‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 2)Chapitre 84 sur 262 · F ERRA RE · texte numérisé non relu

F ERRA RE

au moyen d’églises et de palais, de places publiques, de théâtres et de mille autres agréments (chant III, str. xxviii) :

E l’ornerà di templi e di palagi, Di pix/./x, di tcatri e di mille agi.

Sa cour était un milieu des plus suggestifs : tous ses enfants, pour ne citer qu’un exemple, devinrent d’excellents musiciens. Ses filles, Isabelle, la future marquise de Mantoue, et Béatrix, la future duchesse de Milan, alliaient à l’esprit le plus viril la plus rare élévation de vues et la plus rare sûreté de critique. Un de ses fils, le cardinal Hippolyte, premier du nom (1479-1520), se distinguait lui aussi par une intelligence supérieure, ternie, comme chez son père, par une cruauté sans nom (il fit crever les yeux, par ses valets, à son frère naturel Jules, parce qu’une suivante de Lucrèce Borgia avait eu l’insolence de le lui préférer). Prélat magnifique, général heureux (en ifioc) il anéantit à Polisella la flotte des Vénitiens), il doit l’immortalité aux chants de son poète attitré, l’Arioste.

Le goût d’Hercule n’était cependant pas aussi pénétrant, aussi sûr que celui de ses filles : à tout instant, malgré une bonne volonté extrême, il laissait percer son indécision, tantôt dans l’organisation des fêtes (voy. plus loin), tantôt dans le choix des artistes, ou encore dans ses acquisitions. Par son luxe un peu lourd, son trésor rappelait ceux du moyen âge plutôt que les merveilleuses collections des Médicis'.

Le culte des lettres primait tout autre à la cour de Ferrare : dans nulle autre cité on ne trouvait une production mieux raisonnée, ni plus complète dans toutes les directions. Les deux Strozzi (Titus et son fils Hercule, élégants poètes néo-latins, morts tous deux vers i5o8), le comte Boiardo, l’auteur du Roland amoureux, Francesco Bello (« il Cieco »), l’auteur du poème héroïcomique il Membriano, puis Bembo, Antonio Tebaldeo, Gregorio Giraldi (1479-1552), Celio Galcagnini (né en 1479) et une infinité d’autres poètes, humanistes ou savants s’honoraient de l’amitié des princes d’Flste ou ornaient leur cour. Mais plus que tout autre l’Arioste travailla pour la gloire de ces Mécènes. Jamais famille princière ne recueillit, comme le proclame M. Gregorovius, une célébrité pareille à celle qu’il leur donna. Grâce au Roland furieux, il l’assit sur un monument littéraire immortel, qui durera aussi longtemps que la langue italienne.

Les productions théâtrales n’étaient pas moins en honneur à Ferrare : un des premiers, Hercule organisa des représentations magnifiques, composées

1. Inventaire de 1493-1494 publié dans la RaccoUa di Cataloghi ed Invcntarii inédit i, de G. Campori, p. I et siiiv.

.Médaillé d’ilercule d’Este.

Par un anonyme italien.

tantôt de comédies grecques et latines, comme les Ménechmes, V Amphitryon, la Casina, la Mostellaire, de Plaute, tantôt de comédies modernes dues à des écrivains tels que Berardo, l’infortuné Pandolfo Collenuccio, le comte Niccolô de Correggio ou le comte Boiardo, qui écrivit pour le théâtre ferrarais, dès lors la plus célèbre des scènes de l’Italie, la pièce de Timon, tirée d’un dialogue de Lucien, ou le Florentin Pier Domizio, l’auteur de la comédie latine la Conversion de saint Augustin.

Ces divertissements profanes alternaient avec les prédications sacrées : si Savonarole, ce noble visionnaire, n’avait pas tardé à quitter Ferrare, son ingrate patrie, son rival et ennemi, l’élégant prédicateur Fra Mariano de Genazzano, y ht fureur en 1492 et I4D4-

Considérons -nous les arts, ici encore la sollicitude officielle s’étendait à toutes les branches, depuis les créations monumentales jusqu’à la manufacture de tapisseries, — une des plus importantes de toute l’Italie, — jusqu’aux ateliers de majoliques, etc., etc. Qui sait si la fabrication des masques de carnaval, dont Ferrare avait alors la spécialité', ne ressortissait pas aussi à la Chancellerie ducale! Partout, en un mot, Ferrare continuait son rôle de serre chaude.

Pendant le règne d’Hercule, nous rencontrons à Ferrare comme architectes le Florentin Bartolommeo, qui commença en 1491 le campanile du dôme, G. -B. Benvenuti, surnommé l’Ortolano, le constructeur de l’église Saint-François (i4o5), Biagio Rossetti. Dans la sculpture, Alfonso Cittadella Lombard! (-biô.V?) s’assura une place prépondérante. Pour la peinture, nous avons à enregistrer les noms de Cosimo Tura, d’Ercole de’ Robert! et d’Ercole Grandi, de Lorenzo Costa, de Francesco Cossa, de Bianchi Ferrari et surtout de Benvenuto Tisi, surnommé « il Garohilo », et des Dosso (l’aîné né vers 1474). Ainsi que par le passé, les médailleurs pullulaient dans la ville; à Corradini, à Marescotti, à Lixignolo, à Amadio de Milan (7 vers 14B4), à Baldassare Estense (7 i5oo), à Sperandio, succédèrent divers anonymes, empressés à reproduire les traits de la htmille régnante, le médailleur à l’Amour captit et divers autres. Dans la gravure en pierres dures, les Anichini conquirent une notoriété de bon aloi. Enhn, la gravure au burin y faisait bonne contenance, grâce à un enfitnt du pays, Girolamo da Carpi (i5oi-i5(:8), et à Giulio Campagnola, qui se rendit à Ferrare à peine âgé de dix-sept ans.

La cour de Ferrare s’était de tout temps signalée par son amour pour les fêtes. L’entrée du duc Borso à Rome (1471) et le mariage du duc Hercule avec la dévote et énergique Eléonore d’Aragon (1473) avaient ébloui les contemporains et laissé une note môme dans la mémoire des générations suivantes, habituées cependant à bien des merveilles.

L’arrivée de sa bru Lucrèce Borgia fournit au vieux souverain l’occasion de

I. Adcniollo, AlessLUidro VI, Gttiho 11, Leone X net Carncvctle lii Ronux, p. ~o. — Monnxxiexilcx lliingaricc hislorica, t. I\', p. 8-10.

Page 1