DÉFENSE ET ATTAQUE DES PLACES
Les peuples barbares se montrèrent aussi peu habiles dans l’art des sièges que dans la construction des machines de guerre, et celte double inhabileté paralysa longtemps les progrès de leurs conquêtes.
Pareille inhabileté se retrouve au début du moyen âge, époque où elle s’elTace pourtant peu à peu par l’usage et les progrès qu’il amène. L’art des sièges renaît de l’imitation des anciens, et ce sont encore les procédés grecs et romains qui subsistent et triomphent ; ce fait explique pourquoi la fortification conserve alors, sinon les formes absolues, au moins les principes de l’antiquité, puisque, pour répondre à leur but, les remparts doivent toujours être calqués sur les exigences du procédé destructeur, et de manière à lui résister le mieux possible.
En réalité, les sièges ne commencèrent à marcher suivant une direction convenable que dans les croisades, alors justement que renaissaient les troupes d’infanterie, les plus
propres à les exécuter. Les essais de l'ancienne poliorcétique, tentés aux sièges de Monbrol (996) et de Dyrrachium (1070), se renouvellent donc avec plus de succès aux sièges d'Antioche et deNicée (1097) et au siège de Jérusalem (1099). L'attaque de Dyrrachium montre l’emploi d’une circonvallation, de plusieurs batteries de machines de jet et de tours mobiles plus élevées que les remparts; sa défense prouve qu’on tirait contre les assiégeants avec de nombreuses machines (1), qu’on s’opposait par des échafaudages horizontaux à la descente et au placement des ponts-levis des tours d’attaque, et qu’on cherchait en même temps à incendier lesditcs tours. L'attaque de Jérusalem fait voir l’emploi d’hélépolçs et de machines de toute espèce; ces machines, construites par des ingénieurs génois, se démontaient, et, grâce à cette précaution , purent se transporter d’une attaque à l’autre (2).
Pour se couvrir dans les approches contre la place, on recourait aux pavois; la ligne formée par ces grands boucliers se nommait pavoisade, et les archers de l’attaque se plaçaient derrière elle pour tirer. Peu à peu, la pavoisade, rideau essentiellement mobile, se rapprochait des murailles et les joignait bientôt assez pour que l’on put , sous sa protection, combler le fossé et saper le rempart. 11 était urgent d’agir ainsi , car les défenseurs tiraient souvent avec une justesse désespérante et qui prouvait un long exercice; le siège de la Rochc-au-Moine, par Jean sans Terre (1200), en fournit un exemple frappant, celui d’un archer de la défense, assez preste pour lancer une flèche avec une corde dans un pavois
(1) Dts 886 Paris posait 1 00 machines sur scs murailles pour repousser les Normands.
(2) Il y avait trois attaques.
planté en terre, pour attirer ensuite à lui la corde et le pavois, pour ajuster alors et tuer l’assaillant qu’il venait ainsi de mettre à découvert (1). >
Au lieu d'une simple pavoisade, on remarque, au siège de Saint-.! ean-d’Acre (Ptolémaïs) par les croisés (1189), un mur de briques construit le long du fossé ; les assaillants, placés derrière, jetaient sur la place des carreaux au moyen d’arbalètes, carreaux que les Arabes appelaient alors zembourek (2).
Philippe-Auguste, le monarque qui employa ce mur de briques et conquit Saint-Jean-d’Acre, rapporta en Fronce les machines des croisés, et c’est l'un de ses titres à la renommée d’avoir restauré les sciences militaires en Occident. 11 en fil usage en un siège célèbre, celui du château Gaillard (1203 à 1204), déjà cité au § 13 de ce chapitre, siège où il plaça sept bastilles en bois dans ses lignes d’investissement, où il fit établir sur un terrain aplani des galeries couvertes et une tour bélière, où il mit une machine de jet en batterie vis-à-vis de la porte d’entrée de la forteresse, o) On a même prétendu que Philippe-Auguste avait employé à ce siège des tranchées comme moyens d’approche (3) ; mais la plupart des auteurs spéciaux n’admettent l’introduction réelle des tranchées qu’à l’époque du premier usage des bouches à feu , vers le début du xiv* siècle.
Ce qui est plus certain , c’est l’emploi fait de bonne heure de chaussées artificielles pour traverser des marais ou des
(1 j Daniel . Histoire de la milice française, tome Ier, p. 555.
(2) De l'art militaire chez les Arabes au moyen âge, par M. Rejnaüd, de l'Institut, dans le Journal asiatique (4848. n° 9). On donne aujourd'hui en Perso le nom de zemboureks à l'artillerie de campngne montée sur dromadaires.
(3) Voyez Vjollet-lk 1ÏBO , Architecture militaire au moyen âge, ouvrage - déjiicité, p. 4 47, note.
fossés situés autour d’un camp ou d’une forteresse ; je puis citer à ce sujet la chaussée élevée en 1072 par Guillaume le Conquérant pour attaquer le camp du Refuge (dans l’tle d’Ély), défendu par les Saxons : cette chaussée, si elle eût pu être achevée, devait mesurer 3,000 pas.
L’usage d’une terrasse se retrouve au siège de la Rochelle par Louis VIII (1224).
