‹ Histoire de l'art dans l'antiquitéChapitre 1 sur 349 · JUSQU'AU MILIEU DU HUITIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

JUSQU'AU MILIEU DU HUITIÈME SIÈCLE

§ 1. — l'histoirk

Dans la première partie de cette histoire du génie grec, nous avons déjà eu l'occasion de prononcer les noms des principaux groupes qui ont paru aux anciens former les divisions naturelles de la race grecque. Nous avons mentionné les Achéens, les Ioniens, les Éoliens et les Doriens; nous aurons souvent à les mentionner encore, comme autant de familles que distingue les unes des autres, outre certaines particularités de tempérament et d'habitudes, la différence des dialectes qu'elles parlent. Tout en tenant compte des prédispositions originelles de ces divers groupes, nous verrons, eu descendant le cours des siècles, ces nuances s'effacer par degrés; mais, bien avant que celles-ci aient achevé de disparaître, l'unité morale du monde grec, la seule qu'il ait jamais réalisée, aura trouvé son expression sensible dans ce titre d'Hellènes que revendiquent avec orgueil tous ceux qui croient avoir

quelque droit à le porter. Cette appellation, nousTavons vue naître sous les futaies de chênes qui ombrageaient le sanctuaire de Dodone et, parce qu'elle répondait à la conscience intime et secrète de la parenté ethnique, s'étendre de proche en proche et finir par s'appliquer à tous les éléments dont se compose la nation, à ces molécules vivantes qui semblent en même temps se repousser et s'attirer.

Curieux et subtil comme il l'était, l'esprit grec essaya de concilier deux faits qui paraissaient contradictoires : d'une part, l'unité idéale dont le signe visible était ce nom même d'Hellènes, et, d'autre part, la variété des caractères fixes qui se transmettaient, de génération en génération, dans ces difi*érents faisceaux de tribus et de cités. On se tira d'embarras par un procédé dont nous aurons à relever bien d'autres applications à des problèmes du même ordre. De tons les rapports qui peuvent exister entre les hommes, le plus simple est celui qui établit un lien de consanguinité entre personnes issues d'un auteur commun. On imagina donc toute une généalogie: on inventa un Hellen que l'on donna pour fils à ce Deucalion qui, seul, par la protection des dieux, avait échappé à la destruction du genre humain. Hellen se trouvait ainsi devenir le père de toute l'humanité nouvelle qui peuplait la terre arrachée au déluge, ou du moins la partie de la terre où s'était établie la race élue. Ion, ^olos, Achaeos et Doros furent les fils ou les petits-fils d'Hellen*.

Le caractère conventionnel de ces combinaisons, que ne connaît pas Homère, se trahitdèsquel'on remonte aux formes les plus anciennes et les plus sincères de la tradition ; celle-ci assigne en effet un rôle important à des peuples qui n'ont pas de place marquée dans ce cadre, parce qu'ils ont disparu de bonne heure, après avoir pris une grande part à la mise en valeur du sol et à la création des industries nécessaires : tels ces Cretois qui ont fondé dans l'Archipel l'empire maritime auquel est resté attaché le nom de Minos; tels les Danaens de TArgolide, les Minyens d'Orchomènes et les Cadméens deThèbes; tels aussi ces Épéens et ces Taphiens que Y Odyssée place à l'ouest du Péloponèse et dans les îles voisines. A plus forte raison les Pélasges, entrevus, dans le lointain des siècles sans histoire, comme le fond primordial de la population indigène, restent-ils en dehors de ce classement, ainsi

1. Ce qui démontre la fabrication tardive de ces généalogies, ce sont les variantes qu'elles présentent, suivant qu'elles proviennent d'une source attique ou d*une source dorienne. La version attique ménage à Ion une sorte de droit d'aînesse qui ailh^urs est attribué à Doros (Cf. Euripide, Ion, 1-82, 1591-1594, et Strabon, VIII, vu, i). Slrabon, dans la généalogie qu'il propose, ue fait pas mention d'iEolos.

que les peuplades innomées dont Texistence se révèle à notre curio* site, sur les côtes de l'Asie Mineure et dans les îles, par les débris d'un outillage tout primitif que nous ont conservés les sépultures.

