‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 2)Chapitre 3 sur 262 · L atliéisme ou le matérialisme, alors · texte numérisé non relu

L atliéisme ou le matérialisme, alors

religieuse au XVI^ siècle, p. i65. Paris, 1884. même qu ils étaient formulés théoriquement

par

INTRODUCTION

Mais les pompes mondaines dont s’entourait la cour de Rome et qui scandalisèrent si fort les Réformateurs, les représentations théâtrales, la glorification du polythéisme antique, l’épicurisme d’un Léon X, bref le paganisme intellectuel, ne dérivent-ils pas en droite ligne de la Renaissance? Ces réminiscences de la Grèce et de l’Empire romain n’ont-elles pas contribué à affaiblir chez les représentants de l’Eglise le sentiment religieux et dans les masses, par une réaction fatale, le respect dû aux ministres de la religion? Essayons, avant d’aller plus loin, de répondre à ces objections.

Dès la fin du xv*" siècle il s’était rencontré quelques esprits chagrins, et dans le nombre un homme véritablement supérieur, pour mettre en cause nos amis, les champions de la Renaissance, pour leur imputer l’amollissement d’une société chez laquelle le culte des jouissances avait depuis longtemps fait taire l’austère théorie du détachement et de l’ascétisme, théorie dont on a parfois prétendu faire le fondement même du christianisme. La réaction eut pour théâtre le propre berceau de la Renaissance, Florence; elle menaça de transformer la nouvelle Athènes en une autre Genève, aussi maussade et intolérante que la future capitale de Galvin.

C’était au moment de la mort de Laurent le Magnifique, et à la veille des calamités qui allaient fondre sur l’Italie, creusant un sillon dans lequel le sang n’a cessé de couler pendant trois cent cinquante ans : Jérôme Savonarole parut, et, réformateur implacable, il proscrivit à la fois l’épicurisme intellectuel, le luxe et le bien-être, le naturalisme qui avait renouvelé l’art, le classicisme qui l’avait ennobli*. Il reprochait aux sectateurs des anciens l’immoralité de leurs sujets (les amours des dieux, la glorification

quelques philosophes, eurent beaucoup de peine à pénétrer dans la pratique. Il paraîtrait que le Pérugin, le tendre peintre de madones, ne put jamais faire entrer dans son cerveau de porphyre la croyance à la vie future. On cite également le cardinal Pétrucci, qui, condamné à mort par Léon X, refusa de se confesser. En ce qui touche Botticelli, cet artiste facétieux, après avoir accusé d’hérésie un de ses amis pour lui faire une charge, dut à son tour se justifier de partager les erreurs des épicuriens et de croire que l’âme périssait avec le corps. Il répondit qu’il avait cette opinion au sujet de l’âme de son ami, qui était une bête. Q.uant à Pierre d’Aranda, évêque de Calahorsa et majordome d’Alexandre VI, emprisonné en i5oo pour hérésie, et dont on a tenté de faire un champion de la libre pensée, il croyait au paradis et ne saurait par conséquent passer pour un athée. (Fabroni, Leonis X Vita, p. 286. — Burchard, Diaruim, édit. Thuasne, t. III, p. iS-iq. — Vasari, édit. Milanesi, t. III, p. 320.)

I. Dans les Précurseurs de la Renaissance (p. 220-237), j’ai consacré à la réaction contre la Renaissance et à la réforme de Savonarole un chapitre étendu, auquel le lecteur me permettra E. .Münlz. — II. Italie, L’.\ge d'or. d

Le cardinal Sadolet.

D’après une médaille anonj'ine du XVI" siècle.

du nu), aux naturalistes l’introduction de portraits contemporains dans les peintures sacrées.

Si Savonarole ne jeta pas au feu les auteurs classiques, comme il l’avait fait pour Pétrarque, Boccace, Pulci, il s’efforça du moins d’en soumettre la lecture à un contrôle sévère; s’il avoua que Platon (auquel il empruntait tant d’arguments, comme on le verra dans un des chapitres suivants) et Aristote avaient inventé force arguments pouvant être employés contre les hérétiques, il montrait aussi à ses auditeurs le chef de l’Académie brûlant en enfer en compagnie d’autres philosophes.

Le champ réservé à l’art par Savonarole était, somme toute, assez vaste.

Aussi un essaim, je devrais dire une école d’artistes, se groupa-t-il autour du prophète : les délia Robbia, Fra Bartolommeo délia Porta, le Pérugin, Lorenzo di Credi, Botticelli, le Cronaca, Mario del Tasso, Baccio da Montelupo, et les graveurs de ses sermons, Michel -Ange fut-il en relations personnelles avec lui? Toujours est-il qu’il resta sa vie durant attaché à sa doctrine et qu’il en devint le plus sublime interprète : ce qui avait déprimé les âmes faibles se changea chez lui en force et en éloquence. Savonarole était certes un grand saint, mais c’était aussi un grand naïf; il croyait à l’homme idéal et s’efforçait de constituer la meilleure des sociétés possibles, en faisant abstraction de tous les sentiments mauvais que la nature a mis dans le cœur humain. L’empire qu’il conquit sur un peuple aussi spirituel que les Florentins tient du miracle; mais on ne brave pas impunément une tradition séculaire et le génie d’une race : le triomphe du prophète ne servit qu’à rendre sa chute plus" éclatante. La civilisation moderne n’a pas eu d’ennemi plus éloquent, plus dangereux : c’est un insigne bonheur pour elle que le fougueux moine de Saint-Marc n’ait pas péri par le bras séculier et que la Renaissance n’ait pas à se reprocher le supplice de ce noble visionnaire.

