LE « SONGE DE POLYPHILE
lourde et si sèche de Filarete. L’auteur, renonçant à la forme didactique, a choisi pour cadre un roman, un roman d’amour, d’une rare prolixité, il est vrai, mais où une passion aussi vive que respectueuse et l’amour le plus ardent pour les beautés de la nature viennent presque à chaque page animer l’érudition artistique et archéologique.
Quelques mots d’abord sur l’auteur.
Né à Venise en 1433, François Colonna entra de bonne heure dans les ordres; dès iq55 il se trouvait au couvent des dominicains de San Nicola de Trévise; il y resta jusqu’en 1472, chargé d’une chaire de rhétorique et de l’éducation des novices; plus tard on le trouve à l’université de Padoue, où il enseigne la théologie. Dans l’âge mûr il s’établit à Venise, où il parvint jusqu’à l’extrême vieillesse. En 1 5 23 le couvent lui faisait donner jour par jour autant de bois de chauffage que le « famulus » de l’infirmerie pourrait en porter, puis du grain, du vin et 4 « soldi »
par jour. L’auteur du Songe de Polyphile mourut en 1 5 2 7 , âgé de quatre-vingtquatorze ans, laissant à la fois le souvenir de la vie la plus régulière, la plus pure, et des plus étranges écarts d’imagination.
C’est à Trévise, en 1467, que fut terminée la rédaction de Y Hypnerotomachia, « alors que le pauvre Polyphile était détenu dans les beaux liens de l’amour de Polia ». Par un artifice ingénieux l’auteur cacha son nom et celui de sa bienaimée — ne serait-ce pas sa muse? — dans les initiales des chapitres qui composent son livre : en les réunissant on obtient cette phrase : Poliam frater Franciscvs Colvmna peramavit, — le frère Francesco Colonna aima Polia.
On trouverait difficilement chez Colonna une théorie logiquement déduite et formulée avec netteté. Cette époque répugnait aux abstractions ; le charme infini des Primitifs vient précisément de ce qu’ils flottent perpétuellement entre les thèses les plus diverses, ignorant eux-mêmes tout ce qui ressemblait à un système. L’importance du Songe réside d’abord dans la part faite à l’esthétique proprement dite, science à peine entrevue par les prédécesseurs de Colonna, puis dans les efforts de l’auteur pour créer le vocabulaire de la critique d’art (c’est la première fois, ainsi que M. Ilg l’a fait observer avec raison, qu’un
auteur s’applique à décrire dans une langue souple et colorée jusqu’aux moindres détails des monuments d’art); enfin et surtout dans ses tentatives pour remettre en honneur les chefs-d’œuvre de l’antiquité, la sainte Antiquité (ce sont ses expressions), dans cette vision éblouissante du monde romain, avec la magnificence de ses édifices, le luxe de sa polychromie, la variété des représentations plastiques, ce régal de tous les instants pour les yeux et pour l’esprit.
Assez d’autres à cette époque ont compilé Vitruve et Pline : ce qui fait l’originalité et, nous pouvons l’ajouter hardiment, le charme du Songe de Polyphile, c’est la fraîcheur d’impressions qui y règne d’un bout à l’autre, l’expression de l’amour pour Polia, — amour fictif ou réel, peu importe ici, — la poésie des ruines envahies par la végétation exubérante que le frère Colonna sait si bien décrire, grâce aux leçons de son maître Ermolao Barbaro, le savant évêque de Trévise1 2, enfin l’évocation du monde sans bornes de l’ornementation antique, dont nul autre ouvrage n’offre un tableau aussi riche, aussi vivant. On pense aux amoncellements d’ornements chers aux sculpteurs de la haute Italie, à ce s pilastres de la « Madonna dei Miracoli » de Brescia, où l’artiste, à force de vouloir tout dire, sacrifie la moitié de ses effets.
A travers ces descriptions prolixes et ces digressions sans fin, une idée, un principe d’esthétique, se dégage plus nettement que tous les autres : je veux parler de la recherche de I’eurythmie, de la symétrie, de I’harmonie, de cet équilibre, de cette pondération, qui viennent en tête des conquêtes réalisées par la Renaissance. Fra Francesco, un des premiers, met en lumière les analogies de l’architecture et de la musique*. Je m’empresse d’ajouter qu’il corrige par la richesse de l’ornementation la sécheresse que la recherche exclusive de la pureté des lignes menaçait d’introduire dans l’architecture. Pour lui, des statues et des bas-reliefs à profusion, des incrustations précieuses (il préconise tous les raffinements de la polychromie et s’étend longuement sur les avantages de la peinture en mosaïque), des cariatides, des trophées, des obélisques, dont l’un a pour base le dos d’un éléphant, des colonnes rostrales, bref toutes les inventions du génie grec et du génie romain, viennent étendre leur broderie éblouissante sur la trame primordiale ou, pour parler comme lui la langue de la musique, former autour du thème des variations sans fin.
A l’exemple des anciens, Colonna voit partout des intentions symboliques : les cannelures des colonnes sont destinées, d’après lui, à indiquer les temples des déesses, les stries imitant le vêtement plissé des femmes. Quant aux chapiteaux placés au sommet des colonnes, avec leurs volutes saillantes, « ils figurent