Ch. Chipiez, Histoire critique des ordres grecs, p
A partir du moment où, cette substitution s'étant opérée, le mode dorique eut achevé de se constituer, ce fut avec les formes et les proportions qui le caractérisent que se construisirent, dans la Grèce propre et, partout ailleurs qu'en lonie et dans les colonies ioniennes, les temples où étaient adorés les dieux les plus chers à la piété de tout un peuple, et notamment, parmi ces temples, ceux autour desquels se pressaient, lors des grandes fêtes quinquennales, des Grecs accourus de toutes les cités helléniques, les sanctuaires d'Olympie et de Delphes.
Cette situation privilégiée, Tarchitecture ionique ne pouvait y prétendre. Entre elle et Tarchitecture mycénienne, point de liaison apparente ni cachée; rien qui ressemble à une transmission plus ou moins directe des méthodes et des formes. L'art ionique a eu pour berceau non plus la presqu'île qui s'allonge entre la mer Adriatique et la mer Egée, mais la côte occidentale de l'Asie Mineure, une de ces contrées qui servaient de frontières au monde grec et où Grecs et barbares se touchaient et se mêlaient au point de se pénétrer mutuellement. On sait quelles traces l'élément carien avait laissées dans les cultes d'Éphèse et comment, sous le règne de Crésus, la Lydie avait fait effort pour s'initier aux idées, aux arts et à la langue de cette lonie que Sadyatte et Alyatte avaient cru conquérir; encore quelques années, et Sardes devenait une ville grecque, le poste avancé de l'Hellénisme dans l'intérieur des terres. L'art qui était né et qui avait grandi dans ce milieu ne pouvait pas ne point avoir subi, dans une certaine mesure, l'influence des types exotiques qui avaient frappé les yeux des premiers immigrants grecs, quand ils étaient venus s'établir sur le sol de l'Asie. Par un naturel effet des mêmes causes, les temples bâtis dans ces régions excentriques, tout grands et beaux qu'ils fussent, n'avaient pas chance de devenir, au moins de sitôt, des centres religieux autour desquels se donneraient rendez-vous tous les fils d'une race qui s'était répandue sur de si vastes espaces. Cet art semblait donc ainsi prédestiné à demeurer sinon toujours, au moins pendant un temps plus ou moins long, plutôt l'art particulier d'une partie de la nation que celui de la nation tout entière.
Ce qui a créé le mode ionique, c'est la collaboration intime de deux des principales tribus grecques, les Éoliens et les Ioniens ou, pour parler plus exactement, des fractions de ces tribus que le remous des invasions avait jetées sur les plages de l'Asie Mineure. 11 n'y avait pas, entre ces deux groupes, de frontière qui les séparât. De l'un à l'autre, les relations étaient très étroites; l'un et Taulre avaient concouru à
fonder et à peupler Smyrne, sur ce beau golfe dont ils se partageaient les rivages et où s'est achevée Télaboration de l'épopée. Dans celle-ci, le fond des mythes parait être d'origine éolienne; mais les formes' ioniennes dominent dans le dialecte dont se servaient les Aèdes. Il en est à peu près de même pour l'architecture. Les spécimens les plus archaïques de ce style, nous les avons trouvés dans des cités éoliennes, telles que Néandria et Lesbos; mais c'est des villes tout ioniennes, Éphèse et Samos, qui ont construit les premiers temples où, par les dimensions de l'édiBce et la richesse de sa décoration, cet art se soit montré le digne émule de l'art dorique. Les anciens lui ont donc donné le nom qui lui convenait le mieux; nous ne saurions avoir aucun scrupule à employer, comme ils l'ont fait, les termes de mode ionique ('lovixôç Tpowoç) et à* ordre ionique^.
Du jour où ils avaient mis le pied en Asie Mineure, Éoliens et Ioniens avaient été en rapport de commerce avec des peuples, Phrygiens et Lydiens, qui, par l'intermédiaire des Cappadociens, étaient en communication avec les grands États, très anciennement civilisés, du val de l'Euphrate. Plus tard, au vu® siècle, ils étaient devenus de hardis marins ; ils s'étaient rencontrés, sur plus d'un marché, avec les Phéniciens, et, bientôt après, les premiers de tous les Grecs, ils s'étaient introduits en Egypte et y avaient élu domicile.
