Hérodote, II, i
cielle, on découvre, dès que l'on donne un coup de sonde, ce qu'un géologue appellerait des terrains de formation plus ancienne, les dépôts accumulés de Toeuvre intellectuelle d'un long passé, des locutions métaphoriques dont le sens était perdu bien qu'elles fussent restées dans l'usage courant, des fables qui paraissent bizarres ou puériles, des dieux déchus ou morts, des rites plus ou moins frappés de désuétude. D'Homère à Pausanias il y a loin, et cependant ce passé, qui ne se résigne point à périr, se trahit encore presque à chaque page du livre dans lequel le voyageur du ii® siècle de notre ère décrit rinBnie variété des sanctuaires de la Grèce et de leurs simulacres divins, où il signale ces cultes locaux que n'a point tués la concurrence des cultes communs à toute la nation et où il s'arrête devant les images singulières et presque informes qui étaient restées debout sur leurs piédestaux, à deux pas d'une Héra de Polyclète, d'une Athéna de Phidias ou d'une Aphrodite de Praxitèle.
C'est en rapprochant tous ces indices que nous tenterons d'embrasser dans son ensemble l'évolution du génie grec, depuis les confuses impressions qu'il éprouva tout d'abord devant le spectacle de l'univers, jusqu'au dernier terme du fécond effort de la pensée qui donna naissance aux grands dieux de l'Olympe hellénique. On ne saurait étudier l'histoire de l'art grec sans essayer de définir le caractère de cette religion dont il a traduit les dogmes avec tant de puissance et d'éclat, à partir du jour où il n'a plus été embarrassé par les difficultés d'exécution.
De toutes les nations de l'antiquité, la grecque est, avec Tégyptienne, celle qui laisse l'historien remonter le plus haut dans la vie de sa conscience et de son imagination. Ailleurs, la curiosité delà science moderne, lorsqu'elle s'attaque au problème des origines de la civilisation, se trouve souvent en présence de monuments qui laissent sans réponse les plus intéressantes des questions qu'elle serait tentée de leur adresser. On a beau retourner en tous sens les instruments de pierre et d'os qui remplissent les vitrines de nos musées, ils ne nous apprennent point et ne nous apprendront jamais quels noms les habitants des cavernes donnaient à leurs dieux et quelle idée ils s'en faisaient. En Egypte, au contraire, de ces milliers d'inscriptions que nous traduisent les élèves de ChampoUion, il sort une voix qui n'a perdu ni son timbre ni son accent, des paroles dont le sens est encore éclairé par les tableaux qui sont comme l'illustration des textes hiéroglyphiques. Ces paroles, les plus anciennes qui aient été confiées
à récriture, viennent, après cinq ou six mille ans écoulés, nous révéler les croyances et les espoirs de ces hommes d'autrefois, de ceux qui, selon toute apparence, ont été les premiers à constituer une société policée.
La Grèce n'a point le même privilège. L'écriture n'y a été introduite que très tard. Les plus vieux monuments de sa plastique, n'étant pas expliqués par des inscriptions, ne nous disent rien de sa religion ; mais, à elle seule, l'épopée homérique rachète ce désavantage. Ce qu'exprime cette poésie, ce sont les émotions ingénues et les jugements naïfs d'un peuple adolescent qui, sans avoir encore oublié les rêves et les jeux de son enfance, ressent déjà les ardeurs de la jeunesse et s'éveille à ses nobles inquiétudes d'esprit. Pour remplir cet office, elle dispose d'une langue qui, grâce à la supériorité de ses procédés de dérivation et de composition, donne à l'image un contour plus net et à l'idée plus de précision que ne peut le faire, avec son mécanisme bien plus élémentaire, lalangue égyptienne. Les proscynèmes égyptiens et le Livre des morts, malgré la peine que se donnent les égyptologues pour nous en expliquer les formules, sont loin d'avoir la clarté de l'épopée homérique ; celle-ci nous fait bien mieux comprendre ce qu'était chez les Grecs la notion du divin et à quelle conception répondait chacune de ces personnes surhumaines entre lesquelles se partageaient la puissance et Faction.
