‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 69 sur 440 · A. Baux et Gouin, Essai sur les nuraghes, pp. i · texte numérisé non relu

A. Baux et Gouin, Essai sur les nuraghes, pp. i

2. Celte hypothèse appartient en propre à MM. Baux et Gouin, auxquels nous l'empruntons.

complets, d'ores et déjà Ton reconnaît que, si les nouraghes dessinent une ligne de défense qui traverse l'Ile du nord au sud, cette fortification, ce long rempart discontinu n'a pas le front tourné vers les Carthaginois. S'il était né du désir de résister à la conquête punique et d'en ralentir les progrès, ce rempart aurait la convexité de sa courbe tournée vers la grande plaine où s'étaient fixés les colons libyphéniciens; il se serait appuyé au massif du Gennargentu; pour surveiller la plaine, il aurait projeté ses saillants sur des éperons analogues à la Giara; peut-être, au nord, aurait-il couvert la Nurra; mais, en tout cas, il n'aurait pas poussé ses ouvrages avancés jusque dans le Sulcis et le Sînis, jusque dans ces territoires où ces forteresses se seraient trouvées tout d'abord prises à dos par les Carthaginois maîtres de la mer. Les tribus qui auraient essayé de tenir dans ces districts compris entre la plaine et une côte partout accessible auraient été bientôt séparées du reste de leur peuple ; là retraite leur eût été coupée. Tout s'explique au contraire dès que l'on consent à voir dans ces groupes de nouraghes dont nous avons indiqué la distribution la trace des étapes successives d'une colonisation qui aurait débuté par l'ouest et par le sud, comme devait le faire la conquête carthaginoise. Ce qui confirme cette conjecture, c'est le fait incontesté qu'il y a entre les nouraghes de la Sardaigne et les talayots des Baléares une assez étroite ressemblance pour qu'il y ait lieu de croire qu'un seul et même peuple a construit ces édifices. Nous avons déjà indiqué les raisons que l'on a d'admettre que la Sardaigne reçut de l'Afrique une partie au moins de ses habitants. Un texte curieux de Diodore ajoute encore quelque chose aux vraisemblances de cette hypothèse. Dans le chapitre où il décrit les mœurs des Libyens qui habitent entre l'Afrique et les Syrtes , l'historien s'exprime ainsi : « Leurs chefs n'ont pas du tout de villes; ils ne possèdent que des tours bâties près des eaux, où ils déposent tout le superflu de leurs provisions1. » Ces tours libyques avaient-elles la forme et la disposition caractéristique des nouraghes? Nous n'avons aucun renseignement à ce sujet; mais le nouraghe et le talayot constituent un type très particulier, dont les traits principaux avaient certainement été fixés avant que se séparassent les tribus dont les unes ont peuplé les Baléares, et les autres occupé la Sardaigne; ce type suivit dans leurs voyages les émigrants qui se partagèrent entre ces deux contrées, ils l'emportèrent gravé dans leur mémoire et enra-

\. Diodore, III, xlix, 3. Ces tours étaient aussi très nombreuses en Espagne (Tite- Live, XXII, xix, 6).

ciné dans leurs habitudes; ils le reproduisirent, ils le répétèrent à satiété dans leurs nouvelles patries. Si, comme tout le fait supposer, ils venaient d'Afrique, c'est là, sur la côte septentrionale de ce continent, qu'aurait été créé le type architectural que nous ont conservé les îles occidentales de la Méditerranée.

Quoi qu'il en soit de cette question d'origine, le peuple des nouraghes, lorsqu'il débarqua en Sardaigne, était déjà sorti de la barbarie première, puisqu'il savait bâtir des édifices qui, à défaut de beauté, avaient du moins la solidité. Peut-être se servait-il déjà d'armes et d'instruments de métal; en tout cas, il dut bientôt en apprendre l'usage, au contact de ces marchands tyriens qui commencèrent de très bonne heure à fréquenter les havres de la côte sarde. S'il y a des nouraghes où toutes les pierres paraissent brutes, dans nombre d'autres elles sont taillées, au moins sur une de leurs faces; on sent le travail de l'outil, d'un outil qui ne peut avoir été que de bronze. Le cuivre pur est trop mou, et quant au fer, il ne se rencontre en Sardaigne que dans les nécropoles des cités puniques et de la période romaine; il ne se trouve pas dans les dépôts où se sont conservés les restes du matériel dont se servaient les tribus indépendantes. Or le bronze ne pouvait être fourni à ces tribus que par un commerce maritime dont le monopole appartint aux Phéniciens jusque après la première guerre punique.

