‹ Histoire de l'art pendant la RenaissanceChapitre 105 sur 337 · LÈS « GESTA ROMANORUM · texte numérisé non relu

LÈS « GESTA ROMANORUM

sculpteurs, on peut particulièrement citer l’ Histoire de Pyrame et Tbisbé (n° 20 1) celles de Zaleukus (n° 5o), d 'Ariadne et de Thésée (n° 63; voy. toutefois cidessus la liste des motifs empruntés à Ovide), de Coriolan (n° 107), de Persée et de Méduse (n° 218), de Curtius (n° 40), de Lucrèce (nu 1 35), de Phalaris (n° 348), à'Androclès et sou Lion (n° 278), le Jugement de Cambyse (n° 29), l’apologue des Fils de roi qui tirent sur le cadavre de leur père (n° 44) s, enfin la jolie légende de l'Enfant et le Dauphin (n° 367)4 qui a inspiré, entre autres, le petit marbre du Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, attribué à Raphaël1 2 3 4.

Essayons de nous rendre compte des effets produits par l’invasion des souvenirs antiques. La réflexion n’eut-elle pas seule part à ce mouvement rétrospectif, dans lequel devait forcément entrer une grande dose d’abstraction? Les artistes, en puisant dans une civilisation éteinte, ne risquaient- ils pas de s’isoler de leurs contemporains, de renoncer \ l’émotion et à l’inspiration qui ne naissent qu’au contact de la vie? La cause sacrée du progrès — et quel progrès gigantesque l’art n’avait-il pas réalisé au treizième et au quatorzième siècle! — n’en devait-elle pas être pour longtemps compromise? Cette glorification de la mythologie, qu’aucun écrivain, aucun artiste, même parmi les esprits les plus audacieux de la Renaissance, n’eût songé û rétablir dans ses droits, n’introduisait-elle pas dans l’art une source d’inspiration factice et artificielle? C’est toujours au fond, on le voit, «la question du latin » qui se dresse devant nous, quand il s’agit de l’essor de notre art aussi bien que quand il s’agit de l’éducation de nos enfants, au quinzième siècle tout comme au dix-neuvième; mais ici du moins la solution ne saurait donner lieu à beaucoup de controverses.

1. Nos renvois se rapportent à l’édition des Gesta Romanorum publiée à Berlin en 1872 par M. Oesterley. Il convient d’ajouter que, sur près de 120 manuscrits du quinzième siècle signalés par M. Oesterley, c’est à peine si un ou deux ont pris naissance en Italie.

2. Fresque de Holbein sur la maison Hertenstein à Lucerne. (Holbein fit divers autres emprunts aux Gesta Romanorum, comme l’a montré Woltmann.) — Tableau du Bacchiacca au Musée de Dresde. — Email de Jean III Pénicaud au Musée du Louvre. (Catal. de Laborde, n° 182; catal. Darcel, n“ 23c.). — Verre églomisé de la collection Spitzer, etc.

3. Je reproduis, à titre de curiosité, ce dernier récit dans sa simplicité touchante : « Valère rapporte qu’un enfant de cinq ans se rendait tous les jours au bord de la mer ; ce que voyant un dauphin, celui-ci commença de jouer avec l’enfant et de le porter sur son dos. L’enfant de son côté apportait tous les jours du pain au dauphin et le nourrit ainsi pendant l’espace de cinq ou six ans. Il arriva un jour que l’enfant ayant apporté au bord de la mer le pain selon son habitude, le dauphin ne vint pas. Dans l’intervalle la mer entoura l’enfant et le submergea. La mer s’étant retirée, le dauphin vint et, trouvant l’enfant mort, il tomba de grande douleur près de lui et mourut. » Suit une moralité plus ou moins tirée par les cheveux.

Au Musée Poldi Pezzoli, à Milan, les peintures d’un cassone récemment acquis, et dont on fait honneur à Bartolommeo Montagna, représentent l’épisode bien connu de la Vestale Tuccia portant de l’eau dans un crible, afin de prouver son innocence. On trouve sur le même meuble une illustration de l’histoire du consul Duilius et de sa vertueuse épouse d’après le récit de saint Jérôme. (Article de R. Kœhler, dans la Kunst-Chronik du n août 1887.)

4. La curieuse légende de la Justice de Trajan a été rendue populaire, non par les Gesta Romanorum, comme on aurait pu le croire, mais principalement par la Divine Comédie de Dante,

Il est certain que les représentations classiques ne pouvaient jeter de profondes racines dans le peuple, accessible aux seules images tirées de la religion qu’il pratiquait, c’est-à-dire du christianisme. Mais les classes instruites, et, d’une manière plus générale, les habitants des villes, ayant subitement placé leur idéal dans le monde grec ou romain, ne pouvaient que se passionner pour ses dieux, aussi bien que pour ses mœurs, pour cet ingénieux et délicat polythéisme qui reparaissait entouré de tout le prestige d’une résurrection miraculeuse. Les mythes grecs et romains avaient pour eux entre autres leur extrême clarté; bien des sentiments confus, dont l’art du moyen âge n’avait pas réussi à dégager la formule, se reconnaissaient tout d’un coup dans ces allégories d’une si admirable transparence : je parierais que’ Diane, la chaste et hère chasseresse, retrouva tout un peuple d’adorateurs; le tendre Botticelli peignit avec émotion Vénus sortant du sein des eaux; d’autres célébrèrent Apollon, radieuse personnification delà lumière; et quelle fièvre d’enthousiasme, que de fortes et salutaires résolutions devant :

Hercule promenant l’éternelle Justice

Sous son manteau sanglant taillé dans un lion.

