LES DIFFÉRENTS MODES
La solution la plus simple esC celle qui a été adoptée dans le vieux temple de Corinthe. Là, Tentre-colonnement du centre n'étant presque pas plus ouvert que les autres, les métopes sont sensiblement égales (d'A en A), sauf les deux (B B) qui sont attenantes aux angles. Cellesci sont plus larges que les autres ; si la différence de largeur n'est pas aussi marquée que l'on s'attendrait à la trouver, c'est que Tentrecolonnement voisin de l'angle est toujours plus étroit que les autres intervalles.
Dans le temple de Poséidon à Paestum, on s'y est pris plus adroitement. Cet excès de largeur qui était un embarras, on Ta réparti, à chaque bout de la façade, entre les deux métopes terminales. Ces deux ou plutôt ces quatre métopes (BB, BB) sont égales entre elles, mais un peu plus larges que les métopes comprises entre A et A ; l'inégalité devient alors à peine saisissable.
Autre disposition, plus heureuse et plus hardie, dans le temple de Ségeste. Les entre-colonnements y sont inégaux; ils vont en s'élargissant très franchement des angles au milieu de la colonnade; mais l'architecte n'a point tenu compte de ces variations quand il a eu à loger ses triglyphes dans la frise. Il les a placés à intervalles réguliers, sans s'assujettir à en faire coïncider les axes avec ceux des colonnes ni avec le milieu des entre-colonnements. Comme on le voit par les lignes qui, des triglyphes, sont abaissées sur les colonnes, il y a là deux systèmes d'axes qui sont indépendants l'un de l'autre ; mais l'architrave sépare la frise des supports, et, par l'effet de cette interposition d'un membre intermédiaire, la divergence n'est pas sensible au .premier abord; pour la percevoir, il faut un œil averti ou très exercé.
Enfin, c'est dans le temple de Thésée que nous rencontrons le système qui a prévalu depuis le v® siècle. L'architecte y a posé ses triglyphes de telle sorte que leurs entraxes soient égaux ou sensiblement égaux. Les quatre entre-colonnements du milieu étant à peu près égaux, les axes des triglyphes, dans cette partie de la frise, se sont trouvés correspondre à ceux des supports. Restait la difficulté du dernier entre-colonnement (A A). Là aussi les intervalles entre les triglyphes sont demeurés ce qu'ils étaient ailleurs et les colonnes angulaires ont été placées en conséquence ; dès lors il n'y a plus dans la frise, malgré le refoulement du dernier triglyphe, d'espace en trop. Le dernier entre-colonnement est de 0"^,228 plus étroit que l'entre-colonnement contigu. Ici la plantation des colonnes semble donc avoir été subordonnée à la distribution des triglyphes.
Dans les systèmes du second et du quatrième exemple, les légères différences que cause la petite inégalité des entre-colonnements du centre portent tantôt sur la largeur des triglyphes et tantôt sur la largeur des métopes, plus souvent à la fois sur la largeur des métopes et sur celle des triglyphes. Les corrections qui deviennent ainsi nécessaires ne modifient que dans une très faible mesure les dimensions des éléments de la frise; elles ne se révèlent qu'à de minutieuses et exactes mensurations.
La corniche (yeiaov, corona) est le membre supérieur de l'entablement; il n'y a au-dessus d'elle que le comble; elle couronne l'édifice et elle en protège les parties sous-jacentes contre l'effet des intempéries. Sur les longs côtés du temple, elle soutient les chéneaux qui recueillent l'égout du toit; sur les façades, elle porte le tympan du fronton avec les bandeaux, cymaises et listels qui décorent ce cadre. Ce qui la caractérise, c'est sa disposition en encorbellement, c'est la forte saillie que, dans son ensemble, elle fait sur la frise.
La pièce principale de la corniche, celle qui parfois la constitue presque à elle seule, c'est le larmier ^ nom qu'elle doit au rôle qu'elle joue en temps de pluie; on voit alors l'eau qui ruisselle sur le faîte du bâtiment se détacher goutte à goutte de la corniche, en manière de larmes. Le larmier est fait d'une assise qui couronne la frise; par devant, sur plus d'un tiers de sa longueur, cette assise est en porteà-faux (pi. XXXIII, 1). Dans la portion de cette pierre qui se projette ainsi au-dessus du vide, les deux faces supérieure et inférieure ne sont pas parallèles; la face inférieure, celle que l'on nomme le plafond du larmier, est inclinée; elle se relève obliquement du dehors au dedans, disposition qui a pour résultat d'opposer un obstacle insurmontable au glissement des eaux, de celles que n'aurait pas arrêtées au passage la profonde rainure qui est ménagée au bas de la face verticale du larmier, ce que l'on appelle le coupe4armes ou la mouckette. Dans un des temples les plus anciens de la Sicile, le temple de Sélinonte, le larmier est formé de deux assises; il a ainsi une hauteur à peu près double delà hauteur normale ;nous reviendrons sur cette particularité. Au Trésor de Gela, le larmier offrait aussi une dimension exceptionnelle; mais là il était taillé tout entier dans une même assise.
Nous n'avons rien trouvé de pareil en Egypte; c'est qu'il n'y pleut pour ainsi dire pas. Dans les bâtiments égyptiens, c'est le parapet de la terrasse qui fait fonction de corniche; avec la belle courbe de son ample gorge et avec le bandeau terminal qui la surmonte, il joue un
rôle purement décoratif. Le climat de la Grèce où, pendant une partie de Tannée, les pluies sont fréquentes, avait d'autres exigences. Dès que, dans cette contrée, on commença de construire des bâtiments auxquels on voulut assurer quelque durée, on sentit le besoin de les munir d'un couronnement qui fût vraiment apte à remplir la fonction de protecteur du mur; on fit du larmier le membre principal de la corniche. Ce larmier, nous l'avons restitué dans la charpente qui formait l'entablement du palais mycénien '. Quant au coupe-larmes, peut-être a-t-il commencé aussi dans la construction en bois ; mais il est plus probable que c'est le toit à double versant, posé sur l'entablement lapidaire, qui plus tard aura conduit à donner au plafond du larmier une pente qu'il était facile de ménager dans l'épaisseur de cette assise.
Si le constructeur, quand il a passé du bois à la pierre, s'est ainsi préoccupé de rendre la corniche plus apte à remplir sa fonction propre, il n'en a pas moins, avec une fidélité surprenante, conservé à la face inférieure du larmier l'aspect qu'elle offrait dans la charpente primitive. Partout, dans la corniche dorique, cette face présente l'ornement que l'on appelle les mutules [mutuliy. Les mutules ont la forme de tablettes qui, séparées par des intervalles réguliers, auraient été appliquées contre ce fond, dont elles suivent la pente. Leur largeur est celle du triglyphe; il y en a une au-dessus de chaque triglyphe, et une autre au-dessus du milieu de chaque métope. Du dessous de ces tablettes se détachent et pendent dans le vide de légers appendices dont la forme est, suivant les édifices, cylindrique ou conique. Disposés, en profondeur, sur trois rangs, ils sont au nombre de six dans le sens de la longueur; il y en a donc dix-huit par mutule (pi. VII, D; pi. XXXIII, 1). Le motif est pareil à celui que nous avons signalé audessous du triglyphe; où qu'il se rencontre, que ce soit dans l'architrave ou dans la corniche, c'est toujours celui auquel Vitruve a donné le nom de gouttes. Ayant partout même caractère et même aspect, il a nécessairement partout même origine. Si les gouttes ont gardé leur place marquée dans la modénature de la construction lapidaire, elles le doivent au parti que l'ouvrier a pris, ici comme ailleurs, de transcrire dans la pierre des formes qui sont nées de l'emploi du bois. Dans la corniche, elles représentent les chevilles qui reliaient entre elles les planches destinées à couvrir et à cacher le bout des
i. Histoire de l'Art, t. VI, p. 715-721, fig. 3il-315. 2. ViTBUVE, IV, II, 2-3.
solives*. On a cherché à se rendre compte par d'autres explications de la genèse du motif en question et de la vogue dont il a joui ; mais il n'est aucune de ces théories qui n'implique des conjectures gratuites ou de vaines subtilités.
En haut du larmier, il y a, dans les temples les plus anciens, une moulure en bec de corbin qui est généralement une pièce de rapport; au-dessus d'elle, ce qui termine toujours la corniche, c'est une moulure très haute, inclinée vers l'extérieur, que Ton appelle la cymaise (xu[/.aTiov, mot à mot « petite vague ») et qui doit ce nom à la double courbure qu'elle présente souvent (pi. VU, 2, E; pi. VIII; pi. XXXIII, 6). Dans la plupart des édifices du vi* siècle, la cymaise paraît avoir été en terre cuite; ailleurs elle était faite d'une pierre qui est plus dure que celle qui a été mise en œuvre dans le reste de l'édifice. C'est sur le fronton, là où cette cymaise termine la construction et se découpe sur le ciel, qu'elle a tout son développement et toute sa valeur.
Sur les façades principales du temple, il y a une double corniche, celle qui fait partie de l'entablement proprement dit, et celle qui constitue les rampants du fronton. A elles deux, elles enveloppent le tympan. S'il n'y avait pas eu quelque analogie entre les trois côtés de ce cadre triangulaire, l'œil eût été déroulé. L'architecte eut donc soin de conserver le larmier dans les branches montantes de cette bordure, dans cette corniche qui n'appartient qu'au fronton, mais en lui donnant là une hauteur un peu moindre. La saillie que ce larmier fait sur le fond du tympan est d'ailleurs la même que celle qui lui est attribuée dans la corniche proprement dite en avant de la frise. En revanche, les mutules font défaut; jamais on ne les rencontre à cet endroit (pi. VII, D). Ces motifs, l'entablement lapidaire que supporte la colonnade les a gardés parce qu'il a succédé, sans transition, à l'entablement en charpente ; mais le fronton n'est apparu qu'avec le toit à double versant, qu'il ait été de terre ou de charpente, et, quand ce mode de couverture a prévalu, on était déjà loin de ce que l'on peut appeler l'âge du bois. Celui-ci n'avait pas laissé, pour la décoration du fronton qu'il né connaissait pas, de modèle que l'on pût copier. Si l'architecte avait voulu, là aussi, s'inspirer de la construction en bois, cette imitation lui aurait donné, pour le fronton, des formes qui eussent très fort différé de celles qu'il a adoptées ; il aurait eu à figurer les extrémités des pannes qui portaient les chevrons de la toiture