‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 4)Chapitre 68 sur 440 · Baux, ta Poterie des nuraghes, p · texte numérisé non relu

Baux, ta Poterie des nuraghes, p

i. Pais, Bullettinn, 1884, p. 150, note 168.

Au terme de cette étude, il convient de résumer les idées qu'elle laisse à quiconque l'aborde sans prévention et ne cherche qu'à recueillir et à grouper les faits. Soit que Ton se reporte aux quelques textes qui mentionnent les tribus indigènes de la Sardaigne, soit que Ton examine les produits de leur industrie, voici à quelles conclusions on arrive.

On trouve les restes de nombreux nouraghes dans cette partie de Tlle, dans le Sulcis et dans le Sinis; il y en a même sur l'emplacement de Tharros1. Or nous n'avons aucune raison de croire que les Carthaginois aient jamais construit de nouraghes; on ne trouve rien de pareil ni en Afrique, ni à Malte, ni dans les provinces de l'Espagne qu'ils avaient conquises, et leur civilisation était trop avancée pour qu'on puisse leur attribuer des bâtiments d'une disposition aussi incommode, où l'effort n'était pas en proportion du résultat obtenu. La présence de ces nouraghes en terre carthaginoise ne s'explique donc que par une seule hypothèse : ces tours ont été érigées avant que les Carthaginois s'emparassent des districts miniers et des plaines les plus fertiles, avant que leurs colons, de race sémitique ou libyenne, eussent fait de tout le sud-ouest de l'île un territoire punique. Elles datent du temps où toute Tlle appartenait encore à des tribus qui, après les campagnes de Magon et de ses successeurs, se sont repliées dans l'intérieur, en laissant derrière elles, comme trace de l'ancienne extension de leur domaine, ces constructions massives. Si celles-ci n'ont pas disparu, c'est que dans un pays où abonde la pierre, on n'avait aucune raison de les démolir; bruts pour la plupart, ces blocs n'avaient rien qui dût tenter les maçons; d'ailleurs on put utiliser ces tours comme refuges, et surtout comme magasins, pour conserver les grains et les fourrages.

On a fait remarquer que les nouraghes ne sont pas répandus uniformément et comme au hasard sur toute la superficie de la Sardaigne. « Ils ne se trouvent par groupes importants que dans certaines parties de l'Ile, et ils paraissent suivre certaines directions, certaines lignes bien définies et en dehors desquelles on ne les trouve que par exception. La ligne principale va du nord au sud de l'île, suivant le pied

\. Pais, Bullettino, 4884, p. 179, note 204.

des montagnes de l'intérieur, les plateaux qui dominent ces montagnes, et le cours du fleuve Tirso. Sauf dans la presqu'île du Sinis%et dans la Nurra, ils sont très rares au bord de la mer, et, même sur ces deux points, ils sont plutôt concentrés vers l'intérieur que sur la côte.

« Le tracé que nous venons d'indiquer est celui de l'ancienne voie romaine de Karalis à Portus Libyssonis, de la route royale et du chemin de fer. Les nouraghes commencent vers Bauladu; ils se multiplient dans la vallée qui, de la plaine iïOristano, remonte vers Paoli- Latino en inclinant vers le nord-est; ils s'éparpillent à droite et à gauche sur tous les contreforts, sur les plateaux d'Abba Santa, de Macorner et de Campedda, et viennent se terminer à la plaine de Ghilkani et d'Ozieri. Le groupe des nouraghes de la Nurra se trouve au nordouest de cette zone, à l'ouest de Sassari. Cette région tire son nom du grand nombre de nouraghes qu'elle renferme. Dans le nord-est de l'île, dans la région montagneuse du centre, dans ces hautes terres de la Barbagia au seuil desquelles sont toujours venus s'arrêter les conquérants étrangers, les Romains comme les Carthaginois, on ne trouve que par exception des nouraghes isolés1. »