Les rapports naquirent du besoin que l'on éprouvait de se procurer ce précieux alliage, et jusqu'au jour où Carthage, inaugurant une politique nouvelle, devint conquérante, il n'y eut que profit pour les Sardes dans ces relations, qui, sans les inquiéter dans la possession du sol, mettaient à leur portée quelques-unes des ressources de la civilisation. C'est de ce temps que doivent dater les nouraghes du Sulcis et du Sinis, ainsi que beaucoup de ceux qui surveillent la grande plaine du sudouest et qui se dressent sur les plateaux voisins. Nous croirions volontiers qu'il y avait alors en Sardaigne deux populations différentes, deux groupes distincts et le plus souvent ennemis. Le plus ancien aurait été formé de ces tribus dont nous ne savons rien, que leur sauvagerie et l'habitude qu'elles gardèrent très tard de vivre dans les cavernes des montagnes1. L'autre, plus tard venu, c'était le peuple des nouraghes, comme nous l'appelons faute de connaître son vrai nom. Ce dernier, grâce à la supériorité de ses armes et à la solidité des constructions qu'il enracinait fortement dans le sol, aurait pris le dessus et repoussé

{. Diodore, V, xv, 4; Strabon, V, u, 7; Pausanias, X, xvii, 2. Cet usage persistait encore sous la domination romaine. Zonaras (éd. Dindorf), VIIL xvnr, 227.

les premiers occupants jusque dans le centre et Test de l'île, où il n'aurait pas cherché à les poursuivre; n'était-il pas maître des parties les plus fertiles de la Sardaigne, de celles où poussent le mieux l'herbe et le blé?

La situation devint moins avantageuse pour ce peuple quand les Carthaginois, au sixième siècle, ne se contentèrent plus, comme l'avaient fait les Tyriens, d'avoir sur la côte quelques factoreries. Que fit alors le peuple des nouraghes? Opposa-t-il une résistance acharnée aux envahisseurs? Fut-ce surtout contre lui que les généraux puniques dirigèrent ces expéditions pénibles que plus tard reprirent et continuèrent les préteurs romains? On a peine à croire qu'il se soit laissé déposséder sans combat, et pourtant on hésite à le reconnaître dans ces Balari et ces Ilienses que les historiens placent dans la région orientale de la Sardaigne. Supposez les bâtisseurs de nouraghes rejetés par les armées puniques sur les hautes terres de la Barbagia; pourquoi, dans ce nouveau domaine, auraient-ils soudain changé leurs habitudes? Plus était redoutable l'ennemi qui les menaçait, plus, ce semble, ils auraient multiplié ces refuges et ces défenses; des groupes de nouraghes se seraient élevés à l'entrée de chaque vallée, sur les bords de chaque plateau, au sommet de chaque monticule, et la main de l'homme aurait ainsi travaillé partout à rendre encore plus difficiles à franchir les obstacles qu'opposent à l'envahisseur la raideur des pentes et l'éfroitesse des défdés. Or il est loin d'en être ainsi ; dans toute cette portion de l'île, les nouraghes sont aussi rares qu'ils sont communs dans le sud et dans l'ouest de la Sardaigne.

Il est possible que certaines fractions de ce peuple aient été rejetées dans la montagne et se soient confondues avec les tribus farouches et pillardes qui y étaient encore indépendantes au premier siècle de notre ère ; mais il paraît vraisemblable que le gros de la nation finit par accepter, sans trop d'efTort, la suprématie de Carthage et par vivre en bons termes avec les cités puniques du littoral et avec les Liby-Phéniciens de la plaine; peut-être même apprit-il leur langue, grâce à ces relations de voisinage et à l'enrôlement de nombreux mercenaires pris dans les rangs de ces tribus. Le phénicien ne serait pas resté la langue courante de File deux siècles encore après l'occupation romaine , s'il n'y avait été parlé que dans les villes et dans leur banlieue. Il y a un fait bien curieux : en tenant compte de la nature du terrain, des données historiques et des trouvailles de monnaies et d'objets puniques qui ont été faites sur divers points, M. Pais a tracé sur une carte de la Sardaigne