Si, du temps d'Hérodote et de Thucydide, il n'y avait plus une seule communauté grecque qui ne fût rattachée à Tune des quatre souches entre lesquelles se partageait la descendance d'Hellen, c'est là le résultat d'un double travail, celui qui s'est opéré dans les choses mêmes, par l'effet de la lutte pour la vie, et celui que, plus tard, ont entrepris les poètes et les logographes. D'une part, servies par les circonstances, certaines tribus s'étaient trouvées jouer les premiers rôles ; leurs dialectes, fixés dans de belles œuvres, avaient eu la chance de devenir des langues littéraires; leurs mythes avaient franchi les étroites limites du canton où ils étaient nés ; ils avaient porté très loin le culte et l'image des dieux qui en étaient les héros. Les États qu'avaient fondés ces tribus privilégiées s'étaient subordonné, dans toute l'étendue du cercle où s'exerçait leur influence, les éléments hétérogènes qui s'y rencontraient. Autour de Milet et d'Éphèse il n'y eut bientôt plus que des Ioniens, quoique le littoral qui s'étend de l'embouchure de l'Hermos à celle du Méandre eût reçu des émigrants venus de tous les points du continent européen. L'œuvre de réduction ainsi commencée se continua par l'effort réfléchi de tous ceux qui s'appliquèrent à mettre de l'ordre dans la multiplicité confuse des faits et à percer de larges avenues dans la forêt des traditions ; quand ils rencontraient sur leur chemin une cité qui n'était pas encore classée, ils s'arrangeaient pour l'agréger à l'un de ces groupes, en reliant les uns aux autres, par des fils ingénieusement entre -croisés, des mythes qui n'avaient primitivement entre eux aucune relation.

De l'invasion dorienne aux premières olympiades, c'est-à-dire environ de l'an 1000 à l'an 750, on est encore loin de l'époque où ces groupements spontanés et ces vues systématiques auront simplifié l'aspect du monde grec. Cet aspect devait être très complexe dans l'âge qui suivit la chute des royautés achéennes ; mais rien n'est plus obscur que l'histoire de ces deux ou trois siècles. Les historiens de l'âge classique, quand ils ont essayé de rétablir, pour cette période, la suite des faits, n'ont pu invoquer que la tradition orale, et celle-ci est toujours sujette à caution. Des documents écrits qui datassent de ce temps, tels que listes de prêtres et de magistrats éponymes, lois et traités, il n'en existait pas. C'est au plus tôt vers l'an 800 que l'on a commencé d'appliquer les lettres de l'alphabet phénicien aux sons de

la langue grecque et il a fallu bien des années pour que, du point où fut tenté ce premier essai, la merveilleuse invention se répandit dans le reste de la Grèce, pour que la pratique de Técriture entrât dans l'usage courant. Si Ton met à part quelques noms propres entaillés au flanc des rochers dans les nécropoles de Théra, nous n'avons pas d'inscriptions qui paraissent remonter au delà du vu® siècle, et les cités grecques n'avaient guère dû conserver de monuments authentiques qui eussent une plus haute antiquité.

