ESCARPE DÉTACHÉE
destruction de cette escarpe ; son défaut principal consiste à rendre plus aisée l’escalade du rempart. Les propositions de Carnot, malgré sa réputation comme écrivain militaire et le succès de son Traité de la défense des places fortes, furent mal accueillies en France.
Il n’en fut pas ainsi à l’étranger. On avait beaucoup lu en Allemagne les ouvrages de Montalembert et de Carnot, ceux du premier surtout, qui se trouva bientôt chef d’école,
moins il est vrai en 6on propre nom qu’au nom d’anciens ingénieurs auxquels appartenait la priorité de plusieurs de ses idées, mais sans qu’il le sût ; tels étaient Rimpler, Speckle, et même Albert Durer, le célèbre peintre et graveur du xvi* siècle. Quoique le grand Frédéric ait fait établir à Kosel des casemates suivant les préceptes de Montalembert, les constructions de places fortes tracées d’après les méthodes tenaillée ou polygonale ne commencèrent qu’après 1815. Les Prussiens furent les premiers à mettre ces méthodes en application à Coblentz et Cologne, puis à Posen. Dans la première de ces places, le fort Alexandre constitue l’un des premiers types (1) de Y école allemande , appellation aujourd’hui reconnue pour la fortification la plus moderne exécutée partout ailleurs qu’en France, car nous sommes aujourd’hui le seul pays où l’on ait conservé d’une manière presque absolue le tracé bastionné. L’Autriche, à Linz, à Vérone, à Brixen même, s’est inspirée des principes de l’école allemande ; les Bavarois ont agi de même à Germersheim et Ingolstadt; mais ce sont principalement les places fédérales, Ulm, Rastadt, Mayence, qui offrent les meilleurs types. Dans toutes ces constructions, on a cherché et l’on est parvenu à mieux cacher les hautes et dispendieuses constructions en maçonnerie de Montalembert ; on a réduit leurs dimensions générales et augmenté leur espace intérieur. Dans les places autrichiennes, les chicanes ménagées au milieu des ouvrages se multiplient et se croisent avec habileté ; les forteresses prussiennes se distinguent par de nombreuses casemates et le fini de leur exécution. Les Russes ont adopté les errements de l'école allemande, Modlin en fournit un exemple
(I ) C'est l'un des exemples ls plus habituellement reproduits sur les planches des traités de fortification et dans les modèles en relief.
grandiose. Les fortifications de l’Angleterre et de ses colonies appartiennent aux principes modifiés de Montalembert. La Turquie a appelé des ingénieurs prussiens pour diriger ses travaux de fortification. La Suède, la Hollande, l’Espagne penchent vers l’école allemande (1). Cette école, aujourd’hui la plus répandue, aura-t-elle dans l’avenir la suprématie définitive ? Il est difficile de se prononcer à ce sujet. La critique même de cette école commença à peine vers la fin de la période qui nous occupe. Aucune place construite à l’allemande n’a subi jusqu’à ce jour un siège régulier. C'est seulement après plusieurs de ces sièges que l’on pourra déduire de l’expérience la valeur relative du tracé nouveau et de chacun des ouvrages qu’il comporte, en prenant pour base le nombre de jours nécessaires pour le réduire. Aussi, jusqu’à une grande guerre continentale, le mérite des nouvelles places élevées suivant les systèmes tenaillé et polygonal, ce mérite restera dans le doute. Ce n’est, toutefois, pas une raison pour leur prêter à peine attention et les mal étudier, car elles forment aujourd’hui la base du système défensif de la plupart des grands États européens , et , dans la lutte, l’ennemi, d’où il vienne, devra compter avec elles (2).
Pendant que la fortification se transformait ainsi hors de la France, elle restait à peu près stationnaire dans ce pays.
(1 ) A Anvers mSine (4863-4864), les Belges, si favornbles d'ordinaire anx coutumes françaises , arborent franchement le drapeau de l'école allemande quant au tracé de leurs forts détachés et aux constructions creuses.
(2) Hisl. de la fortification permanente, par M. A. DE Zastrow, 3* édit., ohap. xtv du t. Il de ma traduction. — Voyez aussi la 40* de mes Étudie historique! et militaires de la Prusse, intitulée : la Fortification prussienne au xix* siècle, et les divers ouvrages du baron Maurice db Sellok , officier suisse qui a défendu avec persévérance 1a fortification bastionnée contre les reproches des ingénieurs étrangers et l'envahissement successif do l’école oUemande.