Les mines que nous montre le moyen âge avant l’invention de la poudre sont encore des mines à l’antique, c’est-à-dire des galeries souterraines qui permettent d’arriver sous la muraille d’enceinte, d’y creuser une excavation en l’étançonnant, et de mettre le feu à ces élançons dont la destruction entraîne la chute de la muraille; telle est la mine au moyen de laquelle Philippe-Auguste, qui entretint à son service un grand nombre de mineurs habiles, fit écrouler la tour méridionale la plus avancée du château Gaillard.
Le même siège accuse l’emploi des contre-mines, qui fut constant dans cette période de la part des assiégés ; ces dernières, cheminant sous un mur déchaussé, offraient de grands périls, puisque ce mur, à peine étançonné, pouvait, et cela se vit, s’abattre sous l’ébranlement causé par le choc des projectiles.
Les mines du moyen âge étaient spacieuses en hauteur et en largeur. On s’y battait en cas de rencontre, et les chevaliers y acceptaient des défis ; ces combats ne pouvaient se livrer qu’à la lumière des torches et avec des armes raccourcies, à cause des tournants (1). La lutte s’y faisait même à
(1) Daniel, Histoire de la milice française, tome I", p. 616 et 617.
deux de front, avec l’armure complète, ce qui implique au moins, comme le remarque Maizeroy (1), 2m30 de hauteur et 2m30 de largeur.
N’oublions pas qu’un guerrier reçu chevalier pendant un siège passait sa veille d’armes non plus dans une chapelle, mais dans la mine , si l'on- travaillait souterrainement.
CONCLUSION
On ne peut disconvenir, d’après le chapitre qui précède, qu’avant la poudre l’art militaire du moyen âge reste inférieur à l’art militaire des anciens, et sans doute aussi à l’art militaire de Charlemagne ; la renaissance des procédés guerriers, due à la renaissance des idées littéraires et artistiques, et bientôt modifiée par l’usage de la poudre de guerre, appartient seulement h la seconde partie de notre travail sur l’ histoire de l’art de la guerre.
Celte infériorité a été principalement attribuée à la chevalerie. Parmi les auteurs qui ont anathématisé celte institution, dont nous avons déjà signalé les principaux inconvénients dans l'introduction de ce chapitre, il en est un, homme d’érudition et de goût, qui lui reproche de nous avoir légué « le point d’honneur, le duel et la galanterie, les trois plaies de l’Europe moderne » (2). L’appréciation de ce rude jugement sort de notre spécialité ; mais quand le même auteur ajoute que la chevalerie n’a fait de grand que les actions dos ordres de chevalerie religieuse et militaire, que les actions par exemple des Hospitaliers et des Teutoniques, nous pouvons répondre.
(() Art des siégea , 1778, p. 229.
(2) M. E. -J. Peléclvzk, lloland ou la cheealerie, \ si-), tome ltT, p. 337.
LE MOYEN AGE AVANT l’I'SAGE DE LA POUDRE. 291
La chevalerie, dirons-nous, a l’esprit d’almcga^ion militaire-, elle fait le sacrifice de la vie (1) à une cause d’un succès douteux, mais qui l’enthousiasme : le triomphe de la religion chrétienne. N’allez pas croire que la foi l’entraîne seulement dans les croisades, puisqu’à Bouvines, dès que Philippe- Auguste s’écrie en montrant son adversaire : « Souvenez-vous, guerriers! cet empereur est excommunié ! » chacun s’exalte , fond intrépidement sur l’ennemi et le repousse.
On a donc eu raison de le dire , les chevaliers étaient des hommes couverts de foi et de fer; mais, par cela même que le ressort de la foi finit par s’user en l’espèce humaine comme tous les autres enthousiasmes, ces brillants guerriers devaient peu à peu disparaître. Cette considération suffit pour faire pressentir, dès la dernière croisade (1270), un changement radical dans la manière de combattre.
Et d’ailleurs la force des choses eût seule amené ledit changement, car la méthode féodale durait depuis trois siècles, et rarement une méthode de guerre jouit d’une plus longue durée ; la raison c’est que l’adversaire contre qui on l’applique en souffre d’abord, s’y habitue peu à peu , et finit par trouver le moyen de la vaincre. Au xui" siècle la chevalerie en était arrivée là : ne voyons-nous pas en effet, avant la bataille de Cortenuova (1237), les Lombards comprendre assez les défauts des troupes féodales pour essayer de détruire l’armée impériale par une inaction de trois mois?
Il est encore un motif qui devait naturellement saper la méthode de guerre féodale; ce motif, souvent oublié, consiste dans la disparition commencée dès les croisades de
(I) a La chevalerie, a dit Augustin Thierry, savait mourir, elle s’en vantait et c’était là son orgueil légitime. » (Préface de 1 ’Hiitoire du Tien état.)
292 HISTOIRE DE l’art de la guerre.
l’organisation féodale de la société et de l’État, dans la substitution de l’autorité unique du roi à l’autorité multiple et divisée des seigneurs féodaux.
Comment s’opéra ce changement qui se trouvait pour ainsi dire dans l’air? Est-ce par l’effet des causes naturelles, des trois motifs que nous venons de déduire , ou par l’effet d'une invention subitement venue au monde? C’est ce que nous expliquerons un jour, s’il nous est donné de mener à bonne fin un travail analogue à celui-ci et embrassant l liistoire de l’art de la guerre depuis l’usage de la poudre.