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LA COLONNE

Ce qui frappe tout d'abord dans l'édifice ionique, dans celui même où se marque le plus l'effet des influences tardivement subies, c'est le caractère de la colonne. Partout, aussi bien dans les temples colossaux bâtis sous les Séleucides et sous les Romains que dans ces vieux et vénérables édifices où se lisent sur les plinthes les noms des rois semilégendaires de la Lydie, la colonne ionique garde toujours un port et un aspect qui la distinguent, à première vue, de la colonne dorique. Trois traits surtout concourent à lui donner cet aspect très particulier : elle repose toujours sur une base; son fût est plus svelte que celui de la colonne dorique et il a moins de fruit ; ces belles formes courbes que l'on appelle des volutes ne manquent jamais d'en parer le chapiteau; enfin, la surface supérieure de celui-ci est toujours rectangulaire, tandis que dans l'ordre dorique cette surface est toujours carrée, ce qui change le mode de raccordement du haut du fût avec le chapiteau.

On s'est accoutumé à présenter, comme le type par excellence de la colonne ionique, la colonne des monuments attiques du V" siècle. Sans doute, parmi toutes les colonnes qui ressortissent à cet ordre, il n'en est point qui satisfasse autant l'artiste que celle des Propylées ou celle de l'Érechthéion, qui ait une aussi heureuse proportion, qui oflTre des lignes aussi pures et dont le chapiteau soit aussi élégamment décoré; mais l'art qu'elle représente n'est pas arrivé du premier coup à produire ce chef-d'œuvre. Celui-ci a été précédé de nombreux essais, dont chacun a rendu service, soit par le progrès qu'il marquait sur les créations antérieures, soit par ses défauts mêmes, bientôt aperçus et corrigés par un goût toujours en éveil. De ces ébauches préparatoires, la plupart ont péri; cependant, depuis peu, on en a retrouvé un certain nombre qui ont présenté des formes dont l'étrange variété n'a pas laissé de causer quelque surprise. Dans l'opinion courante, un des caractères distinctifs de la colonne ionique, c'est la coupe de ses cannelures, qui ne sont pas, comme dans la colonne dorique, tangentes l'une à l'autre, mais que sépare un étroit listel (fig. 267) ; ce n'est pas cette forme que présente la cannelure, dans les colonnes ioniques les plus anciennes : elle y est semblable à la cannelure dorique. Ailleurs le fût est resté lisse. Il en est de même pour la base : elle offre, suivant les édifices, des profils très différents. Quant aux volutes, que de temps

et de tâtonnements il a fallu pour que Ton apprit à en régler le dessin et à en opérer la liaison! Il n'y a donc qu'une méthode à suivre si Ton veut se faire une idée de la formation graduelle du type : c'est de l'étudier, comme disent les graveurs, dans ses différents états, c'està-dire dans tous les monuments de l'époque archaïque dont il subsiste des fragments qui permettent d'en restituer la colonne, soit tout entière, soit au moins' en partie. On a parfois le chapiteau sans la base, ou la base sans le chapiteau; mais, alors même, un examen

attentif de celui des éléments de cet ensemble '^'^y^^y^M:^^^^^^ qui n'a point péri permet encore plus d'une sûre • \:0^^^^^^ induction.

!^ ... 0^18--^ La plus ancienne colonne de temple que l'on

• puisse rétablir, à peu de chose près, dans son

^^^^^^^^^^^ intégrité, c'est celle du vieux temple d'Éphèse, qui

\Éf '^ ^^^M ^ ^^^ ^^^^ ^^^^ ^^^' ^^^^ ^^ concours de Crésus, .ak*---- ^1^5* .^ comme le raconte Hérodote, assertion que confirment les restes d'une inscription gravée sur 'IpIricuÏÏesSSr:; "«« ^es bases'. Cet avantage, on le doit au (lu temple de la Victoire zèle intelligent d'Alcxaudre Murray, leconserva- Landrôn. ^^^ ^ ® ^^ *^ tcur du département gréco-romain au Musée Britannique; pour apprécier à leur juste valeur la patience et la sagacité dont Murray a fait preuve dans ce difficile travail, il faut avoir vu, au musée même, il y a dix ans, dans les magasins, les débris du premier temple que Wood avait rapportés; j'aurais cru qu'il serait impossible d'en jamais tirer parti. Pline signale , comme l'une des particularités qui distinguaient le second temple d'Éphèse, le fait que trente-six de ses colonnes étaient « sculptées » [celatœYj affirmation qui avait fort embarrassé les commentateurs, jusqu'au moment où les fouilles de Wood remirent au jour de beaux fragments des bas-reliefs, de grand style, qui ornaient le tambour inférieur des colonnes en question. On aurait pu penser que l'idée de

i. HÉRODOTE, I, 92. Histoire de VArt, t. V, p. 903.