HISTOIRE DE I,’aRT DE LA GUERRE.
Après Cormontaingne et son tracé, avait apparu le tracé de l’école de Mézières, qui modifiait les données de cet ingénieur, mais sans rien laisser d’important. A l’école de Mézières succéda celle de Metz, qui inaugura, en 1827, un tracé amélioré fort connu sous le nom de son principal auteur, officier général du génie, et dit tracé Noizet (1). Ce dernier tracé n’est autre chose que le Cormontaingne corrigé géométriquement par plus de saillie donnée à la demi-lune, un réduit de demi-lune mieux entendu, un masque élevé pour boucher la trouée produite par le fossé de la demi-lune, relativement à la face du bastion sise en arrière, et des traverses de chemin couvert combinées avec le plus grand soin. Toutefois, le professeur insistait dans son cours sur la nécessité des abris voûtés, pour les hommes et les munitions (2), ce qui marquait une tendance légère, sur ce point de détail , à ne pas rejeter toutes les idées critiques adressées par Montalembert à la fortification bastionnée. Très-peu de constructions ont été exécutées en France suivant le tracé Noizet. Celles de Lyon, dues au général Rohault de Fleury, s’en écartent et inclinent plutôt vers la fortification allemande ; il en est de même des forts détachés de Paris, et si nous ne parlons pas de l’enceinte continue, c’est que ses 90 fronts sont de la plus grande simplicité et n'olTrent aucun ouvrage extérieur, en sorte que leur tracé exercera peu d’influence.
L’esprit d’innovation et de perfectionnement ne se faisait pas seulement jour au sujet des armes à feu portatives et de la fortification.
(I) Le tracé Noizet fut établi d'après les inspirations du général Hkxo. Lisez : De la fortification depuis Vauban, par le général Prévost i>b Vek- 5018, 1864, t. II, p. 399.
(3) Mémoire en réponse b l’ouvrage du général Prévost de Vernois, publié eu 4863 par M. le général Noizet, p. 130.
L’emploi du fer commençait à prendre une grande extension qui, depuis, a toujours été en grandissant. Un officier d’artillerie, le capitaine Thierry, proposa en France, vers 1833, de l’appliquer, comme cela avait déjà lieu en Angleterre, en Suède, en Belgique, dans le Wurtemberg, à la construction des afTûts et des bouches à feu. Le maréchal Soult, alors ministre de la guerre, l’autorisa à poursuivre ses essais dans les usines de Fourchambault, alors qu’il faisait confectionner divers affûts et bouches en fer dans les trois premiers des pays précités. M. Thierry avait eu beau proclamer dans un travail spécial (1) que le fer constituait, sous tous les rapports, t élément par excellence de la guerre, les essais dont il était l’un des promoteurs cessèrent quand le duc de Dalmatie se retira du ministère, et la tentative échoua. Si ce n’est pour l’artillerie, au moins pour le matériel du génie et de la marine, cette tentative se trouvait de trente ans prématurée ; mais elle laissa trace, et c’est en la continuant qu’on en est venu de nos jours à cuirasser les vaisseaux et les fortifications (2).
Pendant qu’un Anglais inventait les obus à balles (3), longtemps appelés de son nom shrapnels , et dont les avantages
(1) Application s du fer aux constructions de l'artillerie, in-4°, Pari», 1 834 ; — 2* partie, 4841 .
(2) On songeait dés 4834 à d'autres applications militaires du fer, toiles que des ponts militaires k grandes portées uu moyen de poutres arm- es, des chevaux de frise en fer, etc.
(3) Celte invention du général Shrapnel remonte à 4803, et son projectile fut même expérimenté en France dès 4814 ; mais il ne fut réellement amené à perfection par son nuteur qu'en 4819. M Charles Dupin eu parla dans son livre Force nacale de la Grande-Bretagne (4824), et depuis cette époque toutes les artilleries européennes l’ont expérimenté : il a été généralement reconnu alors que le succès était malaisé et réclamait des investigations et des essais multipliés. Les Anglais se sont servis des shiapnels en Espagne, à la bataille de Talavera et au siège de Saint-Sébas.ien , et aussi dans leurs luttes de l’Inde.
