TOME IV
plus souvent immolé dans ce lieu aurait été le cerf, que les chasseurs capturaient dans les montagnes voisines , où il est encore très abondant ; là où il y a deux bustes adossés , c'est que l'offrande aurait été double : tel aurait été le cas dans le sacrifice fait par le guerrier qui est debout entre les bois de deux de ces animaux (fig. 76). L'autel, qui se dresse à la même place dans un autre de ces monuments, rappellerait plus clairement encore la même cérémonie religieuse (fig. 77). Tous ceux qui fréquentaient le sanctuaire connaissant les rites qui s'y célébraient, on se serait contenté le plus souvent d'une indication plus sommaire (fig. 78 et 79). Nous devrions attribuer la même valeur aux figures d'animaux qui ont été ramassées à Teti et ailleurs encore ; il y a des cerfs et surtout des bœufs ; nous signalerons, comme une curiosité, un petit bronze qui paraît représenter un mouflon, ce mouton sauvage aux grosses cornes torses qui existe encore dans les parties les plus sauvages de la Corse et de la Sardaigne (cul-delampe à la fin du livre). On s'explique aisément, par la même pensée, la présence en ce lieu de ces épécs dressées sur des socles; on comprend que, la campagne finie, le soldat ait ainsi offert à un dieu de la guerre l'arme dont il s'était servi sur le champ de bataille1. Quant aux barques, il est difficile de n'y pas reconnaître aussi des ex-voto, qui nous aident à mieux comprendre comment a pu se former ce trésor. Au premier moment, on serait tenté de chercher là les offrandes de pêcheurs ou de pirates , venant remercier les dieux qui avaient rempli leurs filets ou qui les avaient comblés de butin ; mais les Sardes ne paraissent pas avoir jamais eu grand goût pour la marine*, et, d'autre
peuples anciens sans exception? Si l'autre bras est armé, y a-t-il lieu de s'en étonner? Le paysan sarde, jusqu'à ces derniers temps, même en vaquant aux travaux des champs, ne quittait guère sa longue escopette; est-il surprenant qu'il se soit présenté devant ses dieux sans se séparer de ses armes? Enfin, ce qui nous parait une dernière erreur, c'est de confondre les statuettes ironiques et les idoles; toutes les analogies nous conduisent à voir des dieux et non des hommes dans ces images où les bras et les yeux sont en plus grand nombre que dans la réalité; or celles-ci ne font pas le geste de l'adoration (fig. 51 et 52).
i. On aurait pu croire que ces épées, comme chez les Scythes (Hérodote, IV, f»2), étaient une représentation symbolique de la divinité; mais ce qui rend cette conjecture peu vraisemblable, c'est, d'une part, que les Sardes savaient prêter un corps à leurs dieux, et, d'autre part, le fait qu'il y a ici des épées liées en bottes ; ces faisceaux pouvaient être une offrande, l'épée du chef étant scellée sur un piédestal tandis que les armes des simples soldats étaient offertes par paquets. Il n'y a pas non plus à se souvenir des usages d'autres barbares, les Ibères, qui plantaient des épées sur les tombes des guerriers (Àristote dans les Fragmenta hisloricorum Grœcorumàe Muller, frag.25i, p. 180). Il n'y a rien à Teti qui convienne à une nécropole. Voir, au sujet de ces rapprochements, Pais, Bullettino, 1884, p. i 58-1 62.
2. La seule allusion qui soit faite à des Sardes marins se trouve dans Stràdon
STATUETTES ET BARQUES VOTIVES. 91
part, Teti est au cœur même de la Sardaigne et de ses plus âpres montagnes, bien loin de toutes les côtes. L'explication la plus vraisemblable, c'est donc celle qui s'est offerte à l'esprit de M. Pais : beaucoup de statuettes qui ont été recueillies ici et dans d'autres cantons représenteraient les mercenaires sardes qui allaient servir dans les armées carthaginoises ; les autres seraient les effigies des prêtres, des chasseurs, des pâtres, des habitants sédentaires. Les figures de guerriers sont d'ailleurs les plus soignées de toutes, celles dont l'exécution est la moins mauvaise. On le comprend : ceux qui les ont commandées devaient être les personnages importants de la tribu. C'étaient eux qui consacraient, avec leur propre image et leurs armes, les barques votives.