Dans ces conditions, les influences étrangères durent se faire sentir plus tôt et plus fortement aux Grecs d'Asie qu'à ceux du continent européen. Lorsque le goût de l'art s'éveilla chez les Éoliens et les Ioniens, comment auraient-ils pu résister à la tentation de s'approprier les formes qui s'offraient à leur vue, au cours de leurs voyages, dans les édifices et les tombes rupestres, ainsi que celles qui décoraient les produits très divers de ces lointains ateliers où se transmettaient les procédés des industries tant de fois séculaires de Babylone et de Ninive, de Sidon et de Tyr, de Memphis et de Sais? Il y avait de ces formes qui, si l'on peut ainsi parler, couraient alors le monde, dans toute l'Asie antérieure et dans la vallée du Nil. La volute était une des plus répandues, une de celles qui recevaient les affectations les plus variées. On s'est demandé si la première idée de la volute avait été suggérée à l'ornemaniste par les enroulements du fil de métal, par les vrilles de la plante grimpante et les sépales renversés des calices
{. Vitruve dit genre dorique, genre ionique (Doricum, lonicum genus). Le mot ordre, employé dans le sens où nous en usons, a été introduit par les architectes de la Renaissance.
floraux ou parles cornes du bouquetin et de Fibex^Peu importe; ce qui est certain, c'est que Ton rencontre la volute, déjà élevée à la dignité de motif d'ornement, dans bien des monuments de Tart oriental qui sont antérieurs au temps où les Grecs d'Asie commencèrent à bâtir leurs temples. Quand leurs architectes se mirent à l'œuvre, la volute se montrait à eux, dans le riche répertoire des formes exotiques, sous deux aspects différents; il y en avait deux types, que l'on peut suivre à la trace, pendant toute la durée de la période d'élaboration ; chacun d'eux a, pour ainsi dire, sa postérité directe parmi les variantes du chapiteau ionique grec.
Premier type : la volute surhaussée. Les deux volutes qui se font pendant au sommet du fût sont réunies par un arc, par une courbe surélevée. C'est ainsi qu'elles se présentent dans les colonnes de l'édicule qui est flguré sur les rochers de Boghaz-keid, en Cappadoce*. Cette disposition se trouve reproduite, avec un tracé plus élégant, mais presque ligne pour ligne, dans le chapiteau qui décorait la colonne de l'ordre intérieur du temple de Bassae^
Second type : indépendantes l'une de l'autre, les volutes sont adossées deux à deux, à la façon de crosses dont la spire terminale serait tournée en dehors. C'est la disposition que nous avons signalée àNéandria et dans d'autres chapiteaux archaïques (pi. LU, 1, 2; LUI, 1, 4). Il n'y a pas à chercher longtemps pour en trouver le modèle. On le rencontre en Egypte, dans les peintures des plafonds et dans les colonnes peintes sur les parois des tombes^, en Assyrie et en Phénicie, dans les bas-reliefs où sont figurés des édifices, dans des meubles et des ivoires^, àCypre, sur les stèles funéraires *.
C'est surtout de ce dernier type que Ton paraît s'être inspiré au début, en Éolie et en lonie; mais, quoique plus rare, l'autre type n'a pu échapper à une curiosité toujours en éveil. Est-ce un chapiteau du genre de celui de Boghaz-keui qui a suggéré l'idée de marier les volutes jusqu'alors seulement juxtaposées, de les relier soit par une ligne droite, soit par une courbe infléchie? Ou bien ne faut-il voir dans ce progrès que l'effet du travail incessant de l'esprit grec, une
i. Histoire de VArty t. Il, p. 218-222. 2./6id., t. IV, fig. 3i4et321.
3. PucHSTEiN, Dos lonische Capitelly fig. 21*». Un chapiteau de marbre trouvé dans THérœon d*01ympie offre la même disposition (/6id., fig. 22).