430 HISTOIRE DE l’art DE LA GLERRE.
résident dans le jet au loin d’un groupe de balles qui se séparent à destination, un officier français inventait une nouvelle artillerie de place et côte très-puissante, basée sur ce qu’il valait mieux contre les batteries et les vaisseaux un très-gros projectile creux, doué d’une vitesse ordinaire, qu’un boulet plein arrivant avec toute rapidité, mais ne laissant aucun danger après avoir fait trou. Nous voulons parler de l’artillerie à la Paixhans, présentée sous la Restauration, et dont le mérite fut aussitôt constaté par une commission d’ofliciers généraux que présidait le maréchal Marmont.
À la fin de la période qui nous occupe (1) apparut une invention relative à l’artillerie qui fit grand bruit, la poudrecoton ; mais elle resta dans le cercle des spéculations théoriques, et par ce motif tomba vite dans l’oubli.
Un autre agent, mieux connu et mieux assis, la vapeur, préoccupait vivement vers cette époque l’opinion publique par l’influence qu’il pouvait exercer sur l’art de la guerre et sur son développement. Non-seulement il transformait la marine, mais par cette transformation rendait les guerres d’invasion, même à grande distance, et plus promptes et plus faciles. Une Note sur t état des forces navales de la France, rédigée par l’un des fils du roi Louis-Philippe, apparut en 1844 (2), et, mettant ces faits en relief, émut la France entière en lui montrant un nouveau levier venant en aide à la force de son bras. Si alors les uns ne songèrent
(1 ) En 1847, dans les derniers mois de 1863, la poudre-coton a reçu en Autriche, de M. le général de Lenck, divers perfectionnements qui rendent son application plus pratique.
(2) Dans la flerue de» Deux-Monde» du 16 mai. Cette note a été ensuite imprimée à part. Le même auteur (le prince de Joinville) a inséré dans le même recueil, en février 4859, un autre écrit intitulé : la Marine <i vapeur dan» let guerre» continentale», que l’on peut lire dans un volume spécial , Élude» tur la marine, in- 8°, qui date aussi de 4859.
qu’à utiliser ce levier, le cas échéant, contre l’Angleterre, d’autres entrevirent des expéditions plus lointaines exécutées au profit des intérêts politiques et commerciaux de la France, et demandèrent qu’on s’y préparât, que l’on créât à loisir un matériel ad hoc , solide sans pesanteur nuisant à la marche, car c’est notre patrie qui semble devoir le plus profiter à la conversion des guerres maritimes en guerres de terre, et sous ce rapport la vapeur venait réaliser en sa faveur ce que jadis les harpons de Duillius avaient fait pour la marine romaine.
Mais l’application de la vapeur se trouvait plus imminente encore et presque à nos portes. Si un marin devait prévoir les guerres lointaines , un officier de terre avait à se préoccuper des chemins de fer et du nombre considérable de combattants qu’ils pouvaient inopinément jeter sur le sol de la patrie en les prenant aux extrémités du continent. Cette question ne tarda pas à grandir. Déjà le général Pelet, dans une instruction adressée aux officiers d’état-major chargés du travail de la carte de France et relative à la défense du territoire, déjà MM. de Bourgoing, comte Daru et Thiers (1), dans les chambres, avaient signalé son importance, quand il parut en Allemagne un Essai sur les chemins de fer considérés comme lignes et opérations militaires. Cet ouvrage, bientùt traduit en français (2), était imparfait encore; mais, écrit par un esprit pratique, il entrait dans le détail de l’organisation des trains nécessaires au transport de chaque arme et de chaque unité tactique; il faisait, en outre, un premier pas dans l’examen de l'utilité stratégique des voies
(4) Voir son rapport sur le projet de loi relatif aux fortifications de Paris, (î) Par un professeur d’allemand, M. Unger, Paris, in-8°. 4841, ches Corréard. Cet écrit se termine par le Projet d'un eyetime militaire de chemins de fer pour /' Allemagne .