Ils avaient quitté l'île pour aller se battre en Afrique, en Espagne, en Sicile et en Italie; c'était un événement et une grande émotion pour ces montagnards que de s'embarquer sur les galères carthaginoises et de braver avec elles les vents et les flots. Quand, leurs campagnes finies, ils rentraient au village, n'était-il pas naturel qu'ils n'oubliassent pas, dans le compte qu'ils avaient à régler avec les dieux, l'image du bateau qui les avait ramenés dans la patrie, après bien des périls de mer? Cette barque où un homme est accroupi rappelle peut-être une traversée où les vagues étaient si grosses, que personne à bord ne pouvait plus se tenir debout (fig. 84). Des porcs sont rangés sur les bastingages d'un autre de ces bateaux ; ce serait une allusion au sacrifice qu'avait offert à son retour le soldat de fortune (fig. 82). On serait tenté de prêter le même sens aux bustes de cerfs et de taureaux qui ornent la proue de la plupart de ces esquifs, si l'on ne savait que c'était l'usage, chez les anciens, de décorer ainsi l'avant des navires. L'Egypte et l'Assyrie mettaient volontiers là le long col et la tête du cygne; on y trouve aussi des têtes de chevaux et de lions; mais nulle part, que nous sachions, ailleurs que dans ces barques sardes, on ne rencontre à cette place le taureau ou le cerf. Peu importe d'ailleurs le choix du type qu'a préféré le constructeur; l'idée restait toujours la même. C'était une manière de donner au bâtiment l'apparence d'une vie personnelle, d'un animal qui de lui-même fendait les flots et se dirigeait vers un but lointain.
Enfin, si l'on se demande comment il se fait que ces objets aient
(V, il, 7). D'après lui, des pirates sardes venaient, de son temps, débarquer sur la côte italienne qui fait face à l'Ile, particulièrement dans le territoire de Pise, et y commettaient des actes de brigandage. Peut-être ces pirates sardes ne sont-ils que les Corses qui occupaient le nord de l'île.
été retrouvés, les uns épars sur le sol, les autres entassés dans des cachettes, ce qui paraît le plus vraisemblable, c'est que Ton a là les restes du mobilier d'un sanctuaire qui aurait été abandonné à la suite de quelque catastrophe. Ces cachettes de Teti ne sont pas de ces caveaux, appelés favissœ par les Latins, où Ton déposait les objets sacrés pour lesquels il n'y avait plus de place dans le sanctuaire. Les épées n'y ont pas été couchées avec précaution; on voit qu'elles ont été détachées violemment, par l'effort d'une main vigoureuse, des piédestaux où elles étaient scellées. Armes et statuettes ont dû être, à l'approche
de l'ennemi, jetées dans ces fosses qui avaient été préparées pour cet usage. La tribu aura été capturée ou massacrée; les bâtiments auront été renversés sur les offrandes que leurs décombres ont dérobées à la vue ; c'est ce qui explique la richesse des trouvailles faites en ce lieu.
Les échantillons que nous avons donnés de la statuaire sarde nous permettent maintenant d'indiquer les caractères qui distinguent les figures authentiques de ces pastiches que La Marmora et Gerhard ont si doctement interprétés. Sans doute, dans les vrais bronzes sardes, le faire est dur : certains traits, comme les gros yeux ronds et la main dressée, manquent de proportion, et l'ensemble a toujours quelque chose d'aride et de grêle? les figures sont comme étirées dans le sens de la longueur; elles manquent d'ampleur et comme de chair; mais ces défauts n'ont rien qui surprenne : on les trouve, presque aussi sensibles, dans certains bronzes phéniciens et dans d'autres qui proviennent de l'Asie Mineure1. A cela près, tous les détails d'ajustement s'expliquent sans difficulté; il n'y a pas jusqu'à cette multiplicité des yeux et des bras, singularité qui se rencontre d'ailleurs dans un petit nombre seulement de figures, que nous ne retrouvions chez d'autres peuples anciens et modernes. Au contraire, dans les bronzes apocryphes, ce sont des inventions