Ibid., t. VI, fig. J
ni dans Tantre idéen ni dans la nécropole du Dipylon, il ne s'est rien rencontré qui puisse passer pour un ouvrage de la fabrique mycénienne. Les poteries, les bijoux et les vases de métal que Ton y recueille portent l'empreinte des styles qui ont succédé au style mycénien, du style géométrique et du style dit oriental. Si, dans les États qui se formèrent après l'invasion dorienne, les riches et les nobles avaient encore eu entre les mains les somptueux produits de l'industrie des artisans d'Orchomène, de Tirynthe et de Mycènes, ils les auraient consacrés aux dieux ou emportés avec eux dans la tombe, au lieu de s'adresser, pour leurs offrandes et leur mobilier funéraire, à des ouvriers qui ne pouvaient rivaliser, même de loin, avec les maîtres d'autrefois ; nous retrouverions ces legs de la Grèce préhistorique mêlés à des objets de date très postérieure. Or il n'en est pas ainsi, et Ton s'explique d'ailleurs que, pendant les deux ou trois siècles qui ont suivi la descente en Grèce des tribus septentrionales, les monuments de la civilisation antérieure aient été anéantis en très grand nombre, que ceux-là seuls aient subsisté qui avaient été profondément enfouis dans le sol. Entre la chute de l'ordre ancien et l'établissement du nouveau, on devine des chocs de peuples, des sièges meurtriers et de longs blocus, des villes pillées, l'exil imposé aux vaincus, des fuites rapides avec un léger bagage. De tous les objets exposés à ces chances, ceux qui risquaient encore le plus d'être promptement détruits, c'étaient ceux dont l'or et l'argent avaient fourni la matière ; c'était la vaisselle, les parures et les armes de luxe. Il serait étrange qu'un ouvrage tel que le bouclier d'Achille eût traversé sans encombre deux ou trois cents ans de troubles et de violences.
Ainsi donc, à supposer qu'un travail tel que celui de la décoration du bouclier n'ait pas été au-dessus des forces de l'orfèvre mycénien, une pièce d'un si haut prix aurait disparu, selon toute apparence, bien avant le moment où l'un des poètes les plus récents qui aient collaboré à V Iliade y inséra l'épisode qui nous occupe.
D'autre part, nous ne saurions admettre qu'il y ait eu, au temps d'Homère, des artistes capables d'exécuter un ouvrage tel que celui qui est attribué ici à Héphaestos. Si l'on essaye de restituer la composition, on arrive à un nombre considérable de figures ; il y en aurait presque autant que dans les œuvres qui appartiennent à une période très postérieure du développement de l'art, dans le coffre de Kypsélos par exemple, ou dans le vase qui est connu sous le nom de Vase François. Les sujets gravés sur le bouclier ne présentent guère moins de variété
que ceux qui décoraient ces créations de la plastique du vi® siècle, et les scènes que décrit le poète auraient été inintelligibles si la signification n'en avait pas été clairement indiquée par la justesse et la diversité des mouvements. Ce résultat, était-on alors capable de l'atteindre ? Il est permis d'en douter. Les vases du Dipylon sont les seuls monuments que Ton ait quelques raisons de regarder comme contemporains des derniers chanteurs qui ont concouru à l'achèvement de l'épopée ; or, avec des moyens d'expression aussi médiocres que ceux dont disposent ces céramistes, comment l'orfèvre aurait-il pu définir clairement tant de personnages par leurs attitudes et leurs gestes? L'orfèvre était certainement plus habile que le peintre de vases; pourtant, dans les quelques bijoux qui paraissent dater de l'âge homérique, il n'y a rien qui permette d'attribuer à cet artiste la maîtrise qu'aurait exigée l'exécution d'une œuvre aussi compliquée que celle qui est décrite par le poète.
On ne se rend pas; on fait une distinction par laquelle on prétend lever la difficulté. « Celle-ci n'existerait pas, dit-on, si nous arrivions à nous rendre un compte plus exact de ce qu'a dû être l'aspect des images qui ont fourni au chanteur épique son thème. Nous avons le tort de nous les représenter toujours semblables à celles que dessinerait aujourd'hui l'artiste, si on lui donnait comme programme la description homérique; tout au plus nous astreignons-nous à ne chercher les éléments d'une restitution, pour le bouclier, que dans les bas-reliefs et les vases du vu® et du vi® siècle. Il y a là une erreur manifeste. Ces monuments archaïques, malgré leurs incorrections, comportent une multiplicité de personnages et une précision du détail que l'on ne demandait pointa l'artiste primitif. Celui-ci, quand il avait à traduire son idée par des formes, indiquait sa pensée plutôt qu'ilne l'exprimait. Ses figures n'avaient guère que la valeur de signes ; elles étaient plutôt suggestives que représentatives. Un large disque, avec une tête et des jambes, c'était un soldat; deux ou trois soldats, c'était une armée; deux ou trois danseuses, c'était tout un chœur*. »
Il y a du vrai dans cette observation. Nous ferons pourtant une remarque qui a son importance. Si certains thèmes, très simples, se prêtent à un mode de figuration aussi sommaire, il en est d'autres, parmi ceux qu'énumère ici le poète, qui s'en accommoderaient moins aisément. Pour les deux troupes de guerriers qui menaçaient la ville, point d'embarras; mais il faut plus de façons pour rendre, de manière