Sayce, The monuments of the Hittites, p
tomk iv. 98
vu un peu partout en Orient, de la Grèce et de la Roumélie à la Syrie et à l'Egypte, aussi bien dans les bazars de Beyrouth et de Damas que dans ceux de Larissc et de Janina. En expliquera-t-on l'usage presque universel par la persistance d'habitudes contractées, il y a bien longtemps, dans une terre de frimas et de neiges? JYest-il pas plus simple d'admettre que, dans le tsarouk des Albanais et autres Orientaux d'aujourd'hui comme dans le soulier à la poulaine de nos pères, la courbure de la pointe n'est pas autre chose qu'une simple recherche d'élégance ?
Ce qui devrait mener, ce qui mènera peut-être un jour à des conclusions plus assurées, c'est l'élude de l'idiome dans lequel sont écrits les textes que l'on croit pouvoir attribuer à ce peuple ; mais on n'en connaît, jusqu'ici, que les noms propres, et encore ceux-ci se sont-ils conservés seulement dans les transcriptions qu'en ont données les Hébreux, les Égyptiens et les Assyriens; or les savants qui ont réuni et examiné tous ces noms ne sont pas arrivés à se mettre d'accord1. Ils en signalent bien un assez grand nombre qui ne paraissent pas s'expliquer par le vocabulaire sémitique ; mais ils en trouvent aussi d'autres où ils ne sauraient nier la présence d'éléments qui appartiennent au fonds commun des langues qu'ont parlées les Sémites. On objecte, il est vrai, que ceux mêmes de ces noms dans la composition desquels entrent des mots assyriens ou hébreux ne sont pas formés suivant les règles de la grammaire sémitique; mais, sans aller jusqu'à dire que tel dialecte de cette famille a pu avoir des procédés grammaticaux qui lui fussent propres, on expliquera d'une manière très simple des noms tels que Khiti-sar, Kilip-sar, etc., où l'on reconnaît tout d'abord le titre sar, que portent les princes de Ninive. Ce ne seraient pas là de véritables composés organiques, comme ceux du grec et du latin; il y aurait une simple apposition, où le verbe serait sous-entendu. Khilisar ne devrait pas se traduire : « le roi des Khiti », mais : « Khiti (est) roi ». Il faut cependant avouer que, parmi ces noms d'hommes et de lieux que nous ont transmis les scribes de Thèbes et de Ninive, il en est peu qui se
i . Le catalogue le plus complet de ces noms se trouve à la fin du travail déjà cite do Sayce, The monuments ofthe Hittites (pp. 288-293). Brugscb, citant quelques-uns des noms hétéens qu'il déchiffrait dans les inscriptions hiéroglyphiques, se bornait à dire : « Il est évident que ces noms ne portent pas l'empreinte sémitique, ou que tout au moins celte empreinte n'y est pas pure. » (Egypt under tfie Pharaons, II, 3.) Sayce est plus affirmatif : « Les noms propres hittites conservés dans les monuments égyptiens et assyiitn> prouvent que les Hittites ne parlaient pas une langue sémitique. » (Thv Monuments, p. 2ol.) •
laissent résoudre en racines sémitiques; mais, d'autre part, les quelques Hétéens qui sont mentionnés dans la Bible portent des noms dont la physionomie est tout hébraïque, et les dieux que prend à témoins, comme garants des serments échangés, le fameux traité conclu entre Kamsès et Khitisar, sont des dieux qui appartiennent au panthéon des Sémites occidentaux, « Sutekh, du pays des Khiti » et « Ashtoret, du pays des Khiti ». La Genèse fait d'ailleurs de Het un fils de Chanaan, un frère cadet de Sidon1, et la grande forteresse hétéenne de l'Oronte, Cadech, porte un nom tout sémitique, le même au fond que l'un de ceux qui désignent Jérusalem2. Il y a donc là bien des difficultés et des contradictions apparentes; l'étude de l'onomatologie hétéenne est loin de conduire à des résultats qui s'imposent et qui tranchent le débat.
On a aussi interrogé les monuments figurés ; mais on en a forcé et faussé le témoignage. Les premiers à consulter, ce sont les bas-reliefs où ce peuple s'est représenté lui-même; or le sculpteur hétéen était-il assez habile, assez maître de son ciseau pour marquer avec précision les caractères particuliers qui distinguaient le type national? La plupart de ces figures, celles qui sont taillées dans les rocs de la Ptérie et dans les blocs du soubassement d'Euiuk, sont trop frustes pour que l'œil y discerne les traits du visage et la ligne du profil ; prenez les mieux conservées, comme par exemple les stèles de Marach (fig. 280, 281), et vous y trouverez une sorte de banalité conventionnelle qui trahit l'inexpérience de l'artiste; on dirait que celui-ci, content d'avoir réussi à dessiner une figure humaine quelconque, n'a pas poussé plus loin l'effort, qu'il n'a même pas tenté de donner aux lignes du visage ces accents particuliers qui définissent un individu ou un peuple. Là où l'image parait plus soignée et le contour du profil plus marqué, ce contour rappellerait plutôt, semble-t-il, le type que nous connaissons par les monuments assyriens, celui que l'on appelle quelquefois le type sémitique. Dans la stèle de Biredjik (fig. 278), le nez est busqué; la tète barbue, à Ghiaour-kalê (fig. 352), pourrait être celle d'un roi ninivite.
Arrive-l-on à résoudre le problème en prenant une autre voie, en ayant recours aux monuments d'un art plus savant, à ceux de l'As-
i. Genèse, X, 15.
2. Cadech veut dire saint; c'est le titre qui est donné à Jérusalem sur les monnaies «les Àsmonéens, Jérusalem codcha ou Jérusalem haccadech; on connaît aussi cette périphrase qui désigne si souvent le mont Sion dans l'Ancien Testament, harchodeka ou harcodchi ', « la montagne sainte » ou « la montagne de ma sainteté ».
780 LES HETEENS.
syrie et de l'Egypte, où figurent parfois les Hétéens? Nous ne le pensons pas. L'art assyrien, nous l'avons vu, ne se préoccupe guère de la variété des types ethniques* ; à de très rares exceptions près, il ne tente même pas de les indiquer. Ainsi, sur une de ces plaques de bronze qui servaient de revêtement aux portes du temple dont les ruines ont été retrouvées à Balawat, les gens de Gargamich apportent des présents à Salmanasar III (fig. 387)*; mais leurs traits ne différent pas de ceux des autres personnages, Assyriens ou étrangers, qui figurent dans ces scènes de guerre et de conquête; dans leur costume même, il n'y a qu'un détail qui mérite d'être signalé, c'est une tiare basse et pointue, analogue à celle dont l'image était l'un des hiéroglyphes de l'écriture hétéenne (fig. 274, 353). La sculpture égyptienne a de plus hautes ambitions ; elle s'intéresse à ces diversités du contour qui donnent à chaque race sa physionomie propre et elle s'applique à les faire sentir. Dans les tableaux qui représentent les batailles livrées autour de Cadech, on a prétendu reconnaître les Khiti à leur coloration et aux lignes de la face, les distinguer par là de leurs alliés, les Amou ou Sémites3. Il faudrait voir les originaux; toujours est-il que, dans les meilleures copies de ces bas-reliefs, ces différences nous échappent. Il était naturel d'ailleurs qu'elles fussent négligées dans ces scènes militaires qui comprennent tant d'acteurs; mais l'artiste s'attache d'ordinaire à les marquer de son mieux dans ces figures de prisonniers qui personnifient les peuples vaincus par le Pharaon, figures à plus grande échelle, qui comportent un dessin plus soigné. Il y a toute une série d'images de ce genre à Médinet Abou, dans la suite de ces sculptures où sont célébrées les victoires de Ram ses III. En voici une où on lit, auprès du captif, cette inscription : « C'est le chef vil de Khiti à l'étal de prisonnier (fig. 388). » Il ne saurait donc y avoir de doute sur l'identité du personnage; mais les traits que lui a prêtés l'artiste diffèrent-ils sensiblement de ceux que nous avons coutume d'attribuer aux Sémites? Quant à la teinte claire et rosée que le peintre a parfois étendue sur les corps des Khiti, elle s'explique aisément. Les Égyptiens avaient remarqué que ces montagnards de l'Amanus et du Taurus étaient moins colorés, moins bruns que les habitants des plaines de la Damascène el
\. Histoire de VArt, t. IL pp. 35J-354.
2. Sur les portes de BaUiwat, Histoire de VArt, t. H, pp. 202-203, 253-254. C'est sur les feuilles numérotées 4 à 4 de la plaque E qu'est représenté l'hommage rendu au roi par les habitants de Gargamich.