432 HISTOIRE DE L’àRT DE LA G VERRE.
ferrées au moyen d’hypothèses de guerres futures qui ne se sont pas réalisées (1). Vinrent ensuite en France deux livres publiés par deux des orateurs précités, MM. de Bourgoing et Daru (2). Ce dernier posa catégoriquement que les chemins de fer augmenteraient les moyens d’agression tant qu'on pourrait s’en servir, tandis qu’ils augmenteraient toujours les moyens de défense. La distinction portait juste et pouvait prémunir contre une confiance illimitée envers les voies ferrées, dont l’interruption facile ménage de graves mécomptes à ceux qui croiront pouvoir compter sur eux pour atteindre tel ou tel point occupé par l’ennemi. D’ailleurs, il existe une limite à l’action des chemins de fer, comme le capitaine de Coynart le constata en 1847 (3), limite qui se rencontre en comparant le maximum de travail possible avec la masse de chaque unité tactique.
Le double emploi de la vapeur dans la guerre présentait une crainte et un espoir : la crainte pour tout pays maritime consistait à voir ses côtes sous la perpétuelle menace d’une attaque souvent imprévue et considérable , l’espoir gisait dans la possibilité de porter très-vite sur le point menacé des secours suffisants pour repousser celte attaque. Le général de Rumigny le fit très-bien comprendre, et montra dès 1841 le rôle défensif du nouvel agent. 11 écrivit, en effet, à cette date (4) : « Pour secourir tous les points menacés du royaume,
(4) Il y » eu en Europe, après 4848. des transports de troupes par ebemins de fer, mais ils n'ont été que partiels : les transports exécutés antérieurement A 4848 ont été insignifiants.
(2) L’ouvrage de M de Bourgoing ( Tableau de chemins de fer de l'Allemagne et du continent européen ) dule de 4 842 celui de M. Daru [De i chemine de fer en France et de l'application de la loi de ISii) de 4843.
(3) Emploi militaire des chemins de fer, article du Journal des sciences militaires, cahier de mars 4847.
(4) Influence de la découverte de la cap eue sur la guerre de terre el de mer, note insérée au cahier de mai 4844 du Spectateur militaire.
il est surtout besoin de multiplier les chemins de fer; c'est la vapeur qui doit combattre la vapeur et atténuer les maux qu’elle engendre. De telles lignes peuvent-elles amener soudainement des troupes et des populations contre une armée de débarquement? Nul ne sera plus assez audacieux pour tenter l’aventure. »
Il est aussi une application militaire de la vapeur dont nous devons parler. On a tenté dès 1814 de confectionner des armes à vapeur ; ces armes sont de véritables machines, car elles contiennent ou plusieurs canons de fusil , ou tout un appareil projecteur. Le lieutenant Girard, en France, l’inspecteur des bâtiments Besnetzni, en Autriche, un peu plus tard le mécanicien américain Perkins sont les principaux inventeurs à ce sujet. La machine de ce dernier lançait , avec une force de 350 kilog. par pouce carré, 800 balles à la minute. Après un moment de vogue, ces inventions furent abandonnées, mais elles peuvent reparaître; et le problème de la charrue à vapeur semblant près d’être résolu , celui de l’arme à vapeur pourrait bien avoir son tour. Se figure-t-on la puissance d’un vaisseau cuirassé, ou d’une tour pivotante en fonte placée dans un ouvrage de fortification comme réduit, vaisseau ou tour munis d’une machine lançant avec prestesse une multitude de boulets et de balles? Cette seule supposition montre qu’on a été ou timide (1) ou peu heureux jusqu’à ce jour dans l’emploi pratique de la vapeur à la guerre.
Malgré la propension de cette période à rechercher et à mettre en pratique les inventions nouvelles dans les luttes militaires, dans leurs procédés, dans les engins qu’elles
(1) Ver» 1825 on est revenu il une idée de Cliasieloup, et l’on a essuyé à Saint-Cloud d'utiliser les eaux rendues jaillissantes au moyen de la vapeur dans la défense des places.
emploient, l’art de la guerre, sauf pour les particularités relatives à l’Algérie , ne varie pas autant qu’on pourrait le croire de celui pratiqué par Napoléon 1".
Ainsi, les batailles livrées de 181 5 à 1848 ne sortent guère des procédés du maître de l’art militaire moderne.
A Campillo-de-Arenas, pendant la campagne d’Espagne de 1823, Molitor s’empare des hauteurs qui dominent le champ de bataille et combine une attaque directe et une attaque de flanc (1). Dans cette action, une division de dragons servait de réserve et marchait derrière la colonne principale, où se trouvait le général.