2. Plixe, h. iV., XXXVI, 95. Pline ajoute, après celatœ, deux mots que les manuscrits donnent ainsi : una scopa. Ces mots ne présentent pas de sens. On avait proposé de lire : una a Scopa, et cette correction avait été admise par tous les éditeurs; ceux-ci avaient paru oublier que le célèbre sculpteur du mausolée était mort bien avant que fût commencée a reconstruction du temple. On ne prête qu'aux riches, dit le proverbe ; c'éfait pourtant attribuer à Pline une erreur de chronologie qui dépassait peut-être la mesure des négligences et des méprises dont il est coutumier. Murray suggère une autre correction, qui s'éloigne un peu plus du texte des manuscrits, mais qui a le mérite de donner un sens très satisfaisant : imo scapOy « au bas du fût ».

ce décor insolite appartenait en propre à Chersiphron et à Métagène, les architectes du second temple, et on aurait été tenté de l'expliquer parle goût de Fâge macédonien, par son désir d'innover à tout prix, par le plaisir qu'il trouve à l'effet pittoresque. Toute plausible que paraisse cette hypothèse, il a fallu y renoncer. Les Éphésiens, lorsqu'ils ont entrepris de réparer, à l'aide de souscriptions recueillies dans toute la Grèce, le désastre causé par la folie d'Érostrate, se sont certainement proposé de donner au nouvel édifice une grandeur et une magnificence que n'avait pu avoir son devancier; mais ils ont tenu à en reproduire les dispositions principales, celles surtout qui en faisaient l'originalité. C'est ce qui ressort de l'étude des fragments du premier temple. Pièce à pièce, Murray a reconstitué un bas-relief dont les figures, un jeune homme et de jeunes femmes en longs vêtements, tournaient, comme en procession, autour d'un fût cylindrique qui ne peut être qu'un tambour de colonne; il a d'ailleurs retrouvé, s'adaptant à ce fût, un morceau de la moulure qui surmontait ce bas-relief et qui le séparait de la partie supérieure du support. On ne saurait donc plus douter que le temple archaïque n'ait eu, lui aussi, à côté de colonnes plus simples, ses colonnes sculptées. Étaient-elles en même nombre que dans l'édifice postérieur? On l'ignore; mais elles durent être fort admirées dans leur temps, pour ce qu'il y avait d'heureuse singularité dans la donnée de leur ornementation.

C'est une de ces colonnes sculptées que Murray s'est appliqué à reconstruire. De chacun des membres de cet ensemble, on n'a retrouvé que de petits morceaux, de menues parcelles; mais quelques-unes de ces parcelles présentent des surfaces qui se raccordent et qui permettent de les rapprocher; on a ainsi les profils des moulures, la place et le mouvement des figures, les courbes de la volute. En comparaison de ce qui manque, ce que l'on possède est peu de chose; c'est assez cependant pour que l'on puisse garantir l'exactitude de toutes les données qui ont été mises en œuvre dans la restauration ; il n'est pas un élément de quelque importance qui y ait été introduit arbitrairement, par pure hypothèse.

Il ne semble pas, à en juger par les fragments qui en subsistent, que, dans le vieux temple, toutes les bases fussent exactement pareilles ; il y avait entre elles, suivant la place qu'elles occupaient dans l'ordonnance, de légères différences*. Celle que l'on a choisie ici pour la

i. Murray, The sculptured columnSy p. 54.

en LA GRÈCE ARCHAÏQUE.

donner comme support à la colonne est formée de deux scoties séparées par des baguettes et d'un gros tore (pi. X, A). Le tore est strié de cannelures horizontales. Au-dessus de cette base, séparé d'elle par une baguette et par un haut listel qui forment plinthe, se dresse le premier tambour du fût, celui autour duquel s'enroule la ronde des figures symétriquement disposées et marchant à pas comptés (B). Ce tambour, d'un caractère exceptionnel, a son couronnement, un anneau saillant, dont le profil est celui d'un talon que dessine une collerette de feuilles tombantes et lancéolées, séparées par l'ornement que l'on a nommé plus lard fer de lance. Au-dessus, une baguette lisse, à partir de laquelle commençait, à proprement parler, la colonne. Comme celle de Samos, sa contemporaine, elle devait être très élancée; mais on n'en a que deux ou trois fragments; on n'est donc pas en mesure d'en déterminer la hauteur. Ce que l'on a pu constater, c'est que le fût avait quarante-quatre cannelures qui, comme dans la colonne dorique, se touchent par leurs bords. U y a pourtant une différence. Prenez un tambour dont le diamètre soit pareil à celui d'un tambour dorique à seize ou à vingt-quatre cannelures, et proposez-vous d'en inscrire quarante et plus sur cette circonférence dont le développement sera le même que celui de la première ; vous devrez, pour en trouver la place, les faire moins larges. Plus rapprochées les unes des autres, les arêtes feront paraître la colonne moins ferme qu'elle ne semblait l'être avec des arêtes plus distancées. Dans la disposition classique, par la forme semi-circulaire donnée à la section des cannelures et par l'interposition des listels, on obtiendra des arêtes vives, et l'on arrivera ainsi à retrouver cette fermeté des lignes d'ombre que tendait à atténuer la multiplication des sillons.

Le chapiteau repose sur un astragale, sorte de baguette en relief, ornée de perles, qui joue ici le rôle des filets creux de l'ordre dorique; au-dessus, un rang d'oves sépare deux volutes que relie, par en haut, le canalj dont le bord inférieur décrit une courbe légèrement concave, une courbe fléchissante (C E). Là où celle-ci rencontrerait les volutes, deux petites palmettes masquent le point de jonction et meublent l'angle en se projetant au-dessus des oves. C'est ce que l'on a nommé quelquefois Voreille de la volute, comme on en appelle Yœil le centre de la spire, le point où s'arrête son dernier enroulement. Des analogies faciles à saisir ont suggéré l'emploi de ces termes. Les deux volutes se développent tout entières en dehors de la ligne qui serait le prolongement du fût. La face interne du rouleau n'entame pas cette

ligne, disposition qui donne au plateau une largeur qui paraît un peu démesurée. Sur les côtés, le chapiteau présente la forme d'un coussin strié de scoties analogues à celles de la base, mais disposées ici dans le sens vertical.

Nous possédons aussi la plupart des éléments de la colonne de Samos. Il avait existé àSamos un temple d'Héra très ancien ; les bases de ses colonnes ont été retrouvées sous celles de l'édifice dont les ruines subsistent*. La reconstruction dut avoir lieu au temps de la grande prospérité de Samos, sous Polycrate (532-521) ^ D'après le caractère des formes, la colonne de Samos paraît moins ancienne que celle d'Éphèse. C'est ainsi que sa base est d'un arrangement plus heureux et qui se rapproche davantage du type classique (fig. 268). Elle se compose de deux membres principaux : une haute scotie et, par-dessus, un tore qui est un peu moins élevé. Ces deux moulures sont ornées de stries horizontales très nombreuses.

La figure 269 représente une autre base dont le profil est sensiblement le même, mais qui diffère de la première en ce qu'elle se termine par une sorte de plinthe inclinée qui sert d'intermédiaire entre la base et le fût. La figure 270 donne le profil de ces mêmes bases d'après un autre relevé.

268. — Base du temple de la liera samienne, d'après le relevé de Foucherot {Voyage pittoresque).

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269. — Base du temple d'Héra, d'après Foucherot (Voyage pittoresque).

i. Girard, BuUetin, 1880, p. 389.

2. C'est à la suite du récit qu'il fait des aventures de Polycrate qu'Hérodote (III, 160) mentionne les trois grands ouvrages qu'il admirait à Samos. Le temple d'Héra (f. II, 148), la digue du port, et le tunnel d'Eupalinos, creusé sous la montagne pour donner à la ville de l'eau potable. Le temple doit être un de ces nip\ Satfjiov ïpya IIoXuxpdcTEia qu'Aristote mentionne comme un exemple des grands travaux que les tyrans entreprenaient pour distraire le peuple et lui faire oublier son asservissement {Politique, V, II). Sur le tunnel d'Eupalinos, voir YiihncinSj Altertuemer auf der Insel Samos {Athen, Mitth,, t. IX, p. 163-197, pi. 7-8;.

Ce devait être celle d'une colonne du second rang. Quant au fût, il était lisse (fig. 271); c'est ce dont témoigne, avec de nombreux tambours qui gisent sur le sol, la colonne qui est encore en partie debout. Si la cannelure fait ici défaut, est-ce que Tédifice n'a pas été achevé? On a peine à le croire, quand on se rappelle combien Samos, au

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