C'est de cette période que datent les deux grands poèmes dans lesquels s'est résumé, pour la postérité, le travail de création du génie épique. On pourrait donc être tenté de croire que l'on a chance de trouver dans V Iliade et VOdyssée les indications que l'on chercherait vainement ailleurs, au sujet du nombre et de l'étendue des principaux États de la Grèce, de leur importance relative et des relations qu'ils soutenaient entre eux, des événements les plus notables dont ils ont été alors le théâtre. Ces espérances, l'épopée ne les réalise point. Sans doute, dans des épisodes tels que le Dénombrement des valsseatiXy il y a plus d'un renseignement utile à recueillir ; mais, comme les anciens l'avaient déjà reconnu, ces listes avaient subi, à plusieurs reprises, des retouches qui ne permettent d'en invoquer le témoignage qu'avec une extrême réserve. Pour ce qui est du récit, il est difficile d'y trouver aucune allusion à des événements et à des personnages contemporains. Rien n'y rappelle l'invasion dorienne, les mouvements et les déplacements dont elle donna le signal, les conditions nouvelles où elle plaça la société grecque. On ne saurait s'en étonner. Les choses et les hommes du présent ne parlent pas à l'imagination ; celle-ci ne s'intéresse même que médiocrement au passé d'hier, au passé dont les témoins sont encore vivants ou viennent seulement de mourir. Pour qu'elle ait libre jeu, il faut qu'elle ait du recul. C'est le cas surtout pour l'épopée. Toute grande épopée est le testament d'un monde qui a fini son œuvre, d'un monde disparu. Celui qui se reflète dans l'épopée homérique, c'est, comme on l'a compris depuis que Schliemann a exhumé Troie, Tirynthe et Mycènes, le monde achéen, avec le renom de ses puissants souverains, avec le souvenir de leur prouesse guerrière, des cités ceintes de hautes murailles où ils menaient la vie royale, des trésors qu'ils entassaient dans leurs châteaux. C'est dans ce passé lointain et glorieux que les Aèdes vont chercher leurs héros, de même que nos jongleurs du xi® et du xu® siècle demandent les leurs, en plein régime féodal, aux impressions qu'avaient laissées, dans la mémoire

des peuples, la grandeur et Téclat de Fempire carolingien. La Chanson de Roland et toutes les Gestes de ce même cycle nous expliquent V Iliade et V Odyssée.

Ce qui complique encore la tâche de Thistorien, c'est que, pour celte période, il n'a point beaucoup à attendre du concours de l'archéologie; les fouilles sont loin de pouvoir lui fournir un supplément d'information aussi riche que pour l'âge précédent. Parmi tous ces bouleversements, l'art semble avoir plutôt reculé qu'avancé ; il est devenu, en tout cas, bien moins original et moins fécond. Un siècle ou deux ont dû s'écouler avant que la Grèce reprît son équilibre, après avoir été profondément troublée par la brusque intrusion des bandes armées qui, des hautes montagnes du nord, étaient venues se jeter sur le Péloponèse. Pour se maintenir dans leur conquête, lesch^fs de ces armées comptaient avant tout sur la force de leurs bras. C'est leur sentiment que traduisait plus tard un vers célèbre du poète Aleman, à propos de cette Sparte qui n'eut d'enceinte fortifiée que lorsqu'elle fut en pleine décadence :

« Des hommes de cœur sont le plus sûr rempart d'une ville. » Les Doriens dédaignaient de s'enfermer derrière des murailles. 11& méprisaient le luxe; le peintre n'avait plus de palais à couvrir de ses fresques, et le céramiste avait vu se restreindre la clientèle dont les commandes l'excitaient à varier ses thèmes. On ne demandait plus au sculpteur de ciseler les stèles funéraires et les beaux vases d'or et d'argent décorés de figures d'hommes; il n'a plus de fiers symboles à graver patiemment, dans le métal, le jaspe ou la sardoine, pour le chaton des bagues princières. Tous ces artistes, pour qui les occasions de s'exercer se faisaient plus rares, désapprenaient leur métier; aussi n'ont-ils pour ainsi dire rien laissé que puisse mettre à profit la curiosité de l'historien. Il ne retrouve plus ici ces statuettes et ces bas-reliefs qui sont sortis en si grand nombre des sépultures d'Amyclées et de Mycènes, tous ces ouvrages de la plastique qui, s'ils ne donnent pas les noms et l'histoire des chefs auxquels ils ont appartenu, nous apprennent du moins quels hommages on rendait aux dieux, quels vêtements portaient les hommes et les femmes, quel gibier ceux-ci poursuivaient à la chasse et dans quel appareil ils allaient au combat. Ces représentations figurées, cette vision de la vie réelle, c'est ce qui nous fait défaut pour la société qui succède à celle que nous avons appelée la Grèce primitive ou la Grèce mycénienne.

