‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 2)Chapitre 212 sur 262 · La Katiüiial Gallery en 18/6, t. I, p. 3c · texte numérisé non relu

La Katiüiial Gallery en 18/6, t. I, p. 3c

2. Articfc de M. U. Rossi dans VArchivio storico delT Arte, 1890, p. lôo.

Turin, etc.), et différentes Madones (National Gallery, Musées de Francfort, de Berlin, etc.). Il serait oiseux d’entrer ici dans une discussion qui divise les juges les plus autorisés.

L’ardente curiosité qui frisait le fond du tempérament de Verrocchio le poussa, lui aussi, à s’essayer dans la peinture. Vasari nous le montre dessinant à la plume, avec l’intention de la peindre, une Bataille d’ Hommes nus, et composant les cartons de quelques tableaux d’histoire qu’il commença même à colorier. Mis en goût par ces essais, il exécuta pour les religieuses de San Domenico de Florence un tableau dont on ignore le sujet’. Il en fut si satisfait qu’il n’hésita pas à entreprendre, pour les moines de Vallombreuse, un Baptême du Christ. Mais son élève Léonard de Vinci, ajoute Vasari, alors très jeune, y ht un ange tellement supérieur à toutes les autres hgures, que Verrocchio, honteux d’être surpassé par un enfant, ne voulut plus jamais toucher un pinceau.

Le Baptême du Christ, aujourd’hui exposé à l’Académie des Beaux-Arts de Florence, se recommande par les plus rares qualités techniques : on sent le sculpteur dans la manière de construire les corps, dans l’anatomie, dans le jeu des muscles. Le coloris, d’autre part, malgré sa sobriété, témoigne d’une habileté consommée : en se bornant à des tons bruns, Verrocchio a créé un paysage qui annonce déjà ceux de son élève. Mais que de réserves à faire au point de vue de l’esthétique! La beauté manque aussi bien que l’expression : les têtes du Christ et du Précurseur sont véritablement hideuses. C’est le réalisme dans sa plus déplorable acception : l’artiste s’est attaché uniquement à ce qu’il y avait d’osseux, de maigre, de pauvre, dans ses modèles. Ces bras décharnés, ces visages atrophiés, ne sont même pas vraisemblables. Quel contraste l’ange peint par Léonard ne forme-t-il pas avec ces types repoussants! Le disciple a introduit dans le tableau la poésie qui semblait exclue, de propos délibéré, de cette forte, mais âpre académie.

Ce jugement sur le Baptême du Christ peut paraître sévère, mais les nombreux dessins de Verrocchio, dispersés dans les collections publiques ou privées, conhrment de tout point notre appréciation; on ne saurait rien imaginer de moins net, de moins plastique : les hgures sont empêtrées, d’une facture lourde et pauvre. Celui du Musée de l’École des Beaux-Arts, dont nous

I. Il y a une quinzaine d’années, un collectionneur florentin, le docteur Foresi, entassa brochures sur brochures et pamphlets sur pamphlets pour faire proclamer comme l’œuvre de Verrocchio un tableau, d’un coloris particulièrement cru, qui lui appartenait, et qui avait été gravé au siècle dernier dans rElntria pittrice comme se trouvant précisément dans l’église San Domenico. Mais cette revendication intéressée n’a pas prévalu. Ce tableau, une Sainte Conversation, sans analogie aucune avec le Baptême du Christ, se trouve actuellement en Ecosse. — Albertini, dans son Memoriale di moite Statue e Bitture... nella ciptà di Florentia (Florence, l5io), cite en outre « tre quadri grandi di Hercole, in tela, del Varrocchio («c) », conservés de son temps au Palais Vieux.

Lu Baptême du Christ (fragment). L’ange de gauche peint par Léonard de Vinci, L’ange de droite par Verrocchio (.\c,\démie des Beaux-Arts de Florence).

VKRROCCniO.

avons reproduit des fragments (pages 452 et 5oo), manque de clarté dans la conception , d’élégance et même de sûreté dans le trait. Il contient , au recto , des têtes d’enfant joufflues et un enfant debout ; au verso, divers croquis, un petit saint Jean - Baptiste assis , deux Enfants Jésus debout, un saint Sébastien assis, un bras attaché à un arbre, un enfant jouant du violon, un dieu debout, nu, tenant un thyrse ou une torche, trois études de chiens.