une ligne qui sépare le pays où Carthage fît plus ou moins prédominer son influence du domaine des tribus insoumises; nous avons reproduit cette ligne en pointillé sur notre carte (fîg. 2) !. Or, à bien peu de chose près, cette ligne correspond à celle qui limiterait le territoire où se rencontrent les nouraghes; seul le groupe des nouraghes de Teti se trouve en dehors du périmètre, comme une pointe poussée en pays ennemi. Cette coïncidence n'est pas fortuite; il en résulte une forte présomption en faveur de l'hypothèse que nous venons d'émettre.

Cette hypothèse est encore confirmée par l'étude attentive des monuments qui représentent ce que nous avons appelé l'art sarde. L'impression qu'ils laissent, c'est celle d'une civilisation inférieure, forme dérivée et secondaire de la civilisation phénicienne. On a voulu voir dans les nouraghes et dans les bronzes de Teti les produits d'une industrie qui remonterait aux temps dits préhistoriques, ou, pour parler plus clairement, à une époque où les indigènes n'étaient pas encore en relation avec les Phéniciens. Pour nous, au contraire, quand furent bâtis en Sardaigne les premiers nouraghes, les navires tyriens avaient peut-être déjà pris l'habitude de relâcher dans les ports méridionaux de l'île ; mais, en tout cas, ils la fréquentaient régulièrement et ils y plaçaient leurs marchandises lorsque furent fondues les statuettes et les barques votives. Veut-on savoir toute notre pensée? Nous inclinerions à croire que parmi les objets de ce genre qui se sont conservés, il en est bien peu qui soient antérieurs à ce que l'on peut appeler la période carthaginoise. Alors, quand le contact entre les civilisés du dehors et les tribus de l'intérieur fut de tous les instants, lorsqu'il se produisit à la fois un peu partout, de Cornus h Karalis et sur toute la périphérie du territoire occupé par les Liby-Phéniciens, lorsque des mercenaires sardes rentrèrent dans leurs villages après avoir visité Carthage et la Sicile, les indigènes se trouvèrent placés dans des conditions plus favorables que par le passé. L'occupation punique dura trois siècles environ ; ce fut durant ce laps de temps que les indigènes durent le mieux profiter des suggestions de l'exemple et qu'ils s'élevèrent au plus haut degré de culture qu'ils dussent atteindre. Sans doute l'industrie qu'ils créèrent alors n'eut jamais la richesse et la variété de l'industrie phénicienne : mais elle répondait à leurs habitudes et elle satisfaisait leurs besoins.

Parmi les monuments que nous nous croyons en droit d'attribuer

\. Pais, la Sardegna, pi. IV\

aux indigènes, pas d'inscriptions ; ceux des Sardes qui, par la pratique, avaient appris à parler le phénicien ne récrivaient pas. La vie de ce peuple étranger à l'usage des lettres devait être très simple. Ils n'avaient pas de villes : ils habitaient des villages nombreux, formés de cabanes serrées autour des nouraghes, cabanes dont le. mobilier devait avoir le caractère le plus rustique. A Teti, comme dans les autres dépôts du même genre, presque pas d'objets de ménage et de toilette : une scie, des tarières, un cornet et un peigne de bronze, voilà ce qui représente le mobilier domestique. Pas de bijoux; nulle part, ni dans les tombes, ni ailleurs, rien qui ressemble à ces bandeaux, à ces pendants d'oreilles, à ces colliers, à ces bracelets, h ces bagues que l'on rainasse en abondance dans les nécropoles des cités puniques; point de terre émaillée, point de métaux précieux. La céramique est dans l'enfance ; les quelques figurines que l'on a tenté de modeler dans l'argile sont d'une incroyable barbarie ; les vases ne témoignent pas de plus d'adresse et de goût. En comparaison, les arts du métal sont beaucoup plus avancés ; on a vu quel parti l'ouvrier tirait du plomb, du cuivre et du bronze. Cette différence ou, pour mieux dire, ce contraste s'explique aisément. Le peuple dont l'œuvre nous surprend au premier abord par cette incohérence et cette inégalité était surtout un peuple de pâtres, de chasseurs et de soldats. Encore indifférent au bien-être et au luxe, il était surtout préoccupé de ses armes ; il apprit donc à les fabriquer lui-même pour les avoir telles qu'il les voulait, avec leurs formes très particulières. Les fondeurs acquirent ainsi une certaine habileté ; ils réussirent à couler non seulement des épées, des poignards et des pointes de flèches ou de lances, mais encore les images qui perpétuaient chez ce petit peuple le souvenir des grands événements de sa vie, de ses chasses heureuses dans les halliers de la montagne et de ses aventures de guerre. De ces ateliers, où l'on brûlait peut-être le lignite que fournissent certains cantons de l'île ', sortaient ces idoles que consacrait le soldat de fortune qui rentrait au pays chargé de butin, la barque votive qui lui rappelait ses traversées, les figures d'animaux qui témoignaient de ses sacrifices, les statuettes où il s'était représenté revêtu de l'armure sous laquelle il avait longtemps combattu.