Ce n'est pas sur l'épopée qu'il faut compter pour combler cette

lacune. Sans doute elle ne s'est développée et n'a pris corps qu'après l'émigration, chez les Éoliens et les Ioniens de l'Asie Mineure, autour de Smyrne et à Chios; mais, si c'est sur les rivages orientaux de la mer Egée que les poètes ont créé les figures des héros troyens, des Priam, des Hector, des Paris et des Sarpédon, c'est à la Grèce continentale qu'appartiennent tous les héros grecs, les Agamemnon, les Ménélas, les Nestor, les Achille, les Ajax, les Ulysse. C'est dans le Péloponèse et en Thessalie que Ton a commencé de célébrer leurs prouesses, et, dans ces récits de guerre et d'aventures qui sont allés s'allongeant et se compliquant, ils ont toujours gardé, malgré tous les remaniements que subissaient les thèmes traditionnels, les armes, les vêtements et les attitudes que leur avaient prêtés les premiers Aèdes. C'était comme une sorte de couleur locale que, par un naïf et juste sentiment des nécessités de la poésie, les poètes s'attachaient à conserver fidèlement; elle charmait en la dépaysant l'imagination de leurs auditeurs. Avec le temps, il s'est introduit dans ces narrations plus d'un trait emprunté à des usages postérieurs, à l'armement, au costume, à tout l'outillage des générations qui ont vu l'œuvre s'achever par la formation des deux grands poèmes auxquels est attaché le nom d'Homère; mais le vieux fonds n'en a pas moins persisté, même alors, si bien qu'il n'est pas toujours aisé de distinguer, dans ces descriptions, ce que le poète a reçu de ses lointains prédécesseurs et ce qu'il emprunte au spectacle de son temps.

La tradition orale, telle qu'elle s'est transmise dans les cités grecques, reste donc la seule source à laquelle aient pu puiser, au cours de l'âge suivant, les élégiaques et les lyriques qui, dans leur poésie toute de circonstance et d'actualité, font au passé de si fréquentes allusions, puis, un peu plus tard, les logographes qui s'ingénient àgrouper,dans un tableau d'ensemble, toutes les données qu'ils arrivent à réunir, en demandant à chaque ville et à chaque tribu grecque quels souvenirs elle a gardés de ses princes les plus anciens, des migrations qui l'ont conduite dans le canton qu'elle occupe et des luttes qu'elle a soutenues contre ses voisins. Il ne pouvait manquer d'y avoir bien des lacunes dans les informations ainsi recueillies, et, d'autre part, les dépositions de tous ces témoins ne devaient pas toujours s accorder. Hérodote, qui nous transmet les résultats de ses enquêtes, est souvent le premier à signaler ce qu'il y a de contradictions dans les dires de ceux qu'il interroge, au sujet d'un même événement, dans des villes difîérentes.

Si le fait de la conquête dorienne paraît ne point prêter au doute, si l'étude des monuments de l'art tend à confirmer la véracité des traditions que la Grèce avait conservées à ce sujet, nous ne savons presque rien des conditions dans lesquelles s'opéra l'occupation du pays. Nous ignorons quelles furent les péripéties de la lutte et combien de temps elle dura. Ce que Ton devine, c'est que les envahisseurs, aussi bien que les vaincus qui, par nécessité, étaient devenus à leur tour des conquérants, employèrent de longues années à s'asseoir et à s'établir dans les nouvelles demeures qu'ils ne devaient plus quitter ; il y eut là un lent travail d'adaptation et de tassement dont les incidents varièrent beaucoup selon les lieux et les moments.