La Renaissance, aurait-on pu objecter à Savonarole, a tantôt été active et

de le renvoyer. — Voyez aussi le très intéressant volume de M. Gustave Gruyer : hs Illustrations des écrits de Jérôme Savonarole publiés en Italie au .vr» et au XVr siècle, et les Paroles de Savonarole sur l'Art. Paris, Didot, 1879. — Jérôme Savonarole et son te7nps, par Pasquale Villari; trad. Gruyer. Pans, 1874. — Memorie dei più insigni Pitlori, Scultori e Architetti domenicani, par le P. Marchese 4' édit., Bologne, 1878-1879. — Notice de M. Bode dans V Annuaire des Musées de Berlin, 1887, p. 217 et suiv.

Jérôme Savonarole.

D’après une médaille anonyme du XVI" siècle.

Portrait de jeune femme par Botticelli. Collection IIis de la Salle (.Musée du Louvre.)

INTRODUCTION

tantôt passive; elle a tantôt été une cause et tantôt une résultante. Elle a été active, lorsqu’elle a déterminé dans la littérature ou dans l’art telle ou telle direction de style; elle a été passive, lorsque l’esprit italien, parvenu, en dehors d’elle, à une maturité et à une liberté illimitées, s’est tourné vers l’antiquité, comme il se serait tourné vers toute autre civilisation, par exemple vers celle de l’Orient, qui s’infiltra par tant de canaux dans la vie vénitienne. L’antiquité ne fournit, en cette circonstance, que le masque sous lequel se produisirent les acteurs; elle n’inspira aucune de leurs actions. Sachons gré aux Papes et à leurs auxiliaires, les princes de Milan, de Mantoue, de Ferrare, d’Urbin, de Naples, les Républiques de Florence et de Sienne, d’avoir choisi, parmi les divers modèles entre lesquels ils pouvaient hésiter, celui qui répon-, dait le mieux au génie des races latines et à l’esprit même de la civilisation moderne, d’avoir préféré au luxe si lourd des monarques asiatiques ou à la minutie et à l’étroitesse des Byzantins les libres et vivantes formules de la civilisation hellénique.

J’aborde la partie la plus délicate de ma tâche : l’examen de la responsabilité qui incombe à la Renaissance et à ses représentants — philosophes, hommes de science, littérateurs ou artistes , — dans l’effroyable corruption des cours italiennes à la fin du xv'^ et au commencement du xvU siècle, dans ces exemples sans nombre de simonie, de népotisme, de trahison, dans le relâchement des liens de la famille, dans les crimes domestiques qui décimèrent tant de dynasties, dans cette rage de duels ou dans cette multiplicité de guetapens, et d’autre part dans cette soif de jouissances qui n’eut rien à envier aux plus déplorables excès de la décadence romaine. Ici, l’étendue du mal ne saurait être niée, du moins pour les classes supérieures, mais les origines d’un tel état de choses peuvent être envisagées à des points de vue différents.

La perfidie, la dureté, la cruauté, le mépris de leurs semblables, l’indifférence sur le choix des moyens à employer pour atteindre le but, bref toutes ces pratiques odieuses qui ont fait des souverains italiens du xvi’’ siècle le type achevé des tyrans, certes ce ne sont pas là des symptômes nouveaux dans la Péninsule. Ne les rencontrons-nous pas déjà au moyen âge, chez Eccelino da Romano, chez les Scala de Vérone, chez les Visconti, les Malatesta et chez tant d’autres dynasties? Bien plus, les princes italiens ont-ils donc seuls foulé aux pieds tous les scrupules lorsqu’il s’agissait de satisfaire leur

ambition ou d’obéir à la raison d’État ? L’histoire des autres nations — France, Angleterre, Allemagne — ne nous apprend-elle pas que ces principes ne constituaient malheureusement pas une innovation ?

Est-il plus équitable d’imputer aux leçons de l’antiquité les raffinements qui s’introduisirent, aux approches du x\T’ siècle, dans la perpétration des crimes, la substitution du poison aux meurtres à main armée, l’emploi des sicaires, brel ce mélange de corruption et d’élégance, ce contraste entre le cynisme moral le plus effrayant et une politesse exquise, appliquée hypocritement à sauver les apparences ?

Le bien-être et l’instruction ne rendent pas toujours les hommes meilleurs, mais ils donnent à leurs passions des formes moins rudes. Le sauvage vise droit au but; les raffinés du xvL siècle ourdissent savamment leur trame et surprennent leur victime à la manière des félins, restant artistes jusque dans l’accomplissement des crimes les plus odieux. Aussi quels cris d’admiration n’arrachent pas à un Machiavel les préparatifs du fimeux guet-apens de Sinigaglia — « il bellissimo inganno », la très belle tromperie, — où César Borgia prit ennemis et alliés pêle-mêle dans un gigantesque coup de filet!

Ce qui a graduellement amené les souverains italiens à un tel degré d’indépendance en matière de morale (plus encore qu’en matière de religion), c’est, il faut le proclamer hautement, non l’étude de l’antiquité, mais cette ouverture d’esprit, cette vivacité d’intelligence, ce positivisme, qui s’étaient affirmés vers le xiif siècle chez l’empereur Frédéric II, par exemple, et qui firent de lui le premier souverain moderne; c’est, en un mot, l’individualisme ftvorisé par le raisonnement, non moins que par l’ardeur des passions, par la richesse non moins que par l’amour-propre. Nous retrouvons ici ce courant réaliste qui, dans la littérature et l’art italiens, se développe sans discontinuer, parallèlement au courant classique.

De ce sentiment prononcé du moi découlent les vices comme les vertus des Ludovic le More, des Jules II, des Léon X, des Alphonse d’Este, leur amour pour tout ce qui peut donner la gloire, leur goût si fin, et la magnificence qui nous a valu tant de créations immortelles. L’état d’esprit qu’engendrèrent des passions également excessives dans le bien et dans le mal ne pouvait que seconder l’essor des imaginations : s’agit-il de poésie ou d’art, mieux vaut un siècle corrompu qu’un siècle blasé et frivole, car du moins il mêlera à ses crimes des ardeurs généreuses.

La crise morale ne dura d’ailleurs pas : dès la fin du xvi'‘ siècle et à fortiori au siècle suivant, sous des gouvernements forts, et sans que le culte de 1 antiquité en fût affaibli, la justice et la modération reprirent leurs droits. Bien plus, en dressant une statistique rigoureuse de la criminalité en Italie,

INTRODUCTION

peut-ùtre trouverait-on que la période comprenant les dernières années du

Le Châtiment de la .Médisance.

Fac-similé d’une gravure italienne du .xvi® siècle.

XV® siècle et les premières du xyC oflre inhniment plus d’exemples de perhdie ou de férocité que la période suivante. Cet âge de fer, cet âge des despotes, que l’on pourrait aussi appeler l’âge de César Borgia, n’a-t-il pas vu se per-

pétuer tous les forfliits de Ludovic le More, d’Hercule d’Este, des Bentivoglio de Bologne, des Pétrucci de Sienne, des Baglioni et des Oddi de Pérouse, des Vitellozzo de Città de Castello, et de tant d’autres tyrans fameux! A peine Jules II monté sur le trône, on revient partout du moins à l’observation de certaines formes.

On passerait à la rigueur condamnation sur les crimes d’un César Borgia, d’un Laurent de Médicis le jeune, d’un Pierre-Louis Farnèse, pour leur opposer le spectacle consolateur de quelques cours secondaires, les Gonzague de Mantoue, les Montefeltro d’Urbin, si la corruption n’avait pas gagné, affirme-t-on, toutes les classes de la société italienne.

Assurément, chez la noblesse aussi bien que chez les littérateurs ou les artistes, les progrès de la richesse et des lumières ont singulièrement affaibli la notion du devoir. Pouvait-il en aller autrement dans l’Italie du xvP siècle! Les trésors conquis grâce à l’industrie indigène, si florissante, grâce au commerce avec le Levant, grâce aux innombrables maisons de banque échelonnées depuis Londres jusqu’au Caire, le sentiment de leur valeur personnelle, tant d’hommages reçus de l’Europe entière, la conviction que les hommes de talent sont au-dessus de la loi commune (la Péninsule, comme l’a spirituellement dit un historien moderne, n’était plus peuplée que de virtuoses'), et enfin, et par-dessus tout, la violence propre au caractère italien, suffisent à expliquer tant d’attentats abominables. La religion déjà avait été impuissante à refréner ces excès : que pouvait-on attendre d’un enseignement tout platonique tel que la Renaissance!

Si, parmi les littérateurs, beaucoup brillèrent par la pureté du caractère et la noblesse des idées, un grand nombre d’autres, s’inspirant des traditions de l’âge précédent (voy. notre tome I, p. 23), vendirent leur plume au plus offrant, et préparèrent ainsi l’avènement du cynique maître chanteur qui s’appela l’Arétin. La tendance à mettre en œuvre des sujets équivoques se généralisa de jour en jour (on se croirait revenu au temps de Boccace et de Sacchetti), non moins que le goût de la satire. Florence, ainsi que le constate Burckliardt, se transforma en une véritable école de médisance. Enfin la raison d’Etat et le principe de la double morale trouvèrent un théoricien de génie : croit-on qu’un écrivain supérieur tel que Machiavel formule impunément les doctrines que l’on sait? Ses défenseurs d’aujourd’hui ont beau soutenir, dans leurs tentatives de réhabilitation, qu’il n’a pas inventé ces doctrines : le fait seul de les avoir énoncées et codifiées constitue pour lui la plus grave responsabilité.

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