I. Essai d’Histoire de l’Art, p. i lo
LES ECxLISES.
Assurément, quelques-unes de ces critiques sont fondées; mais n’est-il pas excessif de proposer comme seul idéal de l’architecture religieuse celui qui s’est élaboré de ce côté-ci des Alpes, sous l’empire du mysticisme et d’un goût plus ou moins pur? A quel titre prétendre imposer à la Renaissance la même esthétique qu’au moyen âge, et aux pays du soleil la même esthétique qu’aux pays des brumes! Le style gothique, nous n’avons cessé de le proclamer, jurait avec toutes les aspirations des Italiens; ils le subirent plutôt qu’ils ne le choisirent, et ne cessèrent de le considérer comme un élément de décoration plutôt que comme un élément de construction.
Le fait seul que la conception nouvelle des églises, telle qu’elle avait été élaborée par les Italiens du xv® et du XVI® siècle, devint la règle pour toute l’Europe chrétienne, et notamment pour des époques aussi profondément croyantes que le xvii® siècle, ne suffit-il pas à démontrer combien de consciences continuèrent de trouver leur idéal dans les modèles inventés et perfectionnés par Bramante et ses disciples?
Je n’ajouterai qu’un mot : n’eût-il pas été surprenant qu’une génération qui nous a légué les peintures et les sculptures religieuses si sincères et si éloquentes d’un Raphaël et d’un Michel-Ange, les Madones, les fresques de la chapelle Sixtine, la Pietà et le Moïse, n’eût montré que frivolité dans la construction des églises?
Le style gothique n’avait admis qu’une manière d’édifier un temple, qu’une formule unique pour exprimer la dévotion; la Renaissance laissa chaque artiste maître de traduire à sa guise ce sentiment, tout en se conformant à un certain nombre des règles liturgiques.
De là vient qu’en ce qui touchait le plan même des églises, bon nombre d’architectes ne se crurent plus liés par n’importe quelle tradition; la multiplicité des projets présentés pour le nouveau Saint-Pierre de Rome le prouva surabondamment : les auteurs de plusieurs d’entre eux, notamment les San Gallo, allèrent jusqu’à dissimuler complètement la forme de la croix, cette forme consacrée qui n’a cessé, sauf dans les églises circulaires (inspirées du Saint-Sépulcre), de servir de base, depuis le moyen âge jusqu’à nos jours, à tout édifice religieux.
Cependant, à travers les tâtonnements de la première heure, se dégagent assez
Plan de la croix grecque.
(Eglise de la ■ Madonna di San Biagio à Montepulciano.)
rapidement trois types, conformes, du moins dans leurs lignes générales, aux trois grands types du moyen câge : le type de la basilique chrétienne primitive, en d’autres termes le plan en forme de croix latine; le type grec, avec les quatre bras de la croix de longueur égale; et enfin le t}’pe circulaire; tous trois sont nettement définis dans le Traité de Francesco di Giorgio Martini, qui semble donner la préférence au type circulaire (livre IV, chap. ii).
Le besoin de combinaisons plus hardies, plus savoureuses et plus vivantes que celles des basiliques remises en honneur par l’Ecole florentine, par Brunellesco et ses disciples, se fit sentir principalement dans l’adoption des plans en forme de croix grecque avec une coupole au centre.
La Première Renaissance avait à peine connu cette disposition si éminemment féconde (chapelle des Pazzi à Florence, par Brunellesco; église San Sebastiano à Mantoue, par Alberti). L’ère nouvelle se l’appropria, en Toscane aussi bien qu’en Ombrie, dans les Etats de l’Eglise, en Vénétie ou en Lombardie. Le projet de Bramante pour Saint- Pierre de Rome, et c’est tout dire, avait la forme de la croix grecque. Léonard de Vinci, lui aussi, imagina — sur le papier — toute une série de combinaisons roulant sur le type dit concentrique (« Centralbauten », comme disent les Allemands).
Les églises circulaires ou polygonales, non moins rares à l’époque de la Première Renaissance que les églises en forme de croix grecque (église des Anges à Florence, par Brunellesco; église octogonale de Vicovaro, etc.), reprennent également faveur. Je citerai à tout hasard le « tempietto » de Bramante, près de San Pietro in Montorio à Rome, la « Consolazione » à Todi, « Santa Maria délia Croce » à Crema (1490), « Santa Maria di Canapanova » à Pavie (1492), 1’ « Incoronata » à Lodi (1488), etc.
Si nous envisageons successivement, dans l’ordre topographique, les differentes parties de l’église, nous constatons que le portiq,ue des anciens chrétiens, à peine entrevu par la Première Renaissance (portique de la chapelle des Pazzi), tend à reconquérir ses droits. Les portiques de « Santa Maria delle Grazie », près d’Arezzo, du dôme de Spolète, de l’église de la « Navicella » à Rome, etc., sont célèbres par l’élégance de leurs proportions ou la richesse de leur ornementation.
Aux FAÇADES, d’ordinaire si nues ou si plates de la Première Renaissance (t. I, p. 403-410), se substituent des façades animées, mouvementées, colorées, sur lesquelles les colonnes tendent à remplacer les pilastres et les colonnes accouplées les colonnes simples. Les niches, encore fort rares pendant la période pré-
Plan de la croix grecque.
(Eglise de la « Madonna delle Carceri à Prato.)