‹ Histoire de l'art de la guerreChapitre 10 sur 127 · DES GÉNÉRAUX · texte numérisé non relu

DES GÉNÉRAUX

Nous venons de voir que les Athéniens avaient dix généraux nommés stratèges et les Spartiates deux généraux nommés rois : les stratèges étaient éhis, les rois étaient liéréditaires. La multiplicité des généraux semblait aux Grecs, au moins aux Athéniens, une chose nécessaire, et ils redoutaient peu les conflits d’autorité, qui leur furent cependant bien nuisibles. Les Athéniens n’auraient peut-être pas remporté la victoire de Marathon si les stratèges n’avaient, d’une voix unanime , cédé le commandement à MHtiade ; et encore Miltiade eut-il soin d’attendre son jour de commandement pour livrer bataille, car, si la fortune s’était montrée contraire, les stratèges ses collègues eussent été condamnés par le peuple pour n’avoir pas commandé à leur tour. On dirait en effet que les Grecs, et surtout les Athéniens, cherchaient à dégoûter leurs généraux du commandement, tant ils y mettaient d’entraves, tant ils étaient injustes énvers eux. Sans cesse des voix jalouses s’élevaient contre eux dans l’assemblée du peuple ; on critiquait leurs marches, leurs évolutions, leurs approvisionnements ; on les accusait de s’être enrichis tandis que le soldat vivait de privations. Xénophon, qui avait rendu tant de services aux Dix mille, ne se vit-il pas , en Thrace , sur le point d’être lapidé par ceux qu’il venait de sauver, parce qu’on le croyait

(I) Plutarque, Vie de Lycurgue.

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riche ; et il était si pauvre que, pour regagner son pays, il fut obligé de se défaire à Lampsaque, -pour 50 dariques, de son cheval qy'il aimait beaucoup ! Des condamnations suivaient souvent l’accusation : .Miltiado fut condamné à l’amende, Tbémistocle au bannissement, Alcibiade, victime de sa gloire, à mort , Pachès, le vainqxrèilr de Lesbos, se tua pour ne pas être déclaré coupable. On vit même des généraux vainqueurs condamnés et exécutés sous prétexte -qu’ils n’avaient pas profité de la victoire ! A Tlièbes, le général qui conservait le commandement au delà de l’époque . fixée (1) était condamné à mort ; mais l’on n’osa pas appliquer la loi à Épaminondas, après la bataille de Leuetres. Les Spartiates, qui avaient moins de généraux que les autres Grecs, et qui restaient plus modérés à leur égard , employèrent, pour punir leur roi Agis dont ils étaient mécontents, le singulier moyen de lui donner « dix Spartiates pour conseil, sans l’aveu desquels il ne pouvait faire sortir l’année hors ■ de la ville (2). »

Cette excessive sévérité à l’égard des généraux, toute injuste qu’elle était souvent, produisit un grand bien, celui de les maintenir constamment dans le devoir, et le grand nombre d’élections, si nuisible qu’il fût en principe, excitait une salutaire émulation , chaque citoyen doué de talent pouvant espérer de parvenir au généralat.

Les Grecs sentirent du reste eux-mêmes, en plusieurs occasions, que le commandement d’un seul était préférable au commandement d&plusieurs (3). Chez les Spartiates, une ,

(1) Un an.

(2) Thcotdide, livre v, cbap. 63

(3) Consultez Xkntjphox, Retraite det Dix mille, livres II et VI , et Tuoctdidb, livre vi, chap. 72.

discussion arrivée entre Cléomène et Demarate donna naissance à une loi qui ordonnait qu’un seul des deux rois commanderait en temps de guerre. Mais l’esprit républicain était trop défiant pour admettre, comme principe, qu’une armée n’aurait jamais qu’uo général en chef. Cependant les Athéniens finirent pas laisser un seul stratège à la tête de leurs années : les autres restaient à Athènes où leurs fonctions se réduisaient à former, probablement avec ceux des taxiarques qui ne suivaient pas l’arméç, un conseil d'administration . militaire, et à figurer dans les cérémonies. A l’étranger, ce peuple laissait agir ses généraux sans restrictions et sans instructions.

Tout bon orateur étant en Grèce un personnage influent, les généraux devaient savoir manier la parole. Ce fut son éloquence qui fit connaître Xénoplion aux Dix mille : ce fut par une brillante harangue qu’Alcibiade prit la ville de Catane(l). Alexandre le Grand «s’empara par son éloquence, aussi bien que par ses triomphes, de l’imagination des Grecs et des Barbares (2). » 11 ne faut pourtant pas se représenter les généraux grecs haranguant, en face de l’ennemi, leurs troupes rangées en bataille, comme les historiens et les poètes se sont plu à nous les montrer, sans doute pour se conformer au goût de leur époque. « Cela devait être beau, dit un célèbre publiciste ; je suis loin de le nier, mais cela était tout simplement impossible... Polybe, Thucydide, Sallustc , Plutarque habillent les héros grecs et romains des livrées de leur style . . . leurs harangues laborieuses sentent toutes r huile. . . ce qui ajoute encore à l’invraisemblance

(I ^HunrDinE , livre vi, cliap. 51, et Tolten livre i”, chap. 40. — Fbontin, livre ni, cliap. S,, raconte la même anecdote sur Agrigento.

(2) Lt Livre dtt orateurs, par Timon (M. de Cormcnin), 13e édit., p. 255.

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de ces harangues, ce qui la démontre, c’est leur improvisation même (1). » Voici comment a pu venir l’usagé de placer, avant le combat, de pompeux discours dans la bouche de chaque chef d’armée. Souvent, lorsque l’armée se trouvait rangée en bataille , le roi ou général en chef parcourait le front et adressait , à chaque corps en particulier, quelques paroles flatteuses et encourageantes, pour l’exciter à faire convenablement son devoir. Ce sont ces paroles que les historiens ont, pour la plupart, transformées en harangues. Il faut en excepter Arrien , le judicieux historien des Expéditions d Alexandre , qui ne fait ordinairement parler son héros qu’à l’assemblée des chefs. Ce ne sont pas d’ailleurs les harangues qui donnent de la bravoure : « le geste d’un général aimé, estimé de scs troupes, vaut autant que la plus belle harangue (2). »

Les armées de mercenaires grées, qui se mettaient à la solde des princes étrangers, nommaient elles-mêmes leurs généraux, et nous terminerons ce paragraphe par un fait curieux qui s’y rapporte et qui est caractéristique. Cyratadc le Thébain , que le désir de commander une armée faisait voyager , et qui allait offrir ses services à toutes les .villes, à toutes lés nations qui pouvaient avoir besoin d’urf général, proposa aux Dix mille de les mener dans la Thrace, où ils devaient trouver un butin abondant et précieux,, et, pour obtenir le commandement, promit de leur fournir des vivres à discrétion jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés (3). •

(4) Le Litre des orateur t, par Timon (M. de Cormenin), 13* édit., p. 484 et suivantes.

(î) Mémoiree de NapoUon lmr , dix-sept^mo note sur l'ouvrage intitulé : Coneidtralione eur l'art de la guerre (du général Kognixt).

(3) XcMoraOM, Retraite dee Dix mille , livre VU.

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