S’il ne reste qu’un seul spécimen authentique des essais en peinture de Verrocchio, l’inspiration plus ou moins directe du maître se trahit dans un certain nombre de tableaux dus à ses élèves , notamment dans la Vierge glorieuse, du Louvre, longtemps attribuée à Cosimo Rosselli. L’enfant nu, debout sur les genoux de la Vierge, trapu et laid, procède d’un des modèles sculptés par Wrrocchio; les anges au manière'.

l-'ra;;mein d’une .Madone attribuée à Pollajuolo.

(National Gallery de Londres.)

contraire, d’une élégance extrême, s’écartent de sa

Ni les Pollajuolo, ni Verrocchio n’avaient le sentiment de la beauté. Or ce sentiment, qui a fait, quoi qu’en pensent certains critiques, la grandeur de l’art

I. Voy. le mémoire de M. Paul Durrieu : Un Tableau de l'atelier de Verrocchio au Musée du Louvre, p. 23 et suiv.

E. Müntz. — II. Italie. L’Age d'ür.

italien et qui est le fondement même de tout art, s’imposait dès lors à la peinture florentine si elle voulait tenir tête aux Ecoles rivales. Écoutons à ce sujet un juge que même les plus acharnés réalistes de nos jours n’auront pas le courage de récuser : « Du choix des belles flgures. Ce qui me semble prêter une grâce toute particulière aux ouvrages d’un peintre, c’est de donner à ses flgures de belles physionomies. Cette grâce, celui qui ne la possède pas de naissance, peut l’acquérir par l’étude, de la manière suivante : Vois à emprunter à un grand nombre de beaux visages les parties qui sont bonnes, je veux dire les parties qui semblent belles plutôt au jugement public qu’au tien propre. Car tu pourrais te tromper et choisir des visages qui ressemblent au tien. Car souvent il semble que cette ressemblance précisément nous plaise, et si tu étais laid, tu choisirais des visages qui ne sont pas beaux et tu peindrais des flgures laides, ainsi que le font beaucoup de peintres, dont les flgures ressemblent souvent à leur auteur. Prends donc la beauté, comme je viens de te le dire, et grave-la dans ta mémoire ' » .

Qui parle ainsi? L’élève de Verrocchio, Léonard de Vinci.

Aucun peintre n’a eu en effet au même point que Léonard le culte de la forme caressée, irréprochable comme lignes et cependant pénétrée dans ses moindres parties, non seulement de la chaleur de la vie, mais encore de la chaleur du sentiment, du mystérieux rayonnement de l’âme. Son idéal, ce n’est ni la santé robuste, ni la beauté plantureuse, mais bien la délicatesse, parfois la morbidesse; son type de prédilection, c’est l’homme sensible, un peu rêveur, avec les qualités de l’âme l’emportant sur celles de l’esprit. La pureté de certains de ses contours n’a rien à envier à celle des plus beaux marbres grecs; le galbe en est aussi parfltit. L’effort pour créer un type se fait jour dans bon nombre de ses portraits d’adolescents (dessins du Musée de Louvre, de la Bibliothèque de Windsor, etc.). C’est à peine s’il semble avoir regardé la réalité; quelques coups de crayon, et déjà son imagination ardente a transfiguré, comme par une secousse électrique, le modèle qu’il a sous les yeux. Ce modèle, il le fixe sur le papier, tout chaud encore de l’improvisation qui a fait vibrer jusqu’aux moindres cordes de son âme.

Aborder dans le cadre si limité dont je dispose une étude approfondie sur la vie et l’œuvre de Léonard de \hnci — matière qui a besoin d’être renouvelée sur tous les points — serait absolument téméraire. Le lecteur m’excusera si, réservant pour un volume spécial l’étude de tant de problèmes ardus\

1. Léonard de Vinci, Traité de la Peinture, édit. Ludwig, ch. idp.

2. Bibl. : Je suis obligé de réserver pour le même volume la bibliographie — qui est encore toute à faire — des publications consacrées à Léonard. Il me suffira de rappeler ici les travau.x de M. Charles Ravaisson-Mollien (les Manuscrits de Léonard de Vinci. Paris, i88i et suiv.), de M. Richter (The literary IVorks of Leonardo da Vinci. Londres, i883; 2 vol.), de M. Uzielli (Ricerche intorno a Leonardo da Vinci. Florence, 1872-1884; 2 vol.), de M. Müller-Walde (Leonardo da Vinci. Munich, 1889 et suiv.), ainsi que les essais que j’ai consacrés au maître dans l’Art (1886, 1887, 1888 et 1889) et dans la Revue des Deux Mondes (i" octobre 1887).

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