L'esprit grec est d'ailleurs plus voisin du nôtre que l'esprit égyptien, et une tradition ininterrompue de culture savante relie le monde moderne au monde ancien. Quoique l'intelligence d'un homme du xix« siècle ne se développe pas dans les mêmes conditions que celle d'un contemporain d'Homère, il lui suffit d'un effort qui ne dépasse point ses moyens pour saisir les pensées du poète. Ce qui l'aide encore dans cette entreprise, c'est le supplément d'informations qu'il doit à d'autres documents, moins vieux, mais encore très dignes de confiance. Les poètes lyriques et dramatiques ont repris, en les diversifiant, les mythes de l'épopée. Parmi les variantes qu'ils y introduisent, il y en a dont leur imagination a fait tous les frais, tandis que d'autres, tout en n'ayant pas trouvé place dans Y Iliade j Y Odyssée ti la Théogonie, proviennent pourtant, elles aussi, de ce fonds commun, legs du premier âge, où ont puisé Homère et Hésiode. Nombre de mythes, d'origine aussi ancienne, ont été conservés par des écrivains postérieurs, par les poètes alexandrins, poètes médiocres, mais grands érudils, et par ces polygraphes qui, du temps des Ptolémées à celui
des Antonins et même plus tard encore, se sont appliqués à dresser rinventaire des fictions où s'étaient complu les premiers pères de leur race.
Les monuments figurés fournissent leur part de renseignements. Si les peintres de vases ont souvent retracé les scènes principales des épopées homériques, ils ont encore emprunté plus volontiers leurs thèmes à ces épopées secondaires, aujourd'hui perdues, qui, composées après VIliade et YOdyssée, étaient connues sous le nom de Poèmes cycliques; ces poèmes, qui n'avaient point la savante unité des deux chefs-d œuvre auxquels ils faisaient suite, se laissaient plus aisément découper en épisodes dont chacun fournissait un sujet de tableau. Quelles données, de première importance, on recueille aussi dans les inscriptions, dans celles qui sont gravées sur les tombes, dans celles surtout qui appartenaient aux archives des temples! On rencontre là des dieux locaux ou tout au moins des épilhètes, des surnoms de la divinité que ne mentionne aucun écrivain; ces textes sont les seuls à faire connaître tel culte dont ils décrivent les rites singuliers, qui se sont fidèlement transmis, de génération en génération, depuis une très haute antiquité. Enfin il n'est pas jusqu'à l'étude des institutions privées et publiques qui ne jette un jour très vif sur la naissance et les progrès du sentiment religieux ; on sait quel parti Fustel de Coulanges a tiré de cette enquête, dans un livre dont la doctrine est présente à toutes les mémoires, quelle pénétrante analyse il a donnée des principes sur lesquels reposaient, dans le monde gréco-romain, la famille, puis la cité, qui n'est qu'un élargissement de la famille. C'est ainsi que, par delà cette mythologie du polythéisme où la science moderne s'est trop longtemps obstinée à chercher les premières croyances de la race hellénique, il a su atteindre des états antérieurs de la conscience et de la pensée, les conceptions vraiment primitives.
Ces conceptions, ce sont celles que nous avons essayé de définir à propos de l'Egypte, celles que l'on désigne communément aujourd'hui par le terme de fétichisme ou à' animisme; cet étal d'esprit, c'est celui que crée la première explication que l'homme se donne à lui-même du mystère de la nature et de la vie. Partout son premier mouvement, c'est de se figurer le monde tout peuplé de forces volontaires, capricieuses et passionnées, semblables à la force qu'il sent s'agiter dans son sein; il se porte et se projette partout dans le monde extérieur. L'univers, entrevu confusément dans son perpétuel devenir, lui est comme ces flottantes masses de vapeurs qui, sur les cimes du Harz,
renvoient au voyageur sa propre image, plusieurs fois répétée, tantôt diminuée, tantôt agrandie. Dans le soleil qui monte ou qui descend à rhorizon et dens Téclair qui brille, dans la fontaine qui répand autour d'elle la fraîcheur et la fertilité, dans Farbre qui ouvre ses feuilles à la tiédeur d'avril, dans le serpent qui s'enfuit en frôlant les herbes sèches, dans la bête fauve qui attaque les troupeaux et dans le chien qui les garde, Thomme cherche et croit trouver des personnes, des agents libres, dont les uns sont ses ennemis et les autres ses amis, ses bienfaiteurs.
C'est dans la période où toutes les âmes sont dupes de cette illusion que partout est né le langage, comme l'atteste le rôle considérable que la métaphore y joue^ et cela non seulement chez les poètes, mais aussi dans la prose la plus savante; en Grèce, comme ailleurs, la parole humaine a pris ses habitudes et son pli ineffaçable dans un régime mental que caractérisait « l'essor de notre tendance primitive à concevoir tous les corps extérieurs quelconques, naturels ou artificiels, comme animés d'une vie essentiellement analogue à la nôtre, avec de simples différences d'intensité* ».
Ces croyances ont aussi laissé leurs traces dans la religion. Sans doute ce n'est déjà plus elles qui inspirent Homère et Hésiode, ni les architectes et les sculpteurs de l'âge classique; mais, à côté du culte par lequel, dans des édifices magnifiques et devant des statues d'or et d'ivoire, la Grèce honore les dieux olympiens, des cultes plus humbles durent obstinément, des cultes où ne se déploie pas la même pompe, mais qui ont peut-être une plus forte prise sur les esprits et auxquels l'âme grecque est restée fidèle pendant de longs siècles. Il y a d'abord le culte des morts, premier fondement de la famille et de la cité, lien mystique qui en maintient la cohésion. Les rites s'en sont perpétués, avec une persistance singulière, dans une société dont les idées théoriques avaient, depuis bien des années, cessé d'être en rapport avec l'hypothèse qu'implique tout ce cérémonial. Cette hypothèse, c'est celle qui attribue au mort, couché dans la tombe, une vie qui se prolonge tant qu'elle est entretenue par l'offrande. L'homme, par ce changement d'état, se trouve investi d'une puissance d'autant plus redoutable qu'elle est mal définie ; ce héros, ce dieu soutefrain, comme on l'appelle, peut, suivant qu'on l'honore ou qu'on le néglige, faire le bonheur ou le malheur de sa postérité. Ce mort vivant, qui
1. Auguste Comte, Cours de philosophie positive, t. V, p. 30.
dépend ainsi de ses descendants et qui exerce en retour sur leur destinée terrestre une si souveraine influence, c'esl le premier et le plus fort de tous les fétiches, celui dont il importe le plus de se concilier la faveur et dont la colère est le plus à craindre. C'est encore un fétiche que la flamme du foyer domestique et, plus tard, du foyer public de la cité, cette flamme qui ne doit jamais s'éteindre que pour être aussitôt rallumée, cette flamme pure et sacrée sur laquelle on répand la libation d'huile et de graisse qui en nourrit Tardeur ; on lui adresse sa prière; on lui demande la richesse et la santé. Lorsqu'on ne saura plus concevoir la divinité autrement que sous les traits de l'homme, avec un corps et un sexe, on personniflera cette flamme dans la déesse Hestiaou Vesta * ; mais il n'y aura jamais de mythes d'Hestia, comme il y a des mythes d'Héra ou d'Aphrodite, et cette difl*érence suffit à prouver qu'Hestia, en tant que personne concrète, n'est pas la contemporaine du groupe des grandes déesses, filles ou sœurs de Zeus, où on l'a fait entrer après coup. C'est une création tardive de l'esprit de système. Celui-ci a échoué là où avait réussi sans effort l'imagination encore jeune et fraîche de laquelle sont nées les autres divinités de l'Olympe ; il n'a pas su donner une physionomie individuelle à la figure chargée de représenter, dans son panthéon, la force bienfaisante que l'on adorait dans ce feu du foyer qui cuit les aliments et dont la chaleur réchaufiTe la famille assise autour de la pierre qui le supporte, au centre de Thabitation. Aussi la plastique hésita-t-elle très longtemps avant de prêter une forme à cette abstraction; les statues de la déesse sont rares; on n'en cite pas qui soient l'œuvre d'artistes de la période archaïque. C'est que le culte d'Hestia avait gardé son caractère tout primitif. Ce n'est point à la fille de Kronos et de Rhéa, chantée par Hésiode, c'est au foyer lui-même que s'adresse l'Alceste d'Euripide, quand, avant de quitter sa demeure, elle veut recommander à la protection d'une divinité toute-puissante les enfants qu'elle va laisser orphelins ^
Le culte des morts et celui du foyer ne sont pas les seuls qui aient conservé l'empreinte et continué les traditions de ces croyances premières ; c'est encore celles-ci que l'on retrouve dans les hommages rendus aux sources, aux fleuves et aux arbres. Alors même que l'art
1. HoMÈBE fait souvent allusion à la sainteté du foyer (i<nî7)); mais il ue connaît pas encore 'Ettix comme une personne divine. C'est dans la Théogonie qu'en est faite la plus ancienne mention.