LE RÉALISME
morale (et non plus de la ressemblance physique) est précisément ce qui éloignera les cinquecentistes du réalisme. Leurs devanciers auraient cru forfaire à leur art en faisant grâce d’une ride ou d’un cheveu blanc aux originaux qui posaient devant eux ; ils leur laissent une physionomie impassible, parce que, préoccupés de rendre la ressemblance physique, ils n’avaient pas eu le temps de penser à y ajouter la peinture de l’âme. Aussi leurs portraits formaient-ils des documents absolument scientifiques, des matériaux inappréciables pour l’anthropologiste. Leurs successeurs, au contraire, se contenteront de plus en plus d’un à peu près, d’une impression, je serais tenté de dire d’un type. Bientôt tous les portraits viseront au caractère ; ce ne sera plus l’individu
Laboureui conduisanl la charrue.
I^laciuette en bronze du xvi* siècle. (( olleclion de iM. Spitzei.)
que nous aurons devant nous, ce sera l’espèce, le genre; en d autres termes, une abstraction.
Remarquez en outre combien d’artistes deviennent incapables de faire le portrait ; Michel-Ange et toute son école, les élèves de Raphaël, le Sodoma, le Corrège, certains Vénitiens môme, comme Jean Bellin et le Giorgione. Xe nous trouvons-nous pas de nouveau en face des conséquences du platonisme, la recherche de traits généraux et l’indifférence vis-a-vis de 1 individu ?
Pour ne parler que du choix des sujets, le déclin du réalisme s affirme par bien d’autres indices encore, par exemple par la disparition de la peinture d’animaux, si brillante au xv" siècle. On rencontre bien encore deci delà des gravures consacrées à quelque beau type de quadrupède ou à quelque repre sentant de la gent volatile h Campagnola entre autres grava un cerf au repos et un cerf qui broute, très justes tous deux comme attitude et mouvement. On
,. Un Lièvre couché, - Un Ours attaqué par cinq chiens, - Un Daim enchaîné, liberté, — Une Biche couchée, par G. Campagnola; — Trois Enfants avec un Citen, par . pagnola; - Deux Chèvres, gravures en clair-obscur. (Passavant, Je Peintre graveur, t. V, p. . , 24, 37, 166, 173; t. VII, p. 222.)
sait aussi quelle science consommée Léonard de Vinci apportait dans la représentation du cheval. Jean d’Udine excellait à rendre les oiseaux. De même aussi certains artistes poussèrent jusqu’à la manie l’amour des animaux : tels le Sodoma et Rustici. Mais la peinture d’animaux cessa d’être une spécialité, comme elle l’avait été pour Pisanello, pour Paolo Uccello et les autres animaliers de la Première Renaissance. On utilisera les espèces les plus variées du règne animal, jusqu’aux girafes, dans des compositions d’histoire; on ne les étudiera plus pour elles-mêmes.
De même que les graveurs allemands, les graveurs italiens s’amusent parfois à fixer par le burin l’image de certaines monstruosités, en d’autres termes à recueillir des documents d’histoire naturelle. G. B. del Porto a gravé une série de monstres : deux enfants attachés l’un à l’autre par le ventre comme les frlbres Siamois, un chat à trois têtes et un œuf en forme d’outre, vus à Rome en i5o3, sous le pape Alexandre M. Le Maître à la ratière a gravé deux enfants monstrueux attachés par le dos, et Marc-Antoine, le grand puriste nourri dans la plus pure tradition de Raphaël, un jeune garçon à deux corps
Le Réalisme ou le Naturalisme, en tant que système de reproduction textuelle, scrupuleuse, inflexible, a son contrepied dans la Caricature, qui se propose d’exagérer certains caractères au détriment d’autres, afln de produire une image grotesque ou comique. Mais si par Réalisme on entend la recherche systématique de la brutalité, de la vulgarité ou de la laideur, le Réalisme et la Caricature sont dignes de se donner la main.
Il eût été surprenant, eu égard aux tendances générales de l’art italien à l’époque de l’Age d’Or, que le goût du grotesque ou du comique, déjà si restreint chez les Primitifs, n’eût pas encore perdu du terrain. Dans la peinture, la caricature ne subsiste plus qu’à l’état de mesure pénale édictée par les tribunaux. C’est ainsi qu’Andrea del Sarto fut chargé de peindre sur la façade du Bargello de Florence les capitaines ou les citoyens qui avaient pris la fuite pendant le siège de i52() (voy. p. 42). Mais, m’objectera-t-on, que fiiites-vous des caricatures de Léonard de Vinci ? La réponse est facile : Léonard recherchait les déformations de la physionomie humaine en physiologiste et en phrénologue, non pour le plaisir frivole de fiiire rire ses contemporains. Il convient toutefois d’ajouter que Léonard copia un tableau comique du vieux Michelino da Besozzo, des Paysans se tordant de rire (t. I, p. 3o6, 604), et qu’il esquissa, dans un dessin du British Muséum, une composition bizarre, gravée en i5i6 par Agostino Veneziano : une vieille femme, richement vêtue, tournant la tête vers un vieillard fort laid, qui lui place sous les yeux une bourse, tandis qu’une autre femme très laide, et la gorge découverte, rit de cette scène (Passavant, t. VI, p. 65).
1. Passavant, le Peintre graveur, t. V, p. 12, l.Si, 1^4. — Delaborde, Marc-Antoine RaimoniU, p. 229.
LE COMIQUE 1-:T LE EAXTASTl()i;i:.
Moins indépendant dans le choix de ses sujets, Raphaël se vit contraint, un
Paysan assistant à l'Enlèvement d'Europe.
Eac-similé d'une gravure de Benedetto .Montagna.
jour, par un caprice de Léon X, qui aimait les grosses plaisanteries, d’esquisser une véritable caricature : à l’occasion de la représentation des Siippositi de
l’Arioste, force lui fut de peindre sur le rideau du théâtre Fra Mariano tourmenté par les diables (voy. p. 55).
Moins encore que les peintres, les sculpteurs devaient se complaire dans des sujets si contraires à la dignité, à la gravité de leur art. Il n’est même pas sûr qu’ils aient mis en œuvre des motifs facétieux ou grotesques sur de petits bas-reliefs sans conséquence, tels que les médailles ou les plaquettes.
Seuls ces enfltnts terribles qrn s’appellent les graveurs se sont laissé séduire par un ordre de représentations que je suis loin pour ma part de condamner, mais qui jure, il faut bien le reconnaître, avec la tenue si grande de l’art italien pendant sa période classique. Baccio Baldini a publié une Griiitace (les deux doigts du milieu ouvrent la bouche, tandis que les deux index abaissent les paupières inférieures). Un anonyme de l’Hcole lombardo-vénitienne de la seconde moitié du xv*' siècle a représenté une Troupe de singes faisant toutes sortes de niches à un marchand endormi (Passavant, t. p. 190), motif que Holbein a traité plus tard dans son tableau de la Bibliothèque de Zurich. Un autre anonyme, de l’École de Mantegna, a .symbolisé le Mois de mars par un homme barbu vu de hice, assis sur une chaise et ouvrant la bouche toute grande comme pour .se plaindre de la mauvaise chère du carême. De la main gauche il tient quelques oignons et appuie le pied gauche sur un panier rempli de légumes. Vis-à-vis de lui on voit un petit baril de sardines et, tout près, quelques poissons avec des écrevisses. A droite, des poissons et une sépia. A ses pieds, une tablette avec l’inscription :
lo son Marzo clie carne non manzo boconc, Fo non posso esser compagnone Vivando de niorona, spinaze e ganbareli, Caviaro, tonina, pori e burateli.
Au mois de Mars ou au Carême fait pendant le mois d’Octobre, un jeune homme assis et contemplant avec douleur une cruche renversée à terre. Cependant, sur la table qui est à sa gauche, on voit encore une autre cruche avec un flacon de vin. Dans le fond, un second jeune homme assis sous un oranger contemple son compagnon, les bras croisés. Au bas, sur une tablette :
lo son Otubrio bon citadino Che non posso bever niun picol vino;
Se io avese qualche bon tribiano Ne beveria in loco de padoano.
On attribue au même graveur la Vieille Femme aux Saucisses, compo.sition grotesque dont l’héroïne, une vieille femme avec une chevelure frisée en toupet, tient de la main droite une broche garnie de saucisses et donne de la gauche un pied de porc à un jeune homme. Un autre client lui adresse sa requête à genoux. Plus loin, quatre danseurs et deux musiciens aux vêtements garnis de boutons en forme de clochettes.
Signalons encore, sur la dernière des vingt-deux cartes d’un Jeu de Tarots,