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CHAPITRE III

BOLOGNE ET l’ÉMILIE. LES PRINCES DE CORREGGIO ET DE CARPI. — FERRARE

ET LUCRÈCE BORGIA. — M.VNTOUE ET LA MARaUISE ISABELLE d’eSTE.

e qu’avaient été pour les Marches et la Romagne les entreprises de César Borgia, celles de Jules II le furent pour l’Emilie. De i5o0 à i5i.\ cette région si riche fut à tout instant le théâtre de luttes sanglantes; mais ni batailles, ni sièges, ni sacs ne réussirent à y étouffer la vitalité, dont la culture des arts ou des lettres est à nos yeux une des marques les plus éloquentes.

A Bologne, les annales de l’art démontrent avec une incomparable netteté à quel point les historiens, nos prédécesseurs, ont eu tort de négliger ce facteur essentiel qui s’appelle les Mécènes. Voici un centre intellectuel, une population riche et artiste, une bonne volonté extrême : eh bien, malgré tous leurs efforts, les Bolonais n’ont réussi qu’à éparpiller leurs forces et à produire une série de morceaux intéressants, sans une seule page maîtresse qui s’impose à l’admiration. Ils auront beau compter parmi leurs concitoyens ou parmi leurs hôtes des architectes tels que Vignole et Serlio, des sculpteurs tels que Niccolo dell’ Area, les Baroni, Michel-Ange, Aimo surnommé le Varignano, Properzia de Rossi, des peintres tels que le Francia, Lorenzo Costa, Francesco Cossa, les Asper-

E. .Münlz. — II. Italie. L’.\ge d’Or. 3^

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tini, Bagnacavallo, Pr. Fontana, le Primatice, Pellegrino Tibaldi, des graveurs au burin de la force de Marc-Antoine Raimondi, de Bonasone, des graveurs en pierres dures tels que Giovanni da Castel Bolognese, et une infinité d’autres artistes distingués : fuite de s’ôtre attachés à quelque entreprise grandiose, ils n’auront marqué qu’au second rang.

C’est que rien ne remplace la netteté de vues, la cohésion, le parti pris; c’est que, sans la direction d’un Ludovic le More, d’un Laurent le Magnifique, d’un Jules II ou d’un Léon X, même les Léonard de Vinci, les Michel-Artge et les Raphaël risquent de gaspiller leur génie. Or qu’étaient les Bentivoglio, comparés à de tels juges ? Des amateurs hybrides, tellement ondoyants que nous avons pu les ranger parmi les protagonistes de la Première Renaissance (t. I, p. i58), tout comme nous pouvons leur donner place parmi les champions de l’Age d’or.

Ces Bentivoglio sont bien d’ailleurs les enfmts du pays, rattachés par mille liens à leurs concitoyens, prêts à partager avec eux la bonne et la mauvaise fortune, des patriciens plutôt que des princes. Quel patriarche que le chef de la famille, Giovanni Bentivoglio (iqqS-iÔoq), avec ses trente et quelques enfants! Que de fêtes brillantes organisées sous ses auspices, que de fondations dont il prit l’initiative ! les noces d’Annibal Bentivoglio avec Lucrèce d’Este vers 1490; la décoration de son palais (démoli en confiée aux plus habiles

artistes de Bologne, de Ferrare, de Modène, et qui comprenait entre autres la Mort d'Holopbenie de Francia, etc.

En matière d’architecture, outre un certain nombre de constructions que nous étudierons plus loin, nous avons à signaler la reprise des essais — bien stériles — pour l’achèvement de la ftçade de San Petronio (ifiiq et années suivantes).

Dans les annales de la sculpture, les ftits les plus saillants sont le long séjour de Niccolo dell’ Area et les deux apparitions de Michel-Ange, venu en 1494 pour sculpter un des anges de la châsse de saint Dominique, et en i5o6 pour modeler la statue de Jules II (mise en place le 21 février i5o(S, détruite le 3o décembre i5i i). Rien de plus touchant que l’histoire de cette châsse de saint Dominique, commencée au xiiP siècle par Nicolas de Pise, le glorieux fondateur de l’École de sculpture italienne, complétée, à la fin du xv*’ par Michel-Ange, le dernier et le plus glorieux représentant de la même École, enfin pourvue de son soubassement par Allonso Lombard!. Ces âges heureux ignoraient la précipitation, parce qu’ils possédaient au suprême degré le sentiment de la solidarité entre les membres d’une même tamille et entre les citoyens d’une même ville ; ils savaient que l’œuvre commencée par les ancêtres serait menée à bonne fin par les arrière-petits-neveux.

L’opiniâtreté d’un orfèvre habile qui sut se créer une situation parmi les peintres donna naissance à l’Ecole de peinture bolonaise, école quelque peu hybride, pénétrée de réminiscences ombriennes, mais qui n’en compta pas

L’EMILIK.

moins de nombreux élèves et rayonna sur les provinces voisines. Francesco Francia, tel fut, on le sait, l’initiateur et le chef de ce mouvement, auquel même un Raphaël ne refusa pas sa sympathie.

Modène', si maussade aujourd’hui, fournit à ce grand concours quelques talents distingués : l’humaniste Sadolet, les sculpteurs Guido Mazzoni, surnommé Modanino, le farouche réaliste, et Antonio Begarelli, le peintre Pellegrino Munari, élève de Raphaël. (Un autre de ses fils, Niccolo dell’ Abbate, appartient déjà à la génération suivante.) Ses « intarsiatori »

(artistes en marqueterie) maintiennent de leur côté leur réputation. En i486, l’un d’eux, Bartolommeo de’ Polli, incrusta les stalles du choeur de la Chartreuse de Pavie. Mais, prise et reprise par Jules II en i5io, et plus tard par Léon X, pendant les guerres qui désolèrent cette partie de la Péninsule, elle ne put prodiguer à l’art que des encouragements platoniques. Les rares peintres qui y travaillèrent vers cette époque , entre autres Francesco Blanchi de Ferrare , le maître du Corrège , mêlaient, d’après k Cicerone, les influences lombardes et ferraraises aux enseignements de l’École ombrienne.

La petite ville de Correggio, située à peu près à égale distance de Parme, de Bologne, de Ferrare et de Mantoue, et dans le voisinage plus immédiat de Carpi, de Modène et de Reggio, serait à coup sûr restée profondément inconnue sans l’artiste de génie qui y vit le jour. Elle u’ofFrait à aucun degré l’importance intellectuelle de Ferrare, de Mantoue, de Bologne. La modeste dynastie qui y régnait était, il est vrai, apparentée aux Gonzague, aux Este, aux Colleone, aux Gambara, mais ses ressources étaient limitées et ses chefs se virent forcés à tout instant de se mettre au service des Visconti, des Sforza ou des ducs de Ferrare. Après même qu’une femme d’un esprit supérieur, Véronique Gambard (mariée en i5oq, veuve en i5i8), eut jeté quelque éclat sur Correggio —

I. Voy. t. I, p. 149. — Venturi, la R. Galleria estense. Modène, 1882. — Le même, la Scultura entihana nel Rinascimenfo. I. Modena, dans VArchivio storico dell’ Arte, i8qo, p. I et suiv.

Tcle du Viei<>e, par l'rancesco Francia. (Fragment.) ((lalurie Horghèse à Rome.)

vers i53o elle avait autour d’elle une cour de littérateurs tels que Bembo, Capello, Molza et Mauro, — les seigneurs de ce nom ne firent rien, ou peu s’en faut, pour le plus illustre des enfants de leurs Etats.

Quelques poésies du comte Nicolas, la construction d’un palais (lôo^), l’établissement d’un petit atelier de tapisseries de haute lisse, une colonie d’une demi-douzaine de peintres obscurs, c’est à quoi se bornait, avant l’apparition du Corrège, le contingent fourni par Correggio à la Renaissance'.

Qu’on ne parle pas d’entraînement devant une pareille indigence intellectuelle ! On ose à peine prononcer le mot de milieu. Seule la toute-puissance du génie (que le sort fait naître où bon lui semble) a frit du Corrège ce qu’il a été.

A quelque distance de Correggio, Reggio d’Emilia n’a guère marqué dans l’histoire de la Renaissance que pour avoir servi de résidence à une famille de sculpteurs célèbres, les Clementi.

Les généreuses ardeurs d’un des princes les plus sympathiques de l’Italie du xvE siècle firent de la petite ville de Carpi, quelques lustres durant, un sanctuaire de la science et de l’art.

Alberto Rio h surnommé Pio da Savoja, était né en 147 5; neveu par sa mère Catherine du fameux Jean Pic de la Mirandole, le phénix des esprits, il reçut de la main de son oncle un précepteur qui lui donna pour la vie le goût des humanités; je veux parler d’Alde Manuce, de passage à Carpi en I47<) ou même avant, puis fixé pour deux ans, à partir de Qpd, dans ce palais hospitalier. Une tendre amitié unit toute leur vie l’élève et le maître; celui-ci, pour marquer à la postérité ses obligations, ajouta à son nom le nom de Pio et voulut être enterré à Carpi (i5i5), « selon qu’il aura semblé bon au très illustre seigneur Alberto Pio, prince de cette ville, et à l’illustre seigneur Leonello, son frère ». Le Grec Marc Musurus, successeur d’Alde, ne fit que confirmer son élève dans sa passion pour les lettres. Grâce à une telle initiation, Alberto devint un érudit et un sage de la race des grands xMécènes du xv*' siècle, les Alphonse d’Aragon, les Cosme de Médicis, les Nicolas V, les Frédéric d’Urbin.

La vie de ce prince se partagea entre Mirandole, Novi, Garpi, Rome et la France.

A Carpi, qu’il gouverna pendant près de trente ans, il entreprit des constructions importantes, fit fortifier la ville, éleva un palais (probablement d’après les plans de Bartolommeo Clementi), et rebâtit, à partir de i5i.3, la cathédrale

]. Bibl. ; Pungileoni, Meworie isloriche di Antonio Allegri detio il Correggio. Parme, 1817- 1821 ; 3 vol. — Les différentes publications de M. Bigi.

2. Bibl. : Litta, Famiglie celebri. — A. Firmin-Didot, Aide Manuce et VHellhiisnie à Venise. Paris, 1875. — Memorie delV Istituto veneto, 1877, t. I, p. 212 et suiv. — Semper, dans la Zeitschrijt fiir bildende Kiinst, 1878, p. 178, 210. — De Nolhac, les Correspondants d’Alde Manuce. Rome, 1888. — Castellani, la Stanipa in Vene\ia; Venise, 1889; p. 104 et suiv.

L'KMILIE.

d’après un modèle exécuté à Rome par B. Peruzzi, à ce qu’on croit, et inspiré du projet de Raphaël pour Saint-Pierre. On attribue également à Peruzzi les plans des oratoires délia Rotonda et délia Sagra, dont Alberto commanda les dessins à Rome en i5ii et en i5i5. Entre et IÔ20, Peruzzi acheva l’église San Niccolo, et de i5i8 à i52o les fortifications de la ville.

Le palais de Carpi servit de siège à une Académie, dont Aide Manuce continuait à inspirer de loin les travaux. C’est dans ce palais aussi que Jacopo Berengario commença les études anatomiques qui lui valurent l’immortalité.

Nous avons également à signaler à Carpi plusieurs peintres estimables, Mario Meloni (ifioq) et Bernardo Losco (i5f)5), que h Cicerone cite avec éloges, ainsi que l’habile graveur Ugo de Carpi.

A Rome, où il résida longtemps comme ambassadeur de l’empereur Maximilien, Alberto fit de son palais du Campo de’ Fiori le rendez-vous des savants et des artistes. Vers la fin de sa vie, ayant perdu ses États pour avoir embrassé le parti de François L'’, et dépouillé en 1027 lors du sac de Rome, ce prince généreux alla remplir en France les fonctions d’ambassadeur pontifical. Il mourut à Paris en i5.3i, et François 1" lui fit élever un magnifique mausolée, dont un fragment — • la statue du défunt — a trouvé un asile au Louvre (gravé p. 265).

Quoique Alberto ne laissât que deux filles, les leçons de dilettantisme transcendant qu’il avait prodiguées ne furent point perdues pour les siens. Déjà son frère Leonello, comte de Medola, s’était signalé en commandant à Raphaël la Saillie Famille qui se trouve aujourd’hui au musée de Naples. D’autres parents, le « Reverendissimo di Carpi » et le cardinal de Carpi, réunirent plus tard à Rome, le premier dans son palais du Champ de Mars, le second dans son palais du Quirinal, d’admirables collections d’antiques.

Les princes de la Mirandole, marquis de la Concordia, ne brillaient point précisément par cette dernière vertu; des dissentiments profonds ne cessèrent de diviser les frères. Aussi, malgré le souvenir de leur illustre parent Pic, et malgré les leçons de goût que Gian Francesco avait pu recevoir à la cour de Ludovic le More, où il avait été élevé, cette ville ne marqua en aucune façon dans l’histoire de l’art. Elle ne fit parler d’elle que pour avoir été prise d’assaut par Jules II en 1 5 1 o- 1 5 1 1 .

A Parme, l’art sommeillait encore en attendant l’apparition du Corrège, qui y fit ses débuts en i5i8. On n’y remarquait que quelques constructions intéressantes, dues à l’architecte Bernardino Zaccani de Torchiara, l’église San Giovanni (i5io) et la Steccata (i52i). Nous connaissons en outre l’existence de quelques sculpteurs ; Luchino et Bernardino Bianchini, Antonio Francesco, Giovanni; mais aucun d’eux n’a laissé un nom. Pour la peinture, Parme, de même que Reggio et diverses autres villes voisines, rentrait dans le cercle d’action du Francia, qui y envoya differents tableaux.

Au début du xvC siècle, Plaisance excita la jalousie de toutes ses voisines pour avoir conquis un joyau sans prix, la Madone de Saint-Sixte, de Raphaël, le tableau devant lequel le Corrège poussa l’exclamation « Anch’ io sono pittore », et qui, deux cent cinquante ans durant, attira comme en pèlerinage tout ce que l’Europe comptait d’artistes et d’amateurs. Plusieurs constructions religieuses intéressantes, San Sepolcro (iqSfS), cette même église de San Sisto (i499-i5ii) qui abrita longtemps le chef-d’œuvre de Raphaël, la Madonna délia Campagna, etc., participèrent de l’essor que l’architecture prit dans la Haute-Italie sous l’influence de Bramante.

La légitimité de la naissance comptant peu en Italie ( « ilz ne font point grant différence au pays d’Italie, dit Commynes, d’ung enfant bastard à ung légitime »), et surtout à Eerrare, où trois flls naturels du marquis Nicolas se succédèrent sur le trône, les prétendants ne pouvaient pas manquer de remettre sans cesse en question le droit de succession et d’échafluider complots sur complots'. D’autre part, les convoitises soit des Vénitiens, soit des Papes, et, il faut l’ajouter, l’inébranlable attachement des princes d’Este à la cause française (c’est un des côtés honorables de leur histoire), maintinrent sans cesse le duché en haleine et l’entraînèrent plusieurs fois au bord de l’abîme. De là une défiance extrême chez les gouvernants et des mesures de répression plus savantes à la fois et plus odieuses que partout ailleurs. De là aussi des capitulations de conscience qui révoltèrent jusqu’aux potentats les moins scrupuleux : tels que le mariage du duc Alphonse avec Lucrèce Borgia.

Hercule 1" (i474-i5o5), frère naturel de Lionel et de Borso d’Este, était bien le type de ces princes de la Première Renaissance, à la fois si cruels et si raffinés. Lors d’une conspiration, il fit couper une main ou crever un œil à deux cents et quelques coupables et livra ensuite ces malheureux estropiés à ses courtisans pour tirer d’eux une rançon. Ces actes de sauvagerie alternaient avec des accès de dévotion, de même que le courage s’alliait en lui à la pusillanimité (en 1467, dans un combat contre le duc Frédéric d’Urbin, il eut trois chevaux tués sous lui et reçut au pied une blessure qui le rendit boiteux pour la vie). Mais quel administrateur modèle et quel amateur ardent! Malgré les famines, les épidémies, les guerres qui signalèrent le début de son règne et qui l’obligèrent tantôt à pressurer ses sujets, tantôt à mettre en gage ses joyaux, il ne cessa de protéger les lettres, d’enrichir sa bibliothèque, sa galerie et son cabinet d’antiques. L’Arioste nous le montre changeant d’insalubres marais en terrains fertiles, entourant les villes de murs et de fossés, les embellissant

I. Bibl. — T. I, P- 140. — Gregorovius, Lucrèce Borgia, trad. franç. Paris, 1876; 2 vol. — Yriarte, l'Iconographie de Lucrèce Borgia {Galette des Beaux-Arts, i885). — A. Vcnturi, Atti e Meuwrie delta R. Deputaiione di Storia patria per te provincie di Romagna, 3' série, t. VI, 1888, p. 91-1 19. — G. Gruyer, tes Livres putdiès à Ferrare avec des gravures sur bois. Paris, 1889 (extr. de la Galette des Beaux- Arts).

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