De ces observations on a conclu que les nouraghes sont l'œuvre d'un peuple qui aurait abordé l'île par ses côtes occidentales. Le point de départ de cette invasion serait la presqu'île du Sinis; les immigrants trouvaient là toutes les conditions d'un débarquement facile et d'une position fortifiée par la nature. La mer et de vastes étangs enveloppent cette péninsule, ne laissant d'autre passage qu'un isthme assez étroit; le plateau volcanique qui forme le centre de ce district porte encore aujourd'hui les restes de vingt-cinq nouraghes, placés soit sur les accidents de terrain du plateau, soit sur les arêtes qui en bordent le contour; cinq autres, situés sur la rive de l'un des étangs, complètent la défense. Il y aurait donc eu là comme un premier camp retranché d'où seraient partis les envahisseurs, pour aller chercher plus loin des terres de culture et des pâturages; ils se seraient étendus, de proche en proche, vers le sud et vers l'est, dans la Campidano (fOristano et dans le Sulcis d'une part, et de l'autre sur les plateaux qui s'adossent au principal massif des montagnes sardes, et partout où ils s'établissaient, ils auraient bâti des nouraghes. Le système des nouraghes forme un arc très ouvert qui entoure la région des sommets élevés du centre de l'île dans sa partie septentrionale; il suit à peu

\. Baux et Gouin, Essai sur les numghes et les bronzes de Sardw'gne, pp. 189-100. tome iv. il

près le cours supérieur et moyen du fleuve Tirso. Cette ligne se continue tu nord et au sud du Tirso par l'escarpement des plateaux; dans sa prolongation, vers le sud, on remarquera le plateau de la Giara, isolé au centre de la riche vallée qui monte vers les hautes terres de la Barbagia (fig. 31). Les talus à pic qui le limitent sont bordés tout autour de nouraghes placés là comme de vraies sentinelles. Par les nouraghes de Laconi, la Giara se relie à ceux qui sont à mi-côte du Sarcida?io et qui complètent la ligne avec les nouraghes tVIsili, rejoignant ainsi le cours du fleuve Flwnendosa en fermant Tare qui entoure la montagne.

Deux autres invasions du même peuple ont pu se produire, Tune au nord-ouest, parle golfe d'A/gkerro, et l'autre au sud-ouest, parle golfe de Palmas. La Narra est pleine de ces tours; il y en a moins, mais il y en a un certain nombre dans le Sulcis. Enfin, au delà du Tirso, sur sa rive droite, il y a le groupe des nouraghes de Teti, placés sur le Toloro, à la naissance d'une vallée qui descend des flancs du Gennargentu ; c'est là l'exception la plus remarquable que comporte le système de groupement dont le principe nous a été révélé par l'étude du terrain1.

On a supposé que le peuple constructeur de nouraghes, en s'avançant de la côte occidentale vers l'intérieur de l'île, avait refoulé devant lui des peuplades sauvages, qu'il aurait trouvées maîtresses du terrain. Celles-ci, très clairsemées et très mal armées, n'auraient pu opposer une résistance efficace; mais, réfugiées dans la partie la plus inaccessible du pays, elles se seraient vengées par de fréquentes incursions ; elles seraient venues souvent dévaster les cultures et enlever les troupeaux du peuple sédentaire établi autour des nouraghes. Celui-ci aurait eu ses postes avancés dans la vallée du Toloro, près de Teti, dans le lieu qui a conservé le nom de « ville de la vedette » (sa bidda de sa badde). En arrière de cette sentinelle perdue, sur l'autre rive du Tirso, sur le sommet des plateaux d'où l'on découvrait la grande montagne, se développait la chaîne des nouraghes. Suivant les lieux, les mailles de cette chaîne étaient plus ou moins serrées.

Dans le silence de l'histoire, cette hypothèse est encore celle qui s'accorde le mieux avec les données que fournirait la carte des nouraghes2. Quoique nous manquions encore de documents exacts et

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