Au mois d’août 1828, au combat de Morasch, les Russes combinent d’un côté des feux d’artillerie et de mousqueterie bien dirigés, avec une charge de cavalerie sur le flanc de l’adversaire, tandis que de l’autre côté ils résistent aux Turcs , arrivant en désordre, par une formation en carrés (2).
AStaoueli (14 juin 1830), les brigades françaises marchent soit en échelons, soit en colonnes par divisions; le moment venu, c’est-à-dire après une action préalable d’artillerie, elles s’avancent avec la plus grande rapidité.
La bataille d’Isly offre un ordre de bataille, celui des Français, constitué suivant la forme losangique, où les côtés du losange sont à intervalles et formés de carrés qui s'échelonnent ainsi les uns derrière les autres. C’est à la fois une disposition bonne pour la marche, bonne pour le combat;
(1) Voyou son ordre du jour préliminaire de l’action en date du 27 juillet 4823, qui fut ponctuellement exécuté.
(2) o Une colonne ayant quelquee bataillons d'infanterie régulière 6 sa tète et suivie d’autres de fantassins en désordre , de quelque cavalerie et de 4 pièces do canon, en tout environ 15,000 hommes. ■ Traité sur la guerre contre lee Turcs, par le lieutenant général prussien baron dk Valkxtisi, traduit de l'allemand par Blesson, Berlin, chez Fiucke, 1830, in-8°,
formée de tous côtés et résistante en chacun de ses points , elle se trouve essentiellement propre à résister à une attaque désordonnée, rapide et se reproduisant incessamment. L’ordre adopté par le maréchal Bugeaud semble une réminiscence perfectionnée de la tactique inaugurée par Bonaparte en Égypte (1).
Il était bon de constater cette similitude et de montrer que nous restons, guerriers du milieu du xix* siècle, imitateurs d’une grande époque. Pouvait-il en être autrement quand les luttes se rétrécissaient et que leur échelle ressemblait si peu à celles des précédentes guerres ?
Cette persistance de la méthode de guerre explique le triomphe des théoriciens qui signala la fin du règne de Louis- Philippe. Jomini en France, Clausewitz en Prusse, pour ne citer que les sommités, atteignirent au faite de la réputation. Avec le premier (2) et ses disciples ou imitateurs (3), on ne parla plus que bases, zones et lignes d’opérations, fronts et positions stratégiques, points décisifs et objectifs, logistique (4), etc. ; nous sommes loin de choisir les expressions les plus compliquées. Avec le deuxième, la théorie métaphysique de la guerre, de ses causes, de ses effets, des ressorts moraux sur lesquels elle s’appuie, prit un développement curieux et auquel on s’attache parfois, mais pénible à comprendre et fatigant, à coup sûr, pour beaucoup de lecteurs (5).
(4) Ces diverses notions s’éloignent trop, comme importance, des batailles livrées aux grandes époques militaires pour que nous en dressions un tableau statistique.
(2) N'oublions pas que le général Jomini est loin de donner dans le pédantisme ; il le déclare « pire que l’ignorance ». Précii, t. Itr, p. 21 .
(3) Decker en Prusse, par exemple, Okouneff en Russie.
(4) La logistique, art de mouvoir les armées, est du ressort du chef d'état major.
(5) La lecture de ce livre ne convient qu'aux officiers qui ont dépassé les
436 HISTOIRE DE l’àRT DE LA GUERRE.
Nous savons combien la création d’une théorie de la guerre offre de difficultés ; la commission la plus compétente réussirait à peine à l’établir. En même temps, nous reconnaissons l’utilité dont peut être cette théorie ; mais elle seule , fût-elle parfaite, ne constituerait pas l’art de la guerre.
Et pourtant, si ce n’est les chefs de l’école théorique, au moins plusieurs des officiers qui se rangeaient sous leur bannière affichèrent la prétention de fixer la victoire rien que par leurs calculs et leurs combinaisons; erreur grave, car, même avec toutes les connaissances requises, le plus difficile dans l’art de la guerre, c’est de savoir le mettre en pratique , non pendant un instant court , mais pendant une ou plusieurs campagnes. Cette prétention devint un tort par la façon exclusive dont elle fut arborée, façon qui amena une réaction. Cette réaction eut lieu après 1848; elle fut trop forte, et, en s’attaquant à la théorie exagérée , s’en prit également à l’étude de l’art militaire et nia presque son utilité ; mais l’on nie en vain ce à quoi les plus grands guerriers se sont livrés depuis Alexandre (1).
