LES DISPOSITIONS GÉNÉRALES DU TEMPLE IONIQUE
L'historien^ quand il cherche à remonter jusqu'aux origines de Tordre ionique et à le suivre dans son évolution, ne dispose pas des mêmes ressources que pour Tordre dorique. Le temps n'a pas épargné à son profit d'édifice duquel il puisse attendre des révélations qui aient Timportance de celles que lui a values l'exhumation du temple d'Héra, à Olympie. Nulle part, dans toute l'étendue du terrain qu'il se propose d'explorer, il ne rencontre un monument qui lui rende ainsi le service de le faire en quelque sorte assister à la naissance même d'un style, de tout un système d'art. Le type primitif se dérobe à ses recherches ; le point de départ lui fait défaut, et il n'est pas non plus en mesure de rétablir toute la série des créations successives de cette architecture. Celle-ci avait pourtant produit, dès le vi® siècle, en Asie Mineure et dans les lies voisines, des édifices de très grande dimension et richement décorés, tels que le premier temple de TArtémis d'Éphèse et le temple d'Héra à Samos. De ces bâtiments, il reste de notables débris ; si les ruines avaient été dégagées par des fouilles méthodiques, on saurait quelle était l'ordonnance et quel était l'aspect des édifices que la race ionienne bâtît en ses jours de puissance et de gloire. Cette satisfaction n'a pas été accordée aux archéologues, et, pour Éphèse tout au moins, il leur faut y renoncer à jamais. Les fouilles de Wood, exécutées de 1863 à 1870, ont été aussi mal dirigées que dispendieuses; c'est à peine si, en remuant des masses énormes de décom-
bres, elles ont abouti à relever quelques-unes des dispositions du second temple, de celui qui a été construit sous les successeurs d'Alexandre. Quant au vieux temple, à celui que la torche d'Érostrate avait détruit, Wood en a rapporté de curieux fragments ; mais aucun effort n'a été fait pour en restituer le plan, dont peut-être on aurait pu, avec plus d'expérience et de soin, suivre les grandes lignes parmi les substructions de l'édifice postérieur. Il est trop tard aujourd'hui; le sol a été trop profondément bouleversé; ce serait peine perdue que de chercher à y retrouver des traits que la pioche du terrassier a brouillés et effacés comme à plaisir.
A Samos, c'est autre chose. De l'une des colonnes, il reste douze tambours qui, bien que l'aplomb de quelques-uns ait été dérangé, se maintiennent encore en place; la partie inférieure du chapiteau qui la surmontait a été retrouvée, tout à côté, dans les décombres. La plupart des bases de la colonnade et le dallage sont encore en place, cachés sous les vignes qui recouvrent l'aire jadis occupée par la cella et par le portique ^ C'est ce qu'ont prouvé quelques sondages exécutés à la hftte ; mais les fouilles n'ont pas été assez profondes ni surtout assez étendues pour que Ton sache dès à présent quel rôle jouaient, par rapport à Tensemble, ceux des éléments de l'ordonnance qui se sont montrés au fond des tranchées. Les relevés partiels que l'on a présentés prêtent à plusieurs interprétations; le temple paraît bien avoir été un périptère diptère, avec huit colonnes de façade*; mais il est impossible de rétablir avec quelque assurance, sur des données aussi incomplètes, le plan de ce vaste édifice.
Dans les ruines d'une petite ville de l'Éolie, Néandria, sur le Tchidri-^aghj non loin du site où devait s'élever plus tard Alexandria Troas, il a été découvert récemment un édifice de style ionique qui,
i. Sur les ruines de l'Hérseon, voir Tournefort, Rcfci^ion dCun voyage du Levant, 1717, t. I, p. 420-422.
R. PococKE, A description ofihe East, 4745, t. II, p. 28 et pi. XLII.
Choisbul-Gouffier, Voyage pittoresque de la Grèce, 1782, 1. 1, p. 100 et pi. LIV (le plan que contient cette planche est celui de Pococke).
Antiquities of lonia, 1821, p. 64-67, pi. II, III, IV, V et VI du chapitre V.
J. Girard, LHérœon de Samos {Bulletin de Corr. fiell., 1880, p. 383-394 et pi. XII), avec un plan partiel. |
HuLTscH, ArchœoL Zeitung, 1881, p. 97.
Dœrpfeld, ibidem, p. 261-270.
2. K. Humann aurait, m'apprend Dœrpfeld, fait à Samos des fouilles au cours desquelles il aurait relevé la position des huit colonnes de la façade. Le plan sur lequel il les aurait portées existerait dans les papiers de feu l'architecte Strack, pour le compte de qui les travaux avaient été exécutés.
selon le savant architecte auteor de. la fouille, daterait du vir siècle^ Cet édifice est formé d'une simple cella reposant sur des substructions qui la débordaient sur les quatre côtés. Elle n'avait ni pronaos ni opisthodome; un rang de colonnes la divisait, à Tintérieur, en deux nefs de largeur sensiblement égale (pi. LI). Le seuil était au niveau du terrain environnant; donc pas de stylobate muni de degrés qui facilitassent l'accès du vaisseau. Y avait-il une colonnade extérieure? On n'est pas d'accord à ce sujet. Koldewey nie l'existence de cette colonnade %- Dœrpfeld inclinerait à l'admettre, d'après l'examen qu'il a fait de l'état des lieux et des fragments retrouvés ; il croirait à un portique, dont les supports étaient très rapprochés du mur de la cella^ Nous reproduisons le plan restauré qu'il a bien voulu nous communiquer, en regard du plan de Koldewey (pi. LI). Il est d'ailleurs un autre point sur lequel une question peut se poser. Est-on certain que cet édifice fût un temple? Point de doute à cet égard, si Ton adopte la restitution de Dœrpfeld. Avec celle de Koldewey, quelque incertitude serait permise. Par sa distribution intérieure, l'édifice rappellerait les marchés d'Assos, de Pergame, d'Athènes, ainsi que l'arsenal maritime de cette dernière ville. 11 est pourtant à remarquer que dans les salles spacieuses qui servaient de marchés couverts, l'entrée était presque toujours sur un des grands côtés, tandis qu'elle parait se trouver ici sur une des façades. D'ailleurs ce même arrangement se rencontre dans un autre édifice ionique auquel on ne saurait contester une destination religieuse, dans le vieux temple de Locres, et peut-être faut-il voir, dans ce partage de la cella en deux nefs pareilles, une des plus anciennes dispositions du temple ionique, disposition qui, après avoir été essayée en divers lieux, aurait été abandonnée de bonne heure, pour les inconvénients qu'elle présentait^. En entrant dans le temple, on se heurtait à une colonne, qui barrait le passage et la vue ; la colonnade masquait la statue placée au fond du sanctuaire ou forçait à mettre là deux statues, une dans chaque nef. Nous croyons donc devoir reconnaître un temple dans le bâtiment de Néandria;mais nous ne sommes pas fixés sur le vrai caractère du plan et l'édifice est d'ailleurs de petite dimension. Ce n'est pas cette sorte de chapelle qui nous
i. Neandria, 54* Programm znm Winchelmannsfeste der archseologischen Gesellschaft in Berlin, von Robert Koldewey, 49 pages, 1 carte et figures dans le texte, in-4«. Reimer, Berlin, 1891 .