INFLUENCE DE LUCIEN
années du quatorzième ou les premières du quinzième siècle. Presque immédiatement Guarino de Vérone et d’autres s’empressèrent de les faire connaître par des traductions latines. Mais ces récits aux traits plastiques seraient peutêtre longtemps restés inconnus aux artistes, si Léon-Baptiste Alberti, ce pro-
Le Triomphe de Jules César (iragment). Fac-similé de la gravure de Mantegna.
digieux semeur d’idées, n’avait recommandé, dans son Traité de la Peinture (iqd?), l’un des plus ingénieux d’entre eux, la Calomnie d'Apelles. « L’invention, dit-il, a une telle importance que par elle seule elle exerce son charme, même en dehors de la peinture. C’est en foire l’éloge que de lire cette description de la Calomnie peinte par Apelles ainsi que le rapporte Lucien. Je pense, en vérité, qu’il n’est pas oiseux de la donner ici, afin que les peintres se tiennent pour avertis du soin qu’il faut apporter à la composition de semblables inventions. Un personnage est là avec de longues oreilles, aux côtés duquel
se tiennent
debout deux femmes : l’Ignorance et la Superstition. D’un autre côté, la Calomnie elle-même s’avance sous la figure d’une belle femme, au visage endurci toutefois par l’astuce. De la main gauche elle tient une torche enflammée, de l’autre elle traîne par les cheveux un adolescent tendant les bras vers le ciel. Elle a pour guide un homme pâle, difforme, au visage farouche, qu’on pourrait comparer avec justesse à ceux qu’une longue fatigue accable dans un combat. Il semble que ce soit la lividité même. Deux autres femmes sont encore là, compagnes de la Calomnie, occupées à parer leur maîtresse ce sont la Perfidie et la Fraude. Derrière elles est le Repentir, couvert de vêtements sordides et suivi par la Vérité modeste et pure. Si un tel sujet, rien que par le récit qu’on en fait, tient l’esprit en éveil, combien pensez-vous qu’il doive avoir de grâce et de charme, rendu en peinture par un homme habile* ? »
Il n’en fallut pas davantage pour faire la fortune de cette ingénieuse allégorie. M. Fœrster a retrouvé treize compositions italiennes du quinzième ou du seizième siècle, et six compositions allemandes ou flamandes illustrant le thème indiqué par Lucien, et ces ouvrages ont pour auteurs des maîtres tels que Mantegna, Botticelli, Signorelli, Raphaël, Diirer.
Là ne s’arrête pas l’action exercée tant de siècles après sa mort par le spirituel moraliste et conteur de Samosate. En décrivant le Mariage d'Alexandre el de Roxane, d’après le tableau d’Aétion, Lucien a inspiré les compositions similaires de Raphaël et du Sodoma; en décrivant un tableau de Zeuxis représentant des Centaures, il a fourni à Botticelli le sujet d’une des petites scènes figurées sur l’estrade du juge dans la Calomnie d'Apelles. Sa caractéristique de l'Hercule gaulois — ce vieillard chauve, delà bouche duquel s’échappent des chaînes d’or et d’ivoire qui vont se fixer aux oreilles de la multitude et la retiennent prisonnière — a été traduite au moyen du crayon ou de la plume par Raphaël, Dürer et Ambroise Holbein : l’apologue du Nigrinos, les Archers tirant à la cible, par Michel-Ange, dans le dessin connu sous le nom de II Bersaglio. Par la part contributive d’un seul auteur ancien dans le mouvement artistique de la Renaissance, on peut juger quelle importance offre l’ensemble des emprunts faits à la littérature classique.
Mais les auteurs qui eurent le privilège d’inspirer les artistes de la Première Renaissance n’étaient pas toujours des écrivains raffinés et célèbres, tels que Lucien de Samosate. Une compilation anonyme, connue sous le titre de Gesta Roinanorum et peut-être rédigée en Angleterre, conquit une popularité bien autrement grande; son succès fut en raison même de la crédulité de ses rédacteurs : plus les légendes qu’elle produisait sur les hommes célèbres de l’antiquité étaient naïves et touchantes, plus le public goûtait ces récits fantastiques. Parmi les sujets que les Gesta ont fournis aux peintres, aux graveurs et aux
1. De ta Statue et de ta Peinture; traduction Claudius Popelin ; Paris, 1869, p. 170.