Dans les districts mêmes du Péloponèse où les Doriens s'étaient taillé leur part à la pointe de l'épée, leur ascendant ne s'est pas fait sentir partout avec la même énergie. En maints endroits, soit que les immigrants y fussent moins nombreux que dans d'autres cantons, soit que les anciens habitants demeurés dans le pays eussent mieux résisté, les choses continuèrent de suivre à peu près le même cours que par le passé. Il est telle ville, comme Corinthe, qui semble avoir été à peine atteinte ; la vie ne tarda pas à y reprendre ses allures d'autrefois, le caractère qu'elle tenait du site où elle s'était développée et de tout son passé. L'Argolide avait été la première contrée envahie, le lot d'honneur, attribué à l'aîné des descendants d'Héraklès; cependant, là aussi, la population primitive releva promptement la tête; on a lieu de croire que de vieilles cités achéennes, comme Tirynthe et Mycènes, gardèrent leur indépendance, à deux pas des Doriens groupés à Argos, autour de Larissa, la haute citadelle qui domine toute la plaine. La cité dorienne par excellence, dans la péninsule, ce fut Sparte, que les maîtres de la Laconie fondèrent au bord de l'Eurotas, en amont d'Amyclées, qui avait été jusqu'alors le plus gros bourg de la vallée. Là se manifestèrent plus clairement que partout ailleurs les qualités et les penchants que l'on signale comme la marque distinctive du génie dorien, un brillant courage, toujours soumis à une forte discipline, l'amour de l'ordre et de la règle, la docilité avec laquelle l'individu s'asservit et se sacrifie à l'État, la solidité d'une intelligence qui, fermement attachée à la tradition, se défie des nouveautés et n'aspire que faiblement au progrès, tendances qui, vers la fin du ix® siècle, trouvèrent leur expression dans ce qu'on appelle les lois de Lycurgue. La Crète vit s'établir des institutions analogues dans celles de ses villes, telles que Kydonia, Cnossos et Lyctos, où les bandes doriennes

s LA GRÈCE DE L'ÉPOPÉE.

qui s'étaient répandues dans l'île furent assez en force pour faire prévaloir leurs usages.

Protégés par leurs montagnes, les Arcadiens avaient gardé leur liberté. De toutes les bourgades entre lesquelles ils se partageaient, une seule s'éleva de bonne heure au rang de ville, ce fut Tégée : qui, ^râce à la fertilité de sa plaine, acquit assez d'importance pour arrêter l'ambition de Sparte, quand celle-ci menaça l'Arcadie. Une contrée qui paraissait plus exposée aux convoitises et aux attaques de ses voisins, c'était l'Élide, la partie du Péloponèse qui renferme la plus grande étendue de terres cultivables. Elle fut sauvée par l'habileté des princes de race achéenne et éolienne qui régnaient à Pise et à Élis ; ils surent tirer parti d'un antique sanctuaire de Zeus et d'Héra qui passait pour avoir été fondé par Pélops, dans le site resté célèbre sous le nom d'Olympie; ils y instituèrent des jeux publics qui furent fréquentés par les habitants des districts limitrophes et auxquels on accourut de plus en plus loin, à mesure que leur réputation s'étendit; celle-ci était déjà faite avant que le nom de Corœbos vînt «'inscrire en tête de la liste des vainqueurs de la course à pied. L'Élide tout entière bénéficia du prestige des divinités et des fêles d'Olympie ; elle devint une sorte de territoire sacré, qui n'eut que rarement à souffrir des ravages de la guerre, et la basse vallée de l'Alphée, où la piété des fidèles accumula les offrandes votives, est l'un des lieux vers lesquels nous serons le plus souvent ramené dans la suite de nos recherches. De l'autre côté du golfe de Corinthe, des conditions «t une politique semblables assurent l'indépendance du petit État sacerdotal de Delphes, capitale religieuse de l'Hellade restreinte qui, du cours de l'Achéloos, s'étend jusqu'à Thermopyles et jusqu'à la pointe de l'Atlique ; les mêmes richesses s'y accumulent qu'à Olympie.

Depuis qu'ils ont répandu au dehors l'excès de leur population, les Béotiens s'appliquent à mettre leur sol en valeur, et cette tâche leur -est facilitée par les travaux qu'avaient déjà exécutés leurs prédécesseurs, les colons orientaux et les Minyens d'Orchomène. C'est là, au sein d'une société sédentaire et laborieuse, que devait naître, vers la fin du ix* siècle, la poésie d'Hésiode. Cette poésie représente le premier effort de la réflexion, la première tentative que l'esprit grec ait faite pour juger la vie, pour condenser, sous forme de sentences et de préceptes, les données de l'expérience, les fruits d'une sagesse qui, toute jeune qu'elle soit, a déjà son amertume.