L’exagération de l’école théorique se fût calmée d’ellemême après la consécration de quelques-uns des principes qu’elle posait; l’attention s’éloignant d’elle, ses livres fussent restés, non comme des manuels indispensables, mais comme des sources utiles à consulter et reflétant exactement les idées du moment. Ce qui le prouve, c’est qu’il parut à cette époque divers ouvrages militaires bien faits, dans un genre intermédiaire entre la théorie pure et la relation historique. Nous voulons mentionner les cours d’art et d’histoire militaires.
débuts de leur carrière : je l'ai indiqué k la fin de mes Commentaires sur cet auteur.
(1) Voyez la note 2 de la page 438.
PÉRIODE DK 1815 A 1848. 437
La France en vit paraître deux : celui de l'école de Saumur, par Jacquinot de Presle ; celui de l’école de Saint-Cyr, par M. le colonel Rocquancourt ; la Suisse un, le Cours de tactique , de Dufour, professé primitivement par l’auteur à l’école militaire de Thunn; la Belgique un, celui du major Laurillard-Fallot (1). Ces deux derniers ouvrages et celui de Jacquinot de Presle traitent peu de l’histoire des guerres et des institutions militaires; ils appliquent uniquement des exemples historiques à leuis développements de théorie ; c’est aussi le caractère de la plupart des livres relatifs à l’art militaire composés en Allemagne pour l’usage des écoles.
L’application de l’histoire aux théories militaires et à l’emploi combiné des combattants se retrouve également dans plusieurs traités appartenant à cette époque et relatifs à la tactique des trois armes , dont celui du lieutenant aide de camp Henri deGiustiniani, paru en 1 841 , ouvrit la série ; celui du capitaine Favé, qui date de 1845, vint ensuite et lui est supérieur.
On ne se préoccupait pas uniquement de stratégie et de tactique, ou d’utiliser les nouvelles inventions au profit de Part militaire. Un écrivain ingénieux eut l’ambition de faire envisager la guerre comme une science politique éminemment conservatrice, et il publia un livre curieux intitulé : De la science militaire considérée dans ses rapports avec les autres sciences et avec le système social (2) ; nous parlons de M. Luigi Blanch, officier napolitain d’un esprit délicat et qui avait pris sa retraite de bonne heure afin de pouvoir se livrer
(1) Cour* d’art militaire ou Leçon» sur l'art militaire et le» fortification», La première édition date de 1837, la deuxième de 1850. La troisième édition, publiée en 1858, à Bruxelles, chez Lesigne, en 4 volumes in-8®, a été revue et augmentée par M. le lieutenant-colonel du génie E. Lagrange, professeur à l’Ecole militaire et directeur de la brigade topographique du génie.
(2) Une traduction française a paru A Paris en 1854, 1 vol. in-8®.
dans ses loisirs à la culture des lettres et de la philosophie. Cet auteur,, par des raisonnements logiquement déduits, parvient à établir : 1“ que « la partie de toute société destinée à combattre, qu’elle soit réunie temporairement ou organisée d’une manière permanente, ne peut rester étrangère à l’étal social » ; 2° que, « les nations faisant la guerre avec tous les hommes valides, ou avec une partie choisie d’entre eux, la littérature et les beaux-arts ont sur la partie qui combat une influence proportionnée à celle qu’ils exercent sur toute la société » ; enfin, 3° que « la guerre, bien que fondée sur les sciences exactes, ne peut être rangée parmi elles, mais avec plus de raison parmi les sciences approximatives, dont les conditions et le caractère distinctif se retrouvent en elles (1) ».
Ces cours, ces traités divers, comme origine et comme but, résument et constatent les progrès faits et sous Napoléon I*r et depuis 1815, arrêtent les conclusions et résultats pratiques à en tirer, en même temps qu’ils signalent les tendances plus approfondies, plus studieuses, de beaucoup d’officiers et leur désir bien marqué de ne plus isoler leur art, d'initier la société à ses usages, tout en profitant, en revanche, pour perfectionner la guerre, des inventions et autres moyens qui étendent à nouveau et continuellement la puissance de cette société.
(1) P liges 335, 348, 354 de cette traduction. L'auteur insiste aussi A la page 357 sur lu nécessité de l'étude pour le militaire comme pour chaque homme, niant que la pratique soit tout, même dans un art d'application (P. 359).