Voy. Symonds, Renaissance in Italy, t. \’, p. 5o
LKS DOUZE CESARS,
Les graveurs, obligés, dans leurs productions destinées à être répandues à grand nombre, de compter plus rigoureusement que les peintres avec le goût du public, les graveurs, dis-je, ont en outre mis en scène, qui Scipion (tour à tour représenté comme vainqueur d’Annibal ou comme vainqueur de ses propres passions : gravures de Marc-Antoine, du Maître au dé et d’un anonyme; Bartsch, t. XV, p. 3o-3i ; Passavant, t. VI, p. 82), qui Marins en prison, qui Crassus défltit par les Parthes (Passavant, t.VI, p. 139, 170, etc.).
Lorsque les idées de dictature commencèrent à remplacer le flirouche attachement pour la li-
berté, les Césars,
représentants par excellence de l’autorité politique légitime, s’imposèrent en tous lieux; ils en vinrent, d’après le mot de Burckhardt, à former le pendant des douze Apôtres L Bornons-nous à citer, outre des portraits en médaillon se chiffrant par centaines, la Présentation à César de la tête de Pompée, tapisserie lombarde de la fin du xv** siècle, la Mort de Cléopâtre, tableaux de Domenico Puligo et de Piero di Cosimo, les gravures de Marc- Antoine et du Maître de i5i5, celles d’Agostino Veneziano d’après Bandinelli (i5i5) et d’après un élève de Raphaël, une majolique (Delange, pi. XXII), le Monde des Animaux rendant hommage à César, peinture inachevée d’Andrea del Sarto à Poggio a Cajano, les Peuples apportant le tribut à César, peinture de
La Mort de Lucrèce.
Fac-similé de l’estampe de Marc-.\iitoine, d’après Raphaël.
I. Sur les portraits d’empereurs romains au xv" siècle, voy. notre tome I, p. 2.5o-2.5i. E, -Müntz. — II. Italie. L’.\<re d’Or,
B. Peruzzi à Rome, la Mort de César, peinture de V. Tamagni sur la place de Saint-Louis des Français, également à Rome. Mais les maîtres sont rares en tout temps, et bien peu de ces laborieux interprètes surent entrer dans le vif des sujets et surtout les renouveler.
Après la mort de Raphaël, ses successeurs ne se contentèrent plus de choisir çà et là un épisode caractéristique : les Jules Romain, les Polydore de Caravage, les Maturino, les Perino del ^^aga, les Rosso voulurent dérouler en des fresques colossales la suite entière de Thistoire grecque ou de l’histoire romaine. La passion pour la méthode fut un de leurs traits distinctifs. Mais n’anticipons pas sur la marche des événements : nous retrouverons les productions de ces épigones dans notre prochain volume.
Je constate, à la décharge des artistes, qu’ici encore, quelque abus qu’ils aient pu faire des souvenirs classiques, ils parlèrent plus souvent que les littérateurs le langage du peuple, vécurent plus longtemps en communion d’idées avec lui. Rien de plus naturel : beaucoup d’entre eux sortaient des classes les plus humbles; leur instruction à tous laissait relativement à désirer : — au fond qu’avaient-ils besoin d’érudition ! — Et puis , travaillant surtout sur commande, il leur fallait compter plus que les littérateurs avec les goûts de la masse des fidèles.
Il en résulta qu’ils restèrent plus longtemps attachés aux traditions populaires, qu’ils n’apprirent que tardivement à démêler l’histoire d’avec la légende. C’est ainsi que, jusque vers le milieu du xvf siècle, les Peruzzi, les Perino del Vaga, les Garofitlo, continuèrent d’interpréter, à l’envi des- peintres flamands et allemands, les sujets empruntés aux superstitions les plus bizarres du moyen âge, par exemple aux Mirabilia urhis Ronue, tels que V Apparition delà Vierge à l’empereur Auguste'.
La résurrection de l’antiquité avait jeté dans la circulation une masse énorme d’idées et d’images, non plus laborieusement conquises par l’effort de générations entières, mais subitement livrées aux convoitises de tout venant, comme le trésor que met au jour la pioche d’un ouvrier ignorant. Cette invasion ne pouvait manquer d’engendrer à la longue la banalité, l’ennui, la dissolution. Les Ecoles comme les individualités s’effacèrent sous une telle avalanche de souvenirs. On en arriva à ne plus voir qu’à travers un prisme, et il en résulta chez certains artistes une véritable impuissance à représenter la réalité; nous en avons pour preuve certains portraits absolument impersonnels, tels que celui de Raphaël gravé par Marc-Antoine et celui de Michel-Ange édité par Pietro de Nobilibus. De là aussi la tendance à donner aux contemporains le costume
I. Pour ce qui est de l'étrange légende du sorcier Virgile, je n’en connais pour l’Italie qu’une seule interprétation, et encore date-t-elle du xv° siècle ; c’est une gravure dans le goût de Baldini (voy. t. I, p. 218). Au nord des Alpes, au contraire, cette légende tenta Lucas de Leyde, Pencz, Hopfer et bien d’autres.