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III. RÔLE DE L’ART PENDANT LA PREMIERE RENAISSANCE. IV. DIVISION

CHRONOLOGIQUE DU SUJET. — I.’aRT DU MOYEN AGE ET l’aRT NOUVEAU.

e sens du mot Renaissance n’est plus à chercher, après les travaux des Michelet, des Edgar Quinet, des Burckhardt , des Taine : il signifie ce rajeunissement de

l’esprit humain, cet affranchissement de la pensée, cet essor des sciences et ce raffinement de la civilisation, cette poursuite de la distinction et de la beauté, qui se sont affirmés en Italie vers le quinzième siècle, sous l’influence des leçons de l’antiquité. La découverte du monde et de 1 homme, des mœurs plus douces, plus humaines (le beau terme d’ « humanisme » est synonyme de renaissance des lettres), le spiritualisme parfois subtil, mais toujours si généreux de Platon se mariant aux pratiques de la charité chrétienne, non sans laisser la porte entr’ouverte pour les vivantes et suggestives doctrines

K. Müalz. — I. Italie. Les Primitifs.

d’Épicure et de Lucrèce, le retour à la tolérance religieuse et au cosmopolitisme, une activité plus méthodique, et comme conséquence une prospérité toujours croissante, l’exubérance de vie dans vingt cours souveraines, dans cinquante villes pouvant prétendre au titre de capitales, et « où tout était grand dans un petit espace, parce que les passions y développaient toutes les facultés », le culte de la forme rétabli dans tous ses droits : tels sont quelques-uns des traits qui caractérisent ce mouvement admirable. En ne croyant qu’imiter, la Renaissance créait à nouveau, et elle opéra le miracle de foire de la tradition la condition du progrès. Qu’on n’objecte pas que la préoccupation de se régler sur l’antiquité grecque ou romaine nuisit à la spontanéité de l’inspiration, ni que la sincérité des artistes souffrit de tentatives dans lesquelles l’érudition entrait pour une large part : retrouver est souvent plus doux que trouver, car de ce que l’on a perdu on connaît mieux le prix, et ce que l’on avait perdu, ce n’était rien moins, en matière de science, de philosophie, de littérature et d’art, que l’expérience accumulée de tant de siècles radieux et les conquêtes de la race la mieux douée qui fut jamais.

La Renaissance a eu à lutter jusqu’à nos jours avec des adversaires aussi habiles que passionnés : « Progrès des lettres et décadence de l’esprit public dans le quinzième siècle », c’est ainsi que le doctrinaire Sismondi intitule un des chapitres de son Histoire des Républiques italiennes au moyen âge. Cet éloquent sectaire ne déplore-t-il pas la « nullité de l’histoire d’Italie pendant plusieurs années », ou 1’ « insignifiance de l’histoire florentine pendant plusieurs années », ou encore « les annales florentines sans intérêt à cette époque »? C’est que les triomphes littéraires ou artistiques, les inventions des sciences, les progrès des mœurs, ne sont rien pour l’historien proprement dit : — il lui faut des complots, des guerres, du sang versé, des révolutions, plus profitables, comme chacun sait, au bien-être des peuples, — comme si ceux-ci ne vivaient que de politique ! Qu’un citoyen romain eût parlé ainsi à l’époque où la Ville éternelle travaillait à subjuguer l’univers, on le conçoit; mais des représentants d’un siècle de lumières tenir un tel langage, quelle aberration ! Et qu’il est doux d’opposer à ce fanatisme les généreuses ardeurs de Quinet et de Michelet, glorifiant l’Italie de s’être sacrifiée pour la cause de la civilisation !

Il fitut nous figurer une époque à la fois très active et très calme, sans les passions violentes du moyen âge et sans la corruption profonde du seizième siècle, avec des guerres nombreuses, mais peu sanglantes, échos lointains des luttes entre Guelfes et Gibelins, propres tout au plus à stimuler le patriotisme et à assurer l’immortalité à des généraux tels que Braccio di Montone, les deux Sforza, Piccinino, Carmagnola, Gattamelata, Colleone, Frédéric de Montefeltro , sans mettre en cause l’indépendance des principaux Etats; le

INTRODUCTION

pouvoir impérial affaibli, presque ruiné; la papauté retrouvant un nouveau prestige après les scandales du schisme; les ordres monastiques réformés par saint Bernardin de Sienne et par Savonarole; la réunion d’un Concile qui fît espérer un instant l’union des Grecs et des Latins; le sentiment religieux, à l’abri des doutes, berçant les consciences dans une paix profonde.