Le pays voisin, TAttique, semble plus arriéré; il n'est pas encore

près de prendre la brillante initiative que Tavenir lui réserve ; mais déjà cet avenir se prépare. Les invasions n'avaient pas entamé TAttique ; elles n avaient eu sur elle d'autre effet que de fournir à sa population l'appoint d'éléments de choix, Ioniens expulsés du Péloponèse par la lance dorienne, grandes familles éoliennes et achéennes qui apportaient avec elles les souvenirs de leur puissance et de leurs prouesses guerrières, chantées par les poètes. Grâce à ces renforts, TAtlique prospérait, malgré la médiocrité de son sol, par le travail opiniâtre de ceux qui le cultivaient. Ce qui leur manquait, ils le tiraient aisément du dehors; la péninsule que termine le cap Sunium s'avance en pleines Cyclades et est plus rapprochée de l'Asie Mineure qu'aucune autre partie du littoral de la Grèce européenne. La contrée n'avait eu d'abord que des villages qui, fondés par des gens d'origine très diverse, vivaient étrangers les uns aux autres; puis il y eut une douzaine de bourgs (roXei;) qui prirent plus d'importance, avec leurs châteaux où résidaient les chefs des familles nobles. D'un district à l'autre, on fut longtemps en guerre, jusqu'au moment où la paix s'établit, grâce à la prépondérance acquise au bourg principal de la vallée du Céphise, à celui qui, sous le nom d'Athènes, a tenu une si grande place dans l'histoire de l'humanité. Il avait l'avantage d'occuper une situation des mieux choisies, à égale distance du canal de l'Eubée et de la frontière mégarienne; mais ce qui en faisait surtout la force, c'était un roc isolé, que sa hauteur et l'escarpement de ses parois destinaient à porter la forteresse qui commanderait toute la plaine. Un mur avait été bâti tout autour du plateau, auquel on n'arrivait que par des escaliers et des rampes faciles à défendre. Les princes de la famille d'Érechthée qui avaient fixé là leur demeure s'y sentaient inexpugnables ; leur suprématie finit par être si bien reconnue, que tous les habitants de l'Attique s'accoutumèrent à tourner les yeux vers la ville qui s'était formée au pied de cette citadelle, à la regarder comme leur capitale politique et religieuse. Chaque canton avait gardé ses cultes particuliers, dont quelques-uns, comme ceux d'Eleusis, furent adoptés par tout le peuple; mais la grande fête nationale, ce fut celle qui se célébrait au chef-lieu, en l'honneur d'Athéna, dans cette Acropole où la déesse occupait le premier rang, à côté d'autres dieux qui, comme Zeus protecteur de la cité, comme Poséidon, cher à toute la race ionienne, y avaient aussi leurs autels. Les Panathénées étaient la consécration visible et solennelle de cette unité qui, lentement constituée, ne sera plus rompue désormais. C'était à un héros du nom de

iO LA GRÈCE DE L'ÉPOPÉE.

Thésée que la tradition attribuait Thonneur d'avoir créé cette unité ; elle lui prêtait des aventures et des exploits où le merveilleux joue un tel rôle, qu'il est vraiment difficile de voir un personnage historique dans le Thésée qui, par le travail incessant des poètes, est devenu FHéraklès athénien, une réplique de Tun des types les plus chers à l'imagination grecque. Cependant, sous celte végétation de fables, on devine toute une suite de combats entre les petites dynasties locales, de victoires des seigneurs d'Athènes, de transactions qui aboutirent à la création d'un État où dominait le sang ionien. Cet État paratt de dimensions très restreintes, et pourtant il n'en est pas, dans tout le monde grec, qui ait groupé autour d'une seule ville, mise hors de pair par le consentement universel, un nombre d'hommes aussi considérable, tous citoyens d'une même cité, où que fussent leurs demeures, qu'elles se trouvassent soit au chef-lieu même, soit sur les frontières du territoire. Ce fut là un des caractères les plus originaux de l'État attique et l'un des secrets de sa puissance.