Habituées à produire le bronze et à l'employer pour tous les usages de la vie, ces tribus paraissent avoir tardé beaucoup à sentir le besoin de recourir au fer. Le dépôt de Forraxi-Noi, où l'on trouve ce métal,

i. Des morceaux de lignite ont été trouvés à Teti (Pais, Bullettino, 1884, p. 148).

ne date peut-être que des premiers temps de l'occupation romaine ; or les Phéniciens et les autres riverains de la Méditerranée se servaient du fer bien avant le temps où Carlhage s'empara d'une partie de la Sardaigne ; le fer n'est pas rare dans la nécropole de Tharros. On s'est étonné de cette lacune que présente une industrie qui se serait développée sous l'influence et comme sous le patronage de la Phénicie ; on est parti de là pour se demander si les monuments que nous venons d'étudier, armes et figurines, ne seraient pas beaucoup plus anciens, s'ils n'appartiendraient pas à un âge beaucoup plus reculé. Nous ne croyons pas qu'il y ait lieu de s'arrêter à ce doute *. Il y avait bien dans l'île des mines de fer, mais le minerai de fer est beaucoup plus difficile à réduire que le minerai de cuivre ; on signale encore, en Sardaigne, tel gisement de pyrites de fer qui n'est pas utilisé, à cause des difficultés que présenterait le traitement du minerai. On a d'ailleurs, dans l'antiquité et dans les temps modernes, plus d'un exemple de cette persistance avec laquelle un peuple reste attaché aux armes dont il a l'habitude, alors même qu'il lui serait possible de s'en procurer de meilleures. On sait avec quelle lenteur le fer pénétra en Egypte, et comment, dans le nord de l'Europe, l'usage exclusif du bronze se maintint jusque vers le commencement de notre ère. Au cinquième siècle avant Jésus-Christ, les Massagètes, d'après Hérodote, n'avaient encore que des armes de bronze2. Chez les Gaulois et les Bretons, celles-ci ne cédèrent que très tard la place aux armes de fer, bien après que ces peuples eurent commencé d'être en relations avec des peuples auxquels ils pouvaient emprunter ce dernier métal3. Strabon fait observer que les pointes de lances des Lusitaniens étaient de bronze, et pourtant ces tribus avaient aussi entretenu des rapports suivis avec les Phéniciens. Il en est de même dans les temps modernes; quiconque a voyagé en Orient sait avec quelle obstination les Albanais et d'autres populations belliqueuses de la Turquie s'en tiennent à leurs mauvais fusils de facture locale, si pittoresques, mais si inférieurs comme solidité, comme portée et comme rapidité de tir à ceux qu'ils pourraient tirer de Saint-Étienne ou de Liège. En Sardaigne, jusqu'à nos jours, le paysan ne voulait pas d'autre fusil que la longue carabine, appelée cannetta, qui se fabriquait

1 . Ici encore, nous suivons M. Pais et nous ne faisons que résumer les explications qu'il a données de cette apparente anomalie (Bulletlino, 1884, pp. 170-173).

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