‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 2)Chapitre 150 sur 262 · FRA GIOCONDO · texte numérisé non relu

FRA GIOCONDO

à rappeler que le « Frate », fixé à Amboise en 1497, au service du roi Charles VIII, avec le titre de « deviseur de bâtimens », recevait les honoraires énormes de 3o ducats de carlins par mois (environ i5oo francs de notre monnaie). A quelque vingt ans de là, Léonard de Vinci, qui fut, lui aussi, un des hôtes d’Amboise, consignait dans un de ses recueils le croquis du conduit (le canal) de Blois, exécuté par son prédécesseur.

Le séjour de Fra Giocondo en France se prolongea jusqu’en iSoq, époque à laquelle il construisit à Paris, pour le roi Louis XII, l’ancien palais de la Cour des Comptes.

Lors du concours pour la reconstruction de Saint-Pierre de Rome, Fra Giocondo présenta un dessin, sur lequel Antonio da San Gallo le jeune traça ces mots : « Opinione e Disegnio di Fra Jocondo per Santo Pietro di Roma ». Ce dessin, aujourd’hui conservé à Florence, au Musée des Offices, nous montre l’emploi d’un système d’arcades rythmiques, dérivant de la basilique de Saint-Marc de Venise, et que l’on rencontre vers la même époque dans les églises de San Sepolcro à Plaisance, de San Salvatore à Venise, de San Niccolo à Todi et de Santa Giustina à Padoue'.

De Rome, Fra Giocondo se rendit à Venise, où on le trouve en i5o6. D’après Vasari, il aurait alors conçu l’idée géniale d’arrêter les atterrissements qui menaçaient les lagunes vénitiennes en établissant un canal destiné à conduire une partie des eaux de la Brenta dans les lagunes de Chioggia. Mais il résulte de recherches plus récentes que les premiers travaux de ce canal remontent à l’année 1488, et que Fra Giocondo y fut absolument étranger. Il rédigea, il est vrai, de nombreuses consultations sur ce grave problème pendant les années i5o6 et i5o7, mais ses idées ne furent pas adoptées. Le « Frate » se consola de son échec dans la société des humanistes dont regorgeait alors Venise, notamment de Pacioli et d’Alde Manuce, et prit une part active aux travaux de l’Académie aldine.

En i5o9 Fra Giocondo reçut de la République vénitienne la mission de défendre Trévise contre l’empereur Maximilien. En tout autre temps, une telle mission eût pu paraître étrange; mais lorsqu’un pape conduisait les troupes à l’assaut, faut-il s’étonner de voir un moine s’occuper de tracer des plans de fortifications !

Après une nouvelle éclipse, nous retrouvons Fra Giocondo à Venise dans les premiers mois de l’année iSiq, soumettant au Conseil (le 5 mars) ses plans pour la réédification du quartier du Rialto, détruit par un incendie l’année précédente. Vasari nous a laissé une description enthousiaste de ce projet; je crois intéressant de la reproduire ci-dessous : « Fra Giocondo, dit-il, voulait occuper l’espace entre le canal des Boucheries du Rialto et celui de l’Entrepôt des Farines, ce qui aurait formé un carré parfait, et donné

I. De Geymüller, les Projets primitifs, p. 10, 267, et Cento Disegni, p. 33.

en longueur à la façade du quartier tout le terrain qui s’étend jusqu’à l’embouchure des deux canaux dans le « Canal Grande ». Il voulait ensuite que le canal des Boucheries et celui de l’Entrepôt des Farines fussent réunis par un canal commun, de façon que le quartier aurait été complètement environné d’eau. D’un côté se serait trouvé le « Canal Grande », d’un autre côté le canal des Boucheries, d’un troisième côté le canal de l’Entrepôt, et enfin du quatrième côté le canal Commun. Entre les constructions et les canaux, Fra Giocondo entendait ménager un vaste quai où se seraient vendus des légumes, des fruits, les poissons et autres semblables denrées. Les boutiques bordant ces quais étaient réservées à la vente de comestibles de tout genre. Chacune des quatre ftçades du quartier devait être percée d’une grande porte. Avant d’entrer dans la place centrale, on aurait rencontré à droite et à gauche une rue courant tout autour du quartier et garnie de boutiques et de magasins destinés aux draps fins et aux étoffes de soie, principaux produits de l’industrie de la ville. Ces rues immenses aboutissaient aux portes des façades et conduisaient à la place centrale, environnée de belles galeries qui auraient servi aux marchands de tous les pays que leurs affaires appellent à Venise, véritable douane de l’Italie et même de l’Europe. Les boutiques de ces galeries auraient été habitées par des banquiers, des orfèvres et des joailliers. Au milieu de la place se serait élevé un temple magnifique dédié à saint Mathieu, et dans lequel les nobles auraient pu assister le matin aux offices divins. Quelques personnes rapportent que Fra Giocondo, craignant que ce temple ne gênât la circulation, y avait renoncé pour en construire deux autres, qu’il introduisait dans les galeries. Une foule d’autres détails, aussi remarquables par leur beauté que par leur utilité, entraient encore dans le plan de ce quartier. »

Mais le projet de Fra Giocondo fut écarté et remplacé par celui de Scarpagnino.

Le « Frate » ne devait pas tarder à prendre une brillante revanche : il fut préposé, avec Raphaël et Giuliano da San Gallo, à la direction de la reconstruction de Saint-Pierre, digne couronnement d’une carrière si longue et si remplie. On a vu plus haut à quel point Raphaël appréciait sa collaboration. Dans une lettre, signalée par M. de Geymüller et publiée par M. de Nolhac ', le bon moine nous initie lui-même à ses occupations,

I. « Au seigneur Aide, homme très instruit et très ami, à Venise. — Mon très cher messire Aide : Au milieu des chaleurs extrêmes et fort dangereuses qu’il fait ici, chacun cherche à vivre et à se tenir en santé ; on ne parle point d’autre chose. Bernardino est malade ainsi qu’un autre (serviteur) que j’ai amené de Venise, et jusqu’à présent ils me coûtent de bons ducats. De quelle manière j’étais attendu et comme j’ai été bien accueilli de beaucoup de monde et surtout du Souverain Pontife, les résultats le montrent assez. Je ne vous dirai pas de longues paroles, mais des faits. Tout d’abord le Pape m’a donné cent ducats d’or de la Chambre; puis il m’a payé quatre-vingts ducats de carlins pour le loyer d'une année d’une maison choisie près du palais (du Vatican) et de Saint-Pierre. C’est là que j’habite à présent : il y a jardins,

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