En Asie Mineure, ce ne fut pas un État compact que créèrent ces Ioniens dont la plupart étaient partis des rades de l'Atlique. Les troupes d'émigrants avaient abordé, chacune à son heure, sur des points différents du rivage asiatique, les unes en terre lydienne et les autres en terre carienne. Il s'était fondé ainsi autant de villes distinctes qu'il y avait eu de bandes d'émigrants et de sites opportuns. La configuration même du sol semblait prédestiner ces villes à une existence séparée. Le terrain qu'elles s'étaient partagé était coupé par des vallées profondes et par de hautes chaînes de montagnes; celles-ci, à l'approche des rivages, s'ouvraient comme les doigts d'une main, et se ramifiaient en éperons divergents ; aussi plusieurs des cités qui s'étaient insérées entre ces contreforts n'avaient-elles de relations faciles avec leurs voisines que par mer. Un lien fédératif s'établit; on eut des fêtes nationales auprès d'un temple commun, sur le promontoire de Mycale; on s'entr'aida parfois, d'abord pour repousser les attaques des Cariens, aux dépens desquels ces colonies arrondissaient leur banlieue, et, plus tard, pour résister aux rois de Lydie et aux satrapes perses; mais la cohésion ne fut jamais très forte; chaque ville suivit sa voie et eut sa fortune particulière. Il y en eut, comme la Magnésie du Sipyle et comme Éphèse, qui, par l'effet de la situation qu'elles occupaient ou du caractère spécial de leurs cultes, entretinrent des rapports plus étroits avec les habitants de l'intérieur des terres; d'autres, comme Phocée et surtout Milet, s'adonnèrent avec passion au commerce maritime et n^

travaillèrent qu'à s'étendre et comme à se multiplier au dehors par la fondation de nombreux comptoirs semés sur des côtes éloignées. La vie fut donc ici singulièrement active et variée. Dans les -luttes qu'il avait fallu soutenir pour s'approprier un morceau du territoire possédé par les indigènes, les âmes s'étaient aguerries; quant aux esprits, rien n'était mieux fait pour les éveiller et les tenir en haleine que cette brusque entrée dans l'inconnu, que la subite apparition du monde oriental entrevu à larrière-plan, soit vers le fond des vallées qui descendaient du plateau, soit sur ces côtes lointaines de l'Euxin et de la mer de Cypre que peu à peu l'on s'enhardissait à reconnaître et où tout était découvede et surprise. On ne saurait donc s'étonner qu'un tel milieu ail vu naître les premiers fruits du génie grec qui soient arrivés à maturité; c'est là, dans les colonies éoliennes et ioniennes, que la poésie épique a eu cette floraison brillante et touffue dont l'épanouissement fînal a légué à l'admiration de la postérité deux chefs-d'œuvre, \ Iliade et V Odyssée,

« C'est Hésiode et Homère, dit Hérodote, qui sont les auteurs des premières théogonies, qui ont assigné aux dieux leurs noms, qui ont partagé entre eux honneurs et fonctions, qui ont arrêté les traits de leurs figures*. » Hérodote exagère: la part d'Hésiode et d'Homère dans le développement de la mythologie grecque est certainement moins considérable qu'il ne Taffirme ; mais il a raison de reconnaître dans ces poèmes le plus ancien recueil de documents auquel on puisse aller demander comment les Grecs ont posé la question de la destinée humaine, de l'origine des choses et du but de la vie. Ce qui fait l'intérêt supérieur de cette poésie, c'est que l'on y trouve, tantôt impliquées par voie d'allusion, tantôt présentées sous le voile transparent du mythe, des conceptions très diverses et parfois contradictoires, qui s'ajoutent et se superposent les unes aux autres, sans s'exclure, sans que les dernières venues abolissent celles qui les avaient précédées. La mythologie homérique, a-t-on dit, c'est de la mythologie défraîchie. En effet, beaucoup des mythes que l'on y rencontre témoignent de préoccupations morales et d'un travail de réflexion qui sont déjà bien éloignés de la spontanéité première; mais, sous celte couche superfi-

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