‹ Histoire de l'art pendant la Renaissance (volume 2)Chapitre 85 sur 262 · FERRARE · texte numérisé non relu

FERRARE

déployer une fois de plus sa magnificence. Les fêtes dépassèrent en richesse, sinon en goût, tout ce que l’on avait vu auparavant : c’étaient d’abord la cavalcade la plus brillante, des arcs de triomphe, des tribunes chargées d’une troupe de nymphes qui entouraient leur reine montée sur un taureau roux, tandis que des satyres gambadaient à côté d’elle. Plus curieux encore étaient les divertissements et' les représentations, qui durèrent six jours : les bals, dont les reines étaient Lucrèce, la marquise Isabelle de Mantoue et la duchesse Élisabeth d’Urbin; les représentations scéniques (cinq pièces de Plaute!); les concerts exécutés par la chapelle de Ferrare, qui était la meilleure de l’Italie; les exercices de jongleurs, les tournois, les ballets, qui comprenaient des danses de gladiateurs, de nègres, de bergers, de Suisses. Malgré les prodigalités du duc (il dépensa plus de 26000 ducats, 726000 francs environ de notre monnaie), les contemporains, et surtout sa fille, la marquise Isabelle, reprochèrent au programme des fêtes d’avoir été peu ingénieux, monotone et fatigant.

Nous aurions pu à la rigueur tracer le portrait de Lucrèce Borgia au moment où nous avons passé en revue la cour d’Alexandre VI ; mais à Rome le rôle de cette princesse était singulièrement effacé et il nous a paru préférable de le présenter à nos lecteurs au moment où ses qualités d’esprit purent enfin s’affirmer.

Lucrèce était célèbre par sa beauté : un contemporain la décrit comme étant de taille moyenne et de mine élégante, avec la figure un peu allongée, le nez bien profilé, les cheveux blonds, les yeux de couleur pâle, la bouche un peu grande et les dents très blanches, la gorge mince et blanche, et pourtant belle et suffisamment opulente. Toute sa personne, ajoute-t-il, respire sans cesse la gaieté et la bonne humeur. Mais la dignité de sa vie, après son mariage avec Alphonse d’Este, et la protection accordée aux lettres, firent infiniment plus pour sa réputation. Lucrèce honora de son amitié les poètes et les humanistes les plus célèbres, notamment le Trissin, Celio Calcagnini, l’Arioste; vis-à-vis de Bembo, si l’on en juge par le ton passionné des lettres que lui adressa ce grand « flirteur » , qui offrit son cœur à toutes les dames illustres du temps, — Catherine Cornaro, Isabelle d’Este, Vittoria Colonna, — elle se laissa même aller à un sentiment plus tendre. Quant à l’Arioste, tout en accordant à Lucrèce une place d’honneur dans son Roland furieux, il lui eût pourtant offert, comme l’a fait observer M. Gregorovius, des hommages plus réitérés et plus chaleureux, si elle l’eût elle -même excité à le faire en s’intéressant à son œuvre avec un enthousiasme réel. Seul le Napolitain E. Münlz. — II. Italie. L’Age d’Or.

Médaille de Lucrèce Borgia.

Bar le médailleur « à l’Amour captif >

Sannazar continua de poursuivre de ses épigrammes la fille d’Alexandre VI.

Lucrèce devint d’ailleurs Ferraraise de cœur et d’âme : si elle resta en relations épistolaires avec sa mère, la fameuse Vanozza, elle semble avoir complètement perdu de vue le fils né de son mariage avec don Alphonse d’Aragon, le petit Rodriguès ; cet enfant mourut en i5i2, à l’âge de quatorze ans, à Bari, près de sa tante Isabelle d’Aragon. Comblée d’égards par son époux, respectée de ses enfants, la duchesse de Ferrare avait bien raison d’oublier Rome et son passé horrible.

Lucrèce témoigna-t-elle aux arts le même intérêt (un intérêt, je le crains, un peu de commande) qu’aux lettres? J’en doute. Son nouvel époux, le duc Alphonse (né en 1476, marié en premières noces, en 1491, à la princesse Anne Sforza; duc de Ferrare de i5o5 à i534), la déchargeait volontiers de ce soin, car il se piquait d’exceller en toutes sortes de secrets, et notamment dans la fonte des canons, qui tormait alors une des branches de la sculpture. Ce prince, par un phénomène d’atavisme des nlus frappants, réunissait les qualités et les défauts, je veux dire les vices, de tant de générations de souverains dominés uniquement par la raison d’Etat; il avait en lui un mélange d’astuce et d’emportement, de gloriole et de lésinerie, que l’on chercherait vainement chez les autres grands seigneurs de cette ère si ondoyante. Concentrant ses lumières et ses ressources sur le perfectionnement de l’artillerie, qui devait rendre ses États inexpugnables, il ne voyait dans l’art qu’un moyen de propagande politique et traitait les artistes comme il aurait traité les derniers des manœuvres : Raphaël qu’il menaça de sa colère pour ne lui avoir pas livré un tableau dans le délai fixé, et bien d’autres, éprouvèrent la violence de son despotisme ou la durée de ses rancunes. Vis-à-vis du Titien, il essaya également d’abuser de son autorité : le chargeant un jour d’aller lui dessiner une balustrade qu’il avait remarquée dans un palais, un autre jour de surveiller la cuisson des majoliques dans les officines de Murano, ou encore de passer des marchés pour toutes sortes de fournitures. Aussi l’artiste vénitien dut-il se livrer à de véritables tours de force de diplomatie pour échapper à ce rival si despotique. Il le fit, conformément à son caractère, avec autant de courtoisie que de fermeté.

Jusque dans ses libéralités, il y avait un côté pratique, prosaïque, qui les rendait odieuses. C’est ainsi qu’ayant appris la destruction de la statue de Jules II, ce chef-d’œuvre de Michel-Ange, il en acheta les fragments, non pour les conserver à titre de reliques, mais pour les convertir en une couleuvrine de dimensions gigantesques, à laquelle il donna le nom de la Giulia, en haine de son ennemi '.

Ce n’est toutefois pas un mince titre de gloire pour Alphonse que d’avoir compris la nécessité de tempérer la sécheresse des peintres ferrarais, en leur infusant parfois du sang vénitien (il appela le vieux Jean Bellin, pour peindre

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