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LE « TRAITE » DE FILARETE

Le Traité cï architecture d’Alberti eût très certainement présenté le plus vif intérêt, si les souvenirs de l’antiquité et, disons le mot, une érudition mal digérée n’eussent étouffe chez son illustre auteur toute liberté dê penser. Tel quel, cet ouvrage, si souvent réimprimé, ne contient que des citations empruntées aux auteurs anciens ou des considérations absolument pratiques.

Prenons le chapitre intitulé « Des inscriptions, des écrits et des images que l’on place sur les sépulcres (livre VIII, ch. iv) » : ce n’est qu’une compilation, un centon. On voit d’ici la méthode : Alberti passe en revue les diverses inscriptions célèbres de l’antiquité, depuis celle des Thermopyles jusqu’à celle du tombeau d’Archimède, et il brode là-dessus toute espèce de considérations morales, à la façon de notre Montaigne. Nulle application directe : la conclusion de ces deux ou trois pages est qu’Alberti approuve ses contemporains de graver sur les églises le nom du saint auquel elles sont dédiées et l’année de leur fondation. Que de paroles pour un si mince résultat !

Le Traité d'architecture de Filarete, terminé en 1464-1465, est l’œuvre d’un architecte assez habile doublé d’un insigne bavard '.

L’auteur, au lieu d’exposer méthodiquement son sujet, choisit pour cadre une fiction : il se suppose chargé par le duc François Sforza de construire une résidence idéale, la Sforginda, et d’instruire l’héritier présomptif dans les règles de l’art. De là des dialogues interminables, où il disserte à perte de vue, en vingt-cinq livres, de omni re scibili, sur les obligations du bâtisseur et sur celles de l’architecte,

Médaille de Filarete (Antonio Averulino) par lui-même.

1. Les deux principaux manuscrits du Traite de Philarète se trouvent à la Bibliothèque nationale de Florence (fonds Palatin, EB, n° 1 5/7 ; 248 feuillets, très peu de dessins; c’est l’exemplaire destiné à François Sforza; — fonds Magliabecchi, n° II, I, 140; ancien 1 366 ; 192 feuillets ; nombreux dessins; c’est l’exemplaire offert à Pierre de Médicis). In autre exemplaire appartenait au roi de Naples, qui le fit relier en 1492 (voy. ci-dessus, p. 118). La traduction latine, entreprise par Antoine Bonfini pour le roi Mathias Corvin, est représentée par un manuscrit de la Marciana à Venise et par un manuscrit de la Vaticane (fonds latin, n° 4966, 173 feuillets). — Grâce à l’obligeance de M. R. de Maulde, la Bibliothèque de 1 École des Beaux- Arts de Paris a pu entrer en possession d’une copie (moderne) du manuscrit de la Magliabecchiana.

Parmi les nombreux auteurs qui ont parlé du Traité, citons Mazzuchelli ( Scrittori , au mot Averulino), Morelli (Notifia d’opere di disegno), M. Piot (le Cabinet de V Amateur, 1861-1862, p. 46), M. Jansen (Allgemeines Künstler-Lexikon de Meyer, t. II, p. 471 et suiv.), M. Dohme (Annuaire des Musées de Berlin, t. I, 1880, p. 22.7-241). M. Milanesi, dans son édition de \ asari, t. IL p. 408. Des extraits plus ou moins étendus du Traité ont paru dans le Carteggio de Gaye (t. I ), dans les Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France (1879, p. 86-87, ’41 2" 148), dans les Arts à la cour des Papes (t. I, p.ço, t. II, p. 291-298).

sur la perspective et sur les couleurs, sur les artistes passés et présents, sur l’astrologie et sur la morale. Le trait dominant de son ouvrage, c’est l’hostilité pour le style gothique, qu’il condamne formellement. Comme contre-partie nous constatons une admiration sans bornes pour l’art des anciens. Fila— rete ne se borne pas à entrer dans les détails les plus minutieux sur les qualités des matériaux, la manière de les assembler, la configuration des édifices, etc., etc., il s’efforce encore de déduire de chaque membre d’architecture une sorte de moralité plus ou moins naïve, pour ne pas dire niaise : c’est ainsi qu’il place dans sa ville idéale le palais du Capitaine à côté de la place aux Herbes, afin d’inspirer une terreur salutaire, « pef dare terrore aile persone ». Parfois il s’essaye dans des problèmes d’esthétique transcendante : à ses yeux les proportions des édifices découlent de la configuration du corps humain. S’occupant de faire décorer cette cité qui n’a jamais existé que sur le papier, il indique aux peintres les sujets qu’ils auront à traiter : des scènes tirées des Métamorphoses , puis les Six âges du monde (représentés par Adam, Noé, Abraham, Daniel (David?) et Salomon, Cambyse, Jésus-Christ). Chemin faisant, il nous communique une foule de notices sur les artistes de son temps, bien différent en cela d’Alberti et de François Colonna, qui évitent de prononcer le nom d’un contemporain, perdus comme ils le sont dans la contemplation du passé. Ajoutons que si le Traité de Filarete a acquis une certaine réputation, il le doit précisément à ces informations biographiques : il a eu la bonne fortune, en effet, d’être mis à contribution par l’écrivain en qui se résument la critique artistique et l’esthétique de la Renaissance parvenue à son plein développement, et qui a en outre créé l’histoire de l’art : le lecteur a nommé Georges Vasari, l’immortel auteur des Vite.

V Hypnerotomachia Poliphili1, ou Songe de Polyphile 2, le plus célèbre des livres d’art du quinzième siècle, forme un contraste complet avec l’élucubration si

1. Titre forgé à l’aide de mots grecs et qui signifie « Combat d’amour en songe ».

2. Le Songe de Potyphile, d’abord rédigé en latin, puis traduit en italien par l’auteur même, a été publié pour la première fois à Venise en 1499, chez Aide, puis de nouveau en 1 545 . Une traduction française a paru à Paris en 1546 d’abord, puis en 1 55 1 , 1 554, i56i ; on en compte en outre une édition retouchée par Béroalde de Verville (Paris, 1600; 1 657) 5 une traduction libre due a I. G. le Grand (Paris, 1804; Parme, 1811); enfin une traduction complète a été entreprise par M. Claudius Popelin (Paris, Lisieux, 1 883). L’ouvrage a été également traduit en anglais (Londres, 1692). Les meilleurs commentaires modernes sur cette élucubration bizarre sont ceux de Fiorelli ( Kleine Schriften, t. I, p. 1 .53 -189 ; Gœttingue, i8o3), de M. Santi, Ricordo di Fra Francesco Colonna (Venise, 1837 : Discorsi lelti nella 1. R. Accademia di Belle-Artî), du P. Marchese (Memorie dei pin insigni . . . domenicanï) ; deM. Ilg ( Ueber den Kunst-historichen Werth der Hypnerotomachia Poliphili (Vienne, Braumüller, 1872); de M. Fillon ( Quelques mots sur le Songe de Poliphile. Paris, Quant in, 1879, extr. de la Galette des Beaux- Arts')-, de M. Claudius Popelin, en tête de sa traduction; enfin de M. Charles Ephrussi ( Étude»sur le Songe de Poliphile. Paris, Techener, 1888). On connaît la jolie nouvelle de Charles Nodier : Francisais Columna. Nous étudierons ailleurs les merveilleuses gravures sur bois auxquelles le Songe de Polyphile a dû une partie de sa réputation.

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