L’esprit italien a perdu en hardiesse, comme il était naturel dans une période où les arts éclipsent les lettres; les élans de ce grand quatorzième siècle ont fait place à je ne sais quelles habitudes timorées, cérémonieuses et bourgeoises'; mais comme la sagesse de l’administration et le bien-être consolent de la perte de la « periculosa libertas » ! Pour la première fois depuis l’antiquité, terme de comparaison auquel il faut toujours en revenir en fin de compte, pour la première fois nous trouvons une société organisée conformément à toutes les exigences de la raison pure; partout des fondations grandioses, soit pour l’enseignement, soit pour la bienfaisance: universités, hôpitaux, hospices poulies enfants trouvés, maisons de retraite pour les vieillards, monts-de-piété, institutions d’assurances sur la vie; puis de gigantesques travaux d’utilité publique, canaux, ports, halles au blé; l’agriculture, l’industrie et le commerce également prospères1 2. N’était la peste, qui sévit si souvent pendant ce siècle, ce serait l’âge d’or. Et c’est parce que tous les rouages de la machine sociale fonctionnent avec une telle perfection, c’est parce que le besoin d’organisation est partout si développé, que l’art italien du quinzième siècle est si sain, si pur et si harmonieux.

En haut, le prince. S’il est né avec de bons instincts, ce sera un Alphonse le Magnanime, un Frédéric d’Urbin, un Nicolas V, figures à jamais dignes d’être proposées à l’admiration de la postérité. Ses penchants sont-ils vicieux, il mettra sa gloire à « savoir apprécier dans les écrits une réplique piquante, à

1 . La politesse est exquise, presque excessive : « Cher à l’égal d’un père », telle est une des formules les plus usitées en tête des lettres; à Sienne, dans les requêtes adressées à la Seigneurie, les signataires les plus illustres s’intitulent « minimo servitore », très petit serviteur. Le marquis Louis de Gonzague, écrivant à son fils le cardinal, le qualifie de Très Révérend Père en Christ et Seigneur, de fils très vénérable : « Reverendissime in Christo Pater et Domine, fili noster honorandissime », etc. Il en est de même du cérémonial. J’ajouterai que l’on voit poindre dès lors le formalisme qui aboutit à l’abominable étiquette de Louis XIV ; les questions de préséance jouent un rôle aussi considérable chez Burchard, le maître de cérémonies d’Alexandre \ I, que chez le duc de Saint-Simon. Pour ces raffinés, c’est une des formes de l’art, après tout, mais quelle forme !

2. Je demande au lecteur la permission de le renvoyer, sur ce point, aux chapitres que j’ai consacrés à 1’ » Esprit de la première Renaissance » dans mon ouvrage sur la Renaissance en Italie et en France au temps de Charles VIII, volume publié avec le concours et sous les auspices du noble héritier de la famille de Luynes, le duc de Chaulnes, enlevé si prématurément aux lettres et aux arts (Paris; Didot, i885, p. y et suiv.).

rédiger une belle lettre, à montrer dans ses paroles de la vivacité et de la finesse, à tisser une fraude, à s’orner de pierres précieuses et d’or, à dormir et à manger avec une plus grande splendeur que les autres, et à réunir autour de soi toutes sortes de voluptés » (Machiavel). Peu d’actes d’oppression d’ailleurs, grâce au fonds de libertés municipales jalousement conservé par les villes italiennes. Mais nulle merci pour les conspirateurs : ni rang, ni talent ne les empêcheront de finir sur le gibet (Stefano Porcari et l’archevêque de Pise, pendus, le premier

aux créneaux du fort Saint-Ange, le second à ceux du Palais Vieux de Florence; les barons napolitains exterminés par le roi Ferdinand, etc.). Les Médicis, opposés aux répressions violentes, recourront de préférence à l’amende ou à l’exil pour se délivrer de leurs ennemis.

Proelamons-le bien haut, dès le début : les vices et les crimes des princes italiens du quinzième siècle ne procèdent en rien de la civilisation de leur temps; on les re-

trouve en Italie pendant tout le moyen âge, pour le moins aussi développés (Eccellino da Romagna, le pape Urbain VI et tant d’autres), et, pour le quinzième siècle, à l’étranger aussi bien qu’en Italie (luttes des Armagnacs et des Bourguignons, trahisons de Louis XI, horreurs commises pendant la guerre des Deux-Roses, etc.). Il serait absolument inique d’en rendre responsable la Renaissance.

Ces cours italiennes sont le rendez-vous de tous les progrès et de toutes les élégances. Autour du prince, une nuée de courtisans, à la fois actifs et voluptueux, préoccupés des intérêts de leur fortune, mais prêts également à s’enflammer pour toute cause généreuse, organisent les plaisirs aussi bien que le travail de la diplomatie et de l’administration. Rien que dans l’entourage d’un souverain minuscule, tel que le duc d’Urbin, on trouve environ cinq cents personnes, — les unes formant la suite d’honneur du duc (dans le nombre une quarantaine de comtes), d’autres chargées d’administrer ses Etats, d’autres encore — majordomes, chambellans, pages, estafiers — vaquant aux soins intérieurs du palais ducal. Les professeurs, les ingénieurs, les architectes, les peintres, les

L'expression du sentiment religieux au xv" siècle : l’Extase.

Ange de Nanni di Banco. (Cathédrale de Florence.)

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L’Expression du sentiment religieux en Italie au xv" siècle a Vénération (Fragment du tableau de Filippino Lippi, Apparition de la Vierge a saint Bernard,

a la Badia de Florence)

L’expression du sentiment religieux nu xv" siècle : la Douleur.

La Pietà, par Jean Bellini. (Musée de Milan.)

Italien de la Renaissance la simplicité dont la nature a fait une loi pour les montagnards de l’Ecosse ou les pêcheurs de la Norvège.

Rien n’égalait le raffinement de princes tels que les Sforza, les Este, les Gonzague, les Montefeltro, les Aragon, ou des banquiers qui, comme les Médicis, se réglaient sur eux (du moins pour les choses de l’esprit, car dans leur mise par exemple, ou à leur table, les Médicis, Laurent le Magnifique plus que tous les siens, affectaient une extrême simplicité). Les chevaux arabes étaient tirés d’ordinaire de la Tunisie; la meute, recrutée dans tous les pays de l’Europe avec un soin extrême; les ménageries, très variées, avaient pour pendants les jardins botaniques les plus riches. On cultivait la vénerie à l’égal d’une science, presque d’un sacerdoce, et l’habileté déployée dans les exercices du

sculpteurs, les tapissiers, les copistes, les miniaturistes, les maîtres de danse et jusqu’aux astrologues n’ont garde, on le pense bien, de briller par leur absence dans cette réunion d’élite. Ferons-nous un crime au duc Frédéric de tant de prodigalité? En aucune façon : la richesse de l’Italie autorisait ce luxe, et il faudrait en vérité être le plus morose des moralistes pour exiger d’un

corps, joutes ou jeux, ne pouvait se comparer qu’au luxe des armes ou à l’élégance des costumes. Ces divertissements alternaient avec des lectures dont le sérieux épouvanterait aujourd’hui plus d’un homme d’étude : saint Jérôme, saint Thomas d’Aquin, Nicolas de Lyre (la vogue de la littérature facile et plaisante est allée constamment en diminuant depuis le siècle précédent, sauf à se relever sous l’influence de Laurent le Magnifique, qui aimait la science autant qu’il haïssait le pédantisme).

La découverte de quelque fragment inédit d’un auteur classique avait pour privilège de faire perdre toute mesure : princes et princesses mettaient, toutes affaires cessantes, leurs diplomates en campagne pour conquérir la précieuse relique; seule la découverte d’une statue attribuée à Phidias ou à Praxitèle (cette époque avait l’enthousiasme naïf et faisait honneur des œuvres les plus médiocres à ces deux princes de la sculpture) passionnait au même point. Puis c’étaient des travaux d’art à commander, à diriger : plus d’un souverain y voyait le moyen , non seulement d’augmenter son prestige aux yeux de ses sujets, mais encore de les moraliser en offrant à leur vue l’expression de sentiments généreux. Platon, avec l’influence duquel il fuit sans cesse compter pendant le quinzième siècle, n’avait-il pas déclaré que la politique s’appuyait sur la morale, la morale sur l’éducation, celle-ci sur l’ensemble des arts, les arts devenant ainsi un instrument pédagogique, dont l’homme d’Etat pouvait faire ce qu’il voulait 1 ? Un inventeur venait-il entretenir le prince de quelque machine nouvelle, un explorateur de quelque contrée inconnue, l’un et l’autre pouvaient compter sur l’accueil le plus bienveillant. Les braves successeurs de Gutenberg en firent l’expérience : l’Italie est, après l’Allemagne, le premier pays qui ait adopté l’imprimerie (à Modène les imprimeurs font leur apparition dès 1460). C’est que ces Italiens du quinzième siècle étaient les esprits les plus ouverts (comme les Français l’avaient été au treizième siècle, comme ils le redevinrent au seizième), également propres, grâce à l’indépendance de leur jugement et à la supériorité de leur méthode, à tous les travaux intellectuels; non seulement les premiers savants et les premiers artistes de l’Europe, mais encore des ingénieurs, des commerçants, des industriels, des capitaines, des diplomates dont les pays voisins ne cessaient de solliciter les lumières.

Au luxe des cours il finit opposer le farouche esprit d’égalité qui règne dans les républiques, et elles sont nombreuses encore au quinzième siècle : Florence, Lucques, Sienne, Gènes, Venise, sans compter les villes à moitié libres, telles que Pérouse, Bologne, Vérone, Padoue. Là, point de noblesse (les condottieri

1. Charles Lévêque, la Science du Beau, nouv. édit., t. II, p. 072.

INTRODUCTION

tiennent lieu d’aristocratie militaire, aussi bien que de milice); de loin en loin seulement quelques joutes, vraies représentations théâtrales destinées à faire croire que les mœurs belliqueuses d’autrefois n’ont pas disparu. Les seuls titres que l’on reconnaisse sont ceux que confère la tomme, et encore que de concessions de la part de ces privilégiés pour se faire pardonner leur situation! Il faut qu’ils- s’observent, non seulement dans leurs actes et dans leurs paroles, mais encore dans leur habillement, dans leurs fêtes, dans leur intérieur; sinon gare à la dénonciation, toujours à l’affût, comme au temps d’Aristophane. Les édits somptuaires vont jusqu’à leur défendre de faire enterrer leurs morts comme bon leur semble. Un patricien commence-t-il une bâtisse, les moins farouches de dresser l’oreille. Ne va-t-il pas élever une citadelle, asservir ses concitoyens !

Pour ne pas froisser les Florentins, Cosme de Médicis dut renoncer au projet de palais que Brunellesco avait composé à son intention, et Lucas Pitti ne put donner que sept fenêtres de façade au palais, qui depuis a pris un si magnifique développement. Quant à l’histoire du palais Strozzi, c’est tout un roman, un roman héroïcomique : il fallut à Philippe Strozzi plus de diplomatie pour triompher des susceptibilités florentines qu’il n’en aurait fallu peut-être pour sauver l’Italie de l’invasion qui la menaçait.

Si les citoyens se voyaient ainsi gênés, paralysés, par des règlements étroits et des mœurs encore plus bourgeoises, dans ce besoin de briller qui possédait tout Italien de la Renaissance, ils trouvaient un dédommagement dans l’éclat des fêtes publiques : cérémonies religieuses, entrées triomphales, tournois (les revues semblent n’avoir pas été en honneur encore). Là, les cloches sonnaient à

La représentation de l'enfance au xv° siècle :

Buste d’enfant, par Donatello. (Collection Miller, à Vienne.)

toute volée, les canons tonnaient, la cité entière dans ses plus beaux atours se portait au-devant de l’hôte illustre, à travers les rues tendues de riches tapisseries d’Arras, sous les arcs de triomphe, où des guirlandes de feuillage et de fleurs faisaient ressortir la blancheur du marbre. Là, les peintres n’avaient pas assez de couleurs sur leur palette pour reproduire la richesse des satins et des velours, les poètes pas assez d’hyperboles au fond de leur pupitre pour exalter la pompe du triomphe.

La municipalité, la Seigneurie, le Magistrat, comme on voudra l’appeler, ne négligeait d’ailleurs aucun moyen pour rehausser son prestige et s’offrait, pour la durée d’un pouvoir plus ou moins éphémère, tout le luxe et toutes les douceurs désirables. Meubles pour le palais municipal, argenterie pour les repas officiels, ornements de toute sorte, jusqu’à des bassins pour se faire la barbe, rien ne lui paraissait trop beau. Entre les années iq58 et, 1476, l’argenterie de la Seigneurie de Florence représentait le poids respectable de 446 livres 7 onces 1 2 deniers.

Au-dessous des princes et des nobles, une bourgeoisie active et économe, sincèrement attachée à sa foi, tout en se montrant accessible au progrès, prisant les plaisirs de l’esprit sans dédaigner ceux de la table ni le luxe des vêtements, alliant le culte de la liberté à celui de la richesse, et qui, après une période de prostration ou d’affolement, semble avoir repris possession d’elle- même et retrouvé l’équilibre de toutes ses facultés.

En pénétrant dans les couches profondes, les « arti minori », comme on disait à Florence, nