I. Émile Gebhart, la Retiaissancc Halienne, p
INTRODUCTION
Quant aux artistes, s’ils cessèrent de foire partie de la bourgeoisie paisible et modeste pour prendre rang parmi les gentilshommes, pour porter l’épée et au besoin pour la manier, on s’est trop habitué à les juger d’après Benvenuto Cellini et Leone Leoni. Que de belles et nobles figures à opposer à ces deux forbans! Que de traits touchants : Filippino Lippi renonçant à une commande avantageuse pour en fitire bénéficier Léonard de Vinci; Jean d’Udine, riche et célèbre, se rendant à Rome incognito, couvert de misérables vêtements et en compagnie de pauvres pèlerins, pour gagner le pardon, lors du jubilé de i55o; François Monsignori refusant, malgré les sollicitations du marquis de Mantoue, de peindre des sujets licencieux. En regardant de près, on découvrirait à coup sûr que les passions mauvaises ne parvinrent à leur paroxysme que lorsque le talent commença de manquer, que lorsqu’une surexcitation fébrile dut tenir lieu d’inspiration. Chez les contemporains de Raphaël, rien de pareil : ils ont encore trop de santé et de fécondité dans l’esprit pour que leur caractère ne s’en ressente pas.
Attachons-nous donc à ce qu’il y avait de meilleur dans la société italienne de la Renaissance, non à ce qu’il y avait de plus odieux, de plus méprisable ; attachons-nous à ces hautes qualités, à ces nobles exemples, seuls dignes de vivre à travers les siècles : malgré les apparences, ils comptaient encore des représentants sans nombre.
Aux éléments généraux qui viennent d’être passés en revue — patriotisme, religion, morale, — s’ajoutent, pour compléter le milieu dans lequel devait germer l’art du xvF siècle, un certain nombre de facteurs plus spéciaux, dont il est temps d’indiquer du moins les plus importants. Il est tout un groupe d’influences que la grave histoire néglige d’ordinaire, mais qui pèsent sur les destinées de l’art aussi directement, à coup sûr, que les vicissitudes politiques ou les croyances religieuses, que les vertus publiques ou privées.
Les heureuses dispositions psychologiques de l’Italie, à l’époque de la Seconde Renaissance, trouvèrent un précieux appui dans ces mille particularités de la vie privée, qui donnent à une société sa physionomie véritable et presque sa raison d’être. La prospérité générale aidant*, toutes les formes de
I. La prospérité financière de l’Italie survécut en eflfet à sa puissance militaire : si la Péninsule cessa de s’enrichir (sa richesse diminue au profit des deux nations qui ont le plus absorbé et le moins rendu, surtout en matière d’art : l’Espagne et le Portugal), elle conserva du moins
l’existence se relèvent, s’ennoblissent par la recherche des plaisirs de 1 esprit. Dans les relations de famille, dans le commerce, l’industrie, la diplomatie et jusque dans l’art militaire, partout éclate le besoin de donner à chaque action, à chaque parole, à chaque ustensile et à chaque machine, le tour le plus éléaant, d’élever l’imagination au-dessus des préoccupations vulgaires, de masquer les intérêts mesquins, de dérober le spectacle de la lutte pour 1 existence. On
voit refleurir chez Bembo aussi bien que chez
Michel -Ange une délicatesse de sentiments qui n’a rien à envier à la chaste passion de Pétrarque pour Laure. Il n’est pas jusqu’à la partie la moins respectable du monde féminin qui ne cherche à se relever par le culte des belles choses, voire par l’étude du latin, étude dont témoignent entre autres les Lettere di Coriigiane del secolo xvi, publiées par M. Ferrari. Aussi lorsque la belle Imperia, émule d’Aspasie, mourut en i5ii, à peine câgée de vingtsix ans, Rome entière lui fit- elle de magnifiques tunérailles. Nulle époque ne poussa plus loin le culte des emblèmes, des ornements et des fêtes. Point de festin qui ne fût relevé, non seulement par des plats savants conformes aux prescriptions du code de la gastronomie, mais encore par les pièces montées les plus ingénieuses, par une belle musique, par des improvisations poétiques. Les engins de destruction eux-mêmes disparurent sous les fleurs et les arabesques; on commandait des bombardes aux sculpteurs les plus fameux. Partout, en un mot, une imagination alerte s’occupait d’animer et d’embellir la matière.
Je dirai même que les beaux-arts, et surtout la peinture, tendaient dès lors à occuper dans la vie sociale une place hors de proportion avec leur rôle véritable. A force de regarder des statues et des tableaux, bien des amateurs finirent par oublier qu’une existence véritablement saine et digne ne doit pas comprendre uniquement le culte du beau : le patriotisme, la justice, la charité, l’amour de la science et bien d’autres aspirations n’y ont-elles pas leur place marquée au même titre? Sebastiano del Piombo n’avait pas absolument tort.
les trésors accumulés par les générations précédentes. Il faut que cette réserve ait été bien extraordinaire pour que les Italiens aient pu vivre ainsi dans l’aisance jusque vers l’époque de la Révolution française.
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lorsque, une fois en possession de son riche office de plombcur des bulles pon-
tificales, il se plaignait de cet envahissement et prédisait que, pour peu qu’il vécût assez longtemps, il verrait jusqu’aux moindres objets couverts de peintures*. En effet, la peinture menaçait de tout envahir, depuis les caparaçons de chevaux, les « barde da cavallo », les fanions, les étendards, les enseignes, les meubles les plus simples, escabeaux, tables, têtes de lit, jusqu’aux fitçades des maisons et des palais. Plus de repos pour l’œil; un pas encore, et l’Italie se serait transformée en un gigantesque musée, fermé à la nature. Du moins cet engouement prouve-t-il par combien de liens l’art, jusque vers le second quart du xvU siècle, se rattachait à la vie de tous les jours.
La religion la première proclama son alliance indissoluble avec l’art : l’Italien ne croit qu’à ce qu’il voit; chez lui, toute recrudescence de ferveur a pour conséquence une recrudescence dans l’embellissement des églises, dans le luxe des cérémonies, et quels trésors de ferveur l’Italie possédait encore au xvU siècle, on le sait aujourd’hui de reste (voy. p. 22). Aussi la peinture, qui l’emporte décidément dans
la faveur populaire sur la sculpture, trop pénétrée, quoi qu elle fitsse, des influences païennes, règne-t-elle en souveraine dans les églises, les monastères et jusque dans les chemins de croix, jusque dans les oratoires installés tant
Le Luxe du mobilier au xvi' siècle.
La Sonnelle de Léon X, d'après le portrait de ce pape par Rapliaèl.
1. « E credo, s’io vivo molto, clie, non andrà troppo, si vedrà depinto ogni cosa. « (\asaii, édit. Milanesi, t. V, p. .584.) On peignait jusqu’aux couvercles des boîtes destinées a renfermer des peintures. Le Bronzino, alors élève du Pontormo, orna un de ces couvercles de la figure de Pygmalion suppliant Vénus d'animer la statue qu’il vient de sculpter. Rappelons que B. Castiglione, dans II Cortegiauo, recommandait instamment à son courtisan modèle, en sappuyaiii sur l’autorité des anciens, d’apprendre le dessin et d’acquérir du moins quelque pratique de la peinture.
E. .Müntz. — II. Italie. L'Age d'ür.
bien que mal au coin d’une maison de village, sous un méchant auvent. Le service religieux (les fonctions sacrées, comme on dit en Italie) réclamait des peintres peut-être dix fois plus de travaux que de nos jours, depuis les cierges peints jusqu’au triptyque du maître-autel. C’était tout d’abord un luxe de tableaux dont il est difficile aujourd’hui de se taire' une idée : point de chapelle sans fresque ou sans retable. Aux tableaux faisaient pendants les bannières que l’on déployait dans les processions, et ces bannières il fallait qu’elles fussent signées des noms les plus fameux : les Antonio Pollajuolo, les Signorelli, les Pérugin, les Raphaël et jusqu’aux Titien les recherchaient, car la moindre bannière rapportait autant et plus que de précieux retables.
Pour une foule d’autres ornements sacrés, la peinture luttait sans cesse avec la broderie et la tapisserie, usurpant, il faut bien le reconnaître, sur les droits de ses sœurs cadettes. Tantôt Franciabigio et Andrea del Sarto peignent, sur les rideaux du cliœuir de l’Annunziata de Florence, V Annonciation et la Descente de Croix-, tantôt Niccolo Soggi décore un baldaquin d’une peinture en médaillon représentant une Madone; tantôt Ridolfo Ghirlandajo figure, sur deux grandes courtines de toile noire destinées à orner, le jour des Morts, le baldaquin du maître autel, toutes sortes de scènes lugubres, trépas d’empereurs, de papes, de rois, ainsi que des têtes de mort.
Et quelle débauche d’art si nous abordions le domaine sans limites du mobilier religieux, de l’orfèvrerie religieuse, de la broderie religieuse (des peintres célèbres, tels que Raffaellino del Garbo ou Andrea Feltrini, se firent une spécialité du dessin de patrons pour la broderie des ornements d’église); les stalles sculptées ou incrustées par des maîtres tels que les Fra Giovanni de Vérone, les Fra Damiano de Bergame; les livres de chœur enluminés par Attavante; les verrières peintes par le Frère Guillaume de Marcillat ! Cette émulation égalait celle des périodes les plus enthousiastes du moyen âge, avec cette différence que les fidèles du xvp siècle estimaient moins telle ou telle image en raison de sa beauté qu’en raison du nom dont elle était signée.
Pour certaines fêtes religieuses, le clergé déployait non seulement un luxe, mais encore une fécondité d’imagination et une variété de ressources dont peutêtre seuls les décors de nos féeries modernes peuvent donner une idée. A Florence, le chapitre du Carminé faisait construire chaque année pour l’Ascension une vaste machine du sommet de laquelle le Christ, porté sur un nuage couvert d’anges, montait au ciel, laissant les apôtres sur la montagne. Au-dessus de la tribune principale, on disposait un autre ciel où de vastes roues en forme de dévidoir faisaient tourner dix zones, garnies de petites lanternes de cuivre toujours maintenues en équilibre. De ce ciel sortaient deux gros câbles dont
INTRODLTTIOX.
chacun était armé d’une petite poulie en bronze qui soutenait une barre de fer fixée sur une plaque où reposaient deux anges liés par la ceinture, qui restaient toujours droits, à l’aide d’un contrepoids placé sous leurs pieds. Le tout était couvert d’un nuage de coton plein de chérubins, de séraphins et d’autres anges qu’un câble tombant du ciel laissait descendre presque sur le théâtre où se récitait la fête. Lorsqu’ils avaient annoncé au Christ qu’il devait monter au ciel , ils faisaient la révérence et retournaient au lieu d’où ils étaient venus, et par les mêmes moyens. Ces inventions, ajoute Vasari, furent attribuées au Cecca; car, bien que longtemps auparavant Filippo Brunelleschi en eût montré de pareilles, le Cecca y ajouta de nombreuses améliorations.
Un pape montait-il sur le trône, églises, communautés religieuses, aussi bien que municipalités, courtisans et clients de tout rang, s’empressaient d’orner les édifices publics ou leur habitation particulière des armoiries du nouveau maître. Sculpteurs et peintres fiiisaient assaut de talent dans ce genre en apparence secondaire : ils mettaient au jour de véritables chefs-d’œuvre. Parmi les écussons sculptés ou peints à l’occasion de l’élection de Léon X, soit à Rome, soit à Florence, Vasari signale ceux de Baldassare Peruzzi, de Baccio da Montelupo, d’Andrea Feltrini et de Jacopo da Pontormo. Les armoiries exécutées par ce dernier artiste pour l’église de l’Annonciation de Florence comprenaient un écusson en pierre dorée et ornée de grotesques, entre une figure de la Foi et une figure de la Charité, avec des génies.
Michel-Ange lui-même s’extasiait devant la beauté de cet ouvrage.
L’art, ou pour mieux dire la peinture, ne tenait pas moins de place dans la vie civile. Point d’événe- La Résurrection de Lazare.
Vitrail peint
ments marquants, entrées triomphales, mariages par Guillaume de .Marciiiat.
. . r ■ 1 ^ (Cathédrale d’Arezzo.)
princiers, funérailles d’hommes célèbres, qu il ne fût
appelé à embellir ou à éterniser. Les décorations que nous abandonnons aujourd’hui à de vulgaires tapissiers, c’étaient les peintres le plus en renom qui les acceptaient avec empressement. La décoration des arcs et des chars de
triomphe mettait en mouvement l’élite d’une école. Baldassare Peruzzi associa son nom aux fêtes données par le Sénat romain en i5t5, lois de la nomination de )ulien de Médicis comme patricien romain. A Horence, ce que cette capitale de l’art comptait de peintres, de sculpteurs et d architectes de mai que — et l’on sait s’ils v pullulaient, — prit part aux préparatifs de 1 entiee tiiom-
phale de Léon X dans sa ville natale (i5i5). La description d’une fête plus modeste, le divertissement organisé dans la même cité, par Julien de Médicis, pendant le carnaval de i5i3, à l’occasion de l’élection du même Léon X, fera toucher au doigt l’importance des services qu’on réclamait des peintres : on organisa trois chars d’une grande richesse, représentant VEnfajicc, VAge mûr et la Vieillesse, avec des ornements sculptés ou peints par Raffaello delle Vivuole, le Carota, Andrea Feltrini, Andrea del Sarto et Jacopo da Pontormo.
Laurent de Médicis le jeune voulut que la société du « Broncone » (un tronc de laurier), dont il était le chef, surpassât en magnificence celle du Diamant, présidée par son oncle Julien. Il eut recours à Jacopo Nardi, noble et savant gentilhomme, et le chargea d’organiser six autres chars.
Le premier de ces chars, traîné par une paire de bœufs couverts de feuillage, représentait l’Age de Saturne et de Janus, ou l’Age d’Or. Au sommet se tenaient Saturne avec sa faux et Janus avec sa double face et avec les clefs du temple de la Paix. Sous les pieds de ces divinités le Pontormo avait
Paix nielliie, représentant la .Mort et l'.Vssomption de la Vierg'e. (Collection de .M. Spitzer.)
l'KTKS I>K LA KkNAISSANCK ScKNKS 1>K L HiSTOIUK I>K S AI NTK - ( : HSUI.K. l’AU CAl^rACCIO (At'ADKMIK DKS UkaUX'AuTS DK VkNISK)
Vv r
INTROnrc'TION,
peint, avec infiniment d’élègancc et avec une grande variété de couleurs, la Fureur enchaînée, et plusieurs sujets relatifs à Saturne. Six couples de pâtres
Stalles de l'é^dise Saint-Pierre à l^érouse.
nus, recouverts seulement de peaux de martre et d hermine, chaussés de brodequins antiques, portant des panetières et couronnés de guirlandes de feuilles, accompagnaient ce char. Les chevaux sur lesquels étaient montés ces bergers avaient en guise de selles des peaux de lion , de tigre et de
loup cervier, dont les griffes dorées pendaient de chaque côté. Les croupières étaient en cordes d’or ; les étriers avaient la forme de tètes de bélier, de chien ou d’autres animaux; les brides et les rênes se composaient de tresses d’argent et de feuillage. Chaque berger était suivi de quatre pastoureaux couverts de peaux moins riches, tenant des torches qui ressemblaient à des troncs de laurier et à des branches de pin, d’un superbe effet. Deux paires de bœufs couverts de somptueuses étoffes traînaient le second char; de leurs cornes dorées pendaient des guirlandes de fleurs et des chapelets. Sur ce char était Numa Pompilius, le second roi de Rome, entouré des livres de la religion, de tous les ornements sacerdotaux et des instruments nécessaires aux sacrifices. Venaient ensuite six prêtres montés sur des mules magnifiques. Des voiles ornés de feuilles de lierre brodées en or et en argent leur couvraient la tête; leurs robes, imitées de l’antique, étaient frangées d’or. Les uns tenaient un encensoir, les autres un vase d’or ou quelque objet du même genre. A leurs côtés marchaient des ministres subalternes qui portaient des candélabres antiques, d’un très beau dessin. Sur le troisième char, attelé de huit chevaux d’une rare beauté et décoré de peintures par le Pontormo, se tenait Titus Manlius Torquatus, qui fut consul après la première guerre punique et dont le sage gouvernement rendit Rome florissante. Ce char était précédé de douze sénateurs vêtus de toges et montés sur des chevaux couverts de housses de toile d’or; une foule de licteurs portant des faisceaux, des haches et les autres insignes de la Justice les accompagnaient. Quatre buffles arrangés en éléphants tiraient le quatrième char, qui représentait le Triomphe de Jules César après la défaite de Cléopâtre. Le Pontormo y avait peint les plus rameuses actions du conquérant. Douze chevaliers, dont les armes éclatantes étaient enrichies d’or, accompagnaient ce char; chacun d’eux avait une lance appuyée sur la cuisse. Leurs écuyers portaient des torches figurant des trophées. Sur le cinquième char, traîné par des chevaux ailés qui avaient la forme de griffons, se trouvait César-Auguste, dominateur du monde. Douze poètes à cheval, vêtus chacun du costume de leur province et couronnés de lauriers, ainsi que l’empereur, lui servaient d’escorte. César-Auguste avait toujours fiivorisé les poètes, et leurs ouvrages avaient contribué à l’immortaliser. Chacun de ces poètes avait une écharpe sur laquelle son nom était écrit. Sur le sixième char, très bien décoré par le Pontormo, et attelé de quatre paires de génisses richement harnachées, était assis l’empereur Trajan. Il était précédé de douze docteurs ou jurisconsultes à cheval, vêtus de longues toges et de mozettes de vair. Des scribes, des copistes, des garde-notes portant des torches, des livres et des manuscrits, formaient leur escorte. A la suite de ces six chars venait le char ou triomphe de l’Age d’Or, orné de très belles peintures parle Pontormo, et par Baccio Bandinelli de nombreuses figures en relief, parmi lesquelles on
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louait beaucoup les Quatre Vertus Cardinales. Du milieu du char s’élevait un immense globe sur lequel était étendu un cadavre couvert d’une armure toute rouillée. Du flanc de ce cadavre sortait un enfant nu et doré, pour représenter la résurrection de l’Age d’Or et la fln du Siècle de Fer, miracle opéré par l’élévation de Léon X au pontiflcat. Le tronc desséché de laurier, dont les feuilles reverdissaient, exprimait la même idée, bien que plusieurs personnes prétendissent qu’il faisait allusion à Laurent de Médicis, duc d’Urbin. Je dois ajouter que l’enfant que l’on avait doré mourut bientôt après des suites de cette opération, qu’il avait endurée pour gagner dix écus. (Vasari.)
S’agissait-il de représentations thécâtrales, ici encore la peinture brillait au tout premier rang. Que d’artistes célèbres, pour nous borner au premier quart du xvU siècle, se sont félicités de prêter leur concours à ces décorations éphémères : Peruzzi, Andrea del Sarto, Aristotele da San Gallo, Ridolfo Ghirlandajo, Francia Bigio et le grand Raphaël.
La description de la mise en scène imaginée par Baldassare Castiglione, à Urbin, entre iSoq et i5io, à l’occasion de la représentation de la Calandra, la fameuse comédie de son ami Bibbiena, en dira plus à ce sujet que tous les commentaires. « La scène était censée se passer dans une rue située à l’extrémité d’une ville, entre le mur d’enceinte et les dernières maisons. Du plancher du théâtre jusqu’à terre on avait flguré au naturel le mur de la cité avec deux grosses tours. Aux deux extrémités de la salle étaient placés d’un côté les joueurs de hautbois (« pifleri »), de l’autre les trompettes; au milieu était un second passage magnifiquement décoré. La salle était disposée comme si elle eût été le fossé de la ville, traversé par deux murailles comme celles qui soutiennent des aqueducs. Le côté où étaient placés les gradins pour s’asseoir était orné de tapisseries représentant le Siège de Troie '. Au-dessus, un grand entablement en saillie, avec une inscription en grosses lettres blanches sur un champ d’azur, inscription qui garnissait toute cette moitié de la salle :
Bella f'oris, ludosque domi excrcebat et ipse Caesar : magni ctenim est utraque cura animi.
« Au ciel de la salle étaient attachées de très grandes guirlandes de verdure, qui garnissaient presque la voûte entière, de laquelle pendaient des fils de fer, par les trous des rosaces qui ornaient cette voûte; ces fils portaient deux rangs de candélabres d’un côté à l’autre de la salle, avec treize lettres, correspondant au nombre de trous percés dans la voûte, et disposées de la
I . C’est Ut suite célèbre, exécutée à Urbin même sous le duc Frédéric.
manière suivante : Delici.k Populi; ces lettres étaient tellement grandes, que sur chacune d’elles on avait Prit tenir depuis sept jusqu’à dix torches qui répandaient une très grande lumière. La scène représentait une ties belle ville, avec des rues, des palais, des églises, des tours; lues \éritables ainsi que les autres objets en reliet, mais exécutées en outre avec le secouis d une
l.e Triomphe de Jules César, par Andrea .Mantegna.
Frap’meiU d’un des cartons conservés à Ilainpton- Court.
très bonne peinture et d’une perspective bien entendue. Entre autres choses, on y voyait un temple à huit taces en demi-relier, si bien achevé, qu’avec toutes les ressources que possède l’Etat d’Urbin, il paraissait impossible qu’il eût été exécuté en quatre mois. Il était entièrement travaillé en stuc, avec de beaux bas-reliefs représentant divers traits d’histoire. Les fenêtres imitaient l’albâtre, et toutes les architraves et les corniches étaient en or hn et en azur d’outre-mer; à certaines places, des vitres imitant des pierreries qui paraissaient naturelles; autour, des figures en relief, imitant le marbre, des colon-
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nettes découpées; il serait trop long denumérer le surplus. Ce temple était placé comme au milieu. D’un côté était un arc de triomphe, éloigné du mur d’au moins une canne. Entre l’architrave et la voussure de l’arc était représentée admirablement, imitant le marbre, mais en peinture, VHistoirc des trois Horaces. Dans deux niches, au-dessus des deux pilastres soutenant l’arc, on
l.u Triomphe de Jules César, par Andrea Mantep'na. Frapmeiit d’un des cartons conservés à Ilanipton-Courl.
avait placé deux statuettes sculptées, représentant deux Victoires tenant à la main deux trophées en stuc. Au sommet de l’arc était une ligure également très belle, entièrement sculptée, revêtue de son armure, dans la plus belle pose, et frappant avec une lance un homme nu étendu à scs pieds. De chaque côté du cheval, on avait élevé comme de petits autels sur chacun desquels était un vase de feu très ardent qui dura pendant toute la comédie '. »
I. Lettre de B. Castiglione, traduite dans VHistoirc des plus célèbres Amateurs italiens, de M. Dumesnil, p. 5a et suiv.
E. Münlz. — II. Italie. L'.V<>:e d’Or.
Il n’était pas jusqu’à l’austère Thémis qui ne réclamât le concours des peintres. En i5i8, à Rome, un certain Johannes Simon de Vérone dut représenter en douze tableaux les méfaits et crimes d’un prêtre lorrain condamné à la dégradation'. En i52Q-i53o, lors du siège de Florence, Andrea del Sarto fut requis de peindre sur la fliçade du palais du Podestat les capitaines qui avaient pris la fuite en emportant leur solde et divers citoyens qui avaient quitté la ville sans autorisation. Il accepta et peignit de sa main ces images ignominieuses; mais, pour ne pas recevoir, comme Andrea del Castagno, le surnom d’Andrea degli Impiccati (André, le peintre des Pendus : voy. t. I, p. 004), il fit mettre le contrat au nom de son élève Bernardo del Buda et ne travailla lui-même qu’en cachette. La galerie des Offices possède cinq esquisses à la sanguine destinées à ces fresques, qui furent recouvertes d’un badigeon dès le xvi‘‘ siècle.
L’art même qui par son essence paraît le plus en* opposition avec les beauxarts, l’art de la guerre, mettait sans cesse à contribution peintres, sculpteurs, orfèvres. Rappelons les belles cuirasses gravées de Milan, la rondache de Léonard, avec la tête de Méduse, les caparaçons peints par les Genga et par le Francia, les fiammes de trompette mises en couleur par Jean d’Udine, l’auxiliaire de Raphaël et le plus délicat des ornemanistes de la Renaissance.
Considérons-nous la vie domestique, ici encore la peinture se rattache intimement à toutes les joies et à toutes les douleurs, aux fiançailles, à la naissance des enfants, aux funérailles. C’étaient tantôt des coffres de mariage ornés de scènes historiques ou symboliques, tantôt des plateaux d’accoucliées, tantôt des bannières destinées à figurer aux obsèques. Etudions successivement quelquesuns de ces usages. Des coffres de mariage, des « cassoni », il en a déjà été question dans notre premier volume (p. 35-37). Bornons-nous à rappeler que Pinturicchio, Filippino Lippi, Signorelli, Piero di Cosimo, Jacopo da Pontormo et une foule d’autres artistes de marque ne dédaignèrent pas de décorer les laces de ces meubles destinés à renfermer les trousseaux des jeunes mariées: « quæ nupta at carum tulit marituni' ». On peut voir un choix assez varié de ces peintures au musée de Cluny.
Les meubles peints rappelaient les événements les plus marquants de la vie de famille. Il faut voir comme la femme de P. F. Borgherini apostropha Palla, l’émissaire du roi François f '', lorsque, au moment du siège de Florence, il voulut enlever son lit nuptial, peint par Pontormo, sous prétexte de le sauver de la destruction : « Ce lit que tu demandes pour ton intérêt personnel et à cause de ton avidité, ce lit, lui répliqua la vaillante patricienne, est celui démon mariage,