plus

profonde sur l'observateur qui a quelque habitude des questions d'art, c'est l'identité du style. Que l'on ait été les chercher au fond de la Cappadoce ou qu'on les rencontre aux portes mêmes de Smyrne, c'est-à-dire presque en Europe, les bas-reliefs de l'Asie Mineure sont tous exéeûtes de la même manière, a plat et sans modelé, ou avec un modelé si faible qu'il n'en 364. — Le groupe de signes, subsiste rien aujourd'hui, au centre d'une aire,

à Karabcli. Sayce, The mo- ,, . , . . . . «

numents, p. 267. d une sorte de niche creusée dans la surface

du roc; partout la même attitude donnée au corps, les mêmes dimensions proportionnelles des différentes parties, la même manière de représenter soit le nu, soit le vêtement. Pendant plusieurs siècles, des bords de l'Euphrate ou tout au moins du bassin de l'Halys à l'embouchure des fleuves qui se jettent dans la mer Egée, un seul type, le seul qu'ait su créer un art dont les ressources étaient très limitées, a suffi aux besoins de cette race de conquérants qui voulait laisser partout l'effigie de ses dieux et de ses rois ; une même convention a eu cours, a été comprise et acceptée par toutes les imaginations.

A cette série des monuments tout primitifs, de ceux qui ont été exécutés sous l'influence de la civilisation hétéenne, nous rattacherons, quoique avec moins d'assurance, une dernière sculpture rupestre du même district, celle qui est connue sous le nom de la Niobé du Sipyle.

Le Sipyle est la courte chaîne de montagnes qui se dresse au nord

du golfe de Smyrne et qui force THermus à faire un grand détour pour aller se jeter sur la rive nord de cette baie. Cette chaîne est longue d'environ 10 lieues, sur 3 ou 4 de large. La plus grande hauteur qu'elle atteigne, c'est 1500 mètres. Son chaînon occidental, le lamanlar-dagh, beaucoup moins élevé et moins abrupt que le chaînon oriental, le Mani$sa-daghy ne dépasse pas 976 mètres. Sur ses flancs en éventail, on a relevé bien des traces des travaux que la main de l'homme y a jadis exécutés ; il y a certainement eu là, dans*des temps très reculés, un centre important de population. C'est en effet à ce district que se rapportent des traditions dont la poésie grecque s'est emparée et où se mêlent les noms de Tantale, de Pélops et de Niobé. Mythes plus ou moins altérés par les inventions des lettrés, observations faites sur le terrain, tout s'accorde à donner une assez haute idée de la prospérité qu'aurait atteinte cet État, bien avant que les premiers colons, grecs vinssent se fixer sur les côtes del'Ionie. Nous aurons l'occasion de représenter ces monuments et de chercher ce qu'il y a d'histoire dans ces légendes, lorsque nous nous occuperons de la Phrygie et de la Lydie; ces noms de Tantale et de Pélops conservent peut-être le souvenir d'un royaume phrygien de l'Occident, qui, vers le douzième ou le onzième siècle avant notre ère, aurait succombé, par suite du développement que prenait alors la puissance lydienne dans la vallée de l'Hermus. La statue colossale que les Turcs appellent Buiuk-souret, ou « la grandi; image », doit être antérieure aux caveaux, aux autels, aux porls creusés dans le roc qui rendent si intéressante la partie occidentale du Sipyle, celle qui est la plus voisine de Smyrne et de la mer ; on y a relevé une inscription en caractères hétéens, tandis que rien de pareil n'a été encore découvert dans le reste de ce district ; il sera donc permis de considérer ce monument comme une gigantesque idole sculptée dans le flanc de la montagne, par des conquérants que l'aménité de ces rivages et la fécondité de ces champs auraient décidés à s'établir sur le bas Hermus; arrivés au terme de leurs courses aventureuses, les Cappadociens ont peut-être fondé ici une colonie que l'élément phrygien aurait plus lard absorbée et fait oublier1 .

I. Les recherches les plus récentes et les plus minutieuses qui aient été faites sur ce canton sont dues à M. (î. Weber; nous ferons plus d'un emprunt à son ouvrage intitulé : le Sipylos et ses monuments, monographie historique et topographique, contenant une carte, quatre planches lithographiées et deux photographies, in-8°, 1880, Ducher et Cie, 120 pages. Fixé à Smyrne, M. Weber s'y est repris à bien des fois pour parcourir le terrain, et en même temps il a fait preuve d'une sage critique dans l'analyse et l'emploi des textes historiques qui se rapportaient à cette région.

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