De telles images ne vieillissent pas; elles sont de tous les siècles, car elles répondent à ce qu’il y a d’éternellement jeune et noble dans l’âme humaine. Elles finirent par si bien reprendre racine dans l’esprit des populations que, jusqu’au début du dix-septième siècle, municipalités ou particuliers les firent sculpter en pierre ou peindre à fresque dans les plus obscures bourgades, en France, en Allemagne, en Angleterre, en Pologne, aussi bien qu’en Italie. Je pourrais citer telle ville perdue au fond de l’Allemagne, par exemple Hildesheim, dans le Hanovre, où les images des dieux et des héros de l’antiquité ne sont guère moins nombreuses qu’à Pompéi. Aujourd’hui même, essayez d’arracher les enseignements de Tite-Live et de Plutarque : vous enlèverez avec eux le meilleur de notre âme.

Du moment où l’on demande des sujets à l’histoire, non à la vie contemporaine, peu importe que ces sujets aient un siècle ou vingt. Les souvenirs laissés par César étaient tout aussi vivants que ceux laissés par Charlemagne; l’héroïsme de Lucrèce tout aussi propre à toucher que la résignation de Griseldis; quand il s’agissait du merveilleux, Calypso pouvait entrer en lutte avec Merlin, comme Achille pour la bravoure avec Roland. Il arriva que chacun se tailla dans l’antiquité un domaine fait à son image : les princes de la Renaissance l’aimèrent à cause des exemples de magnificence et de grandeur légués par les empereurs romains; les républiques, à cause de tant de glorieuses preuves de courage civique ou de patriotisme données par les libres et fiers citoyens d’Athènes, de Sparte et de Rome avant l’établissement de l’Empire.

Plus tard seulement, cette forte et sainte admiration, qui se nourrissait et se réchauffait de tout ce qu’il y avait de généreux chez les hommes du quinzième

LES SUJETS ANTIQUES

siècle, dégénéra en jeux futiles de l’imagination, tout d’ailleurs comme les sujets empruntés au christianisme. Mais de ce que les eaux d’une rivière se corrompent dans leur cours, la source en reste-t-elle moins pure ?

A défaut même de témoignages littéraires ou de modèles plastiques, une foule de souvenirs du polythéisme se seraient imposés à la Renaissance, parce qu’ils n’avaient jamais cessé d’être vivants : je parle de ceux qui, adoptés par le christianisme naissant, transmis par lui au moyen âge, se trouvaient en quelque sorte â fleur de terre lorsque le brillant cortège des dieux et des déesses, des héros, des nymphes, des faunes, fit sa rentrée sur la scène du monde : les Mois, les Saisons, l’Année, les Planètes, les Divinités fluviales, les Arts, les Vertus, les Vices, en un mot ce peuple de figures allégoriques si éminemment pittoresques, sans lesquelles il semble qu’il soit impossible de composer une grande page d’histoire, car milles autres ne réussissent mieux à résumer l’action principale, à l’animer, à la réchauffer et en même temps à relier les différentes parties de la composition, comme le font les génies ailés par exemple dans les ouvrages de Mantegna et de Raphaël. La Renaissance put se borner à restituer à ces figures leurs attributs véritables, sans avoir besoin de leur rendre un rang qu’elles n’avaient jamais perdu.

Quelles phases l’interprétation des idées antiques traversa-t-elle dans l’art du quattrocento ?

Et tout d’abord écartons les copies littérales, si nombreuses au quinzième siècle, surtout en marbre et en bronze : elles ont pu familiariser les copistes (parmi eux Donatello et Ghiberti figurent au premier rang) avec le style des anciens; quant à la marche des idées, ces œuvres serviles n’ont rien à y voir.

La première période est celle où l’on traite les sujets antiques sans les comprendre. Exemples : les fresques de Taddeo di Bartolo au Palais communal de Sienne (1414) ', les miniatures de Léonard de Besozzo dans le manuscrit de l’ancienne collection Morbio1 2 3, Y Enlèvement d'Hélène, attribué à Benozzo Gozzoli (National Gallery de Londres)", etc. Tout est faux : la conception du sujet, la caractéristique des personnages, leur costume, leurs attributs. Orphée a revêtu des chausses collantes et une tunique avec des manches à la juive; Hélène un corset et une coiffe monumentale, tandis qu’Hercule, un adolescent imberbe, n’a pour tout vêtement qu’une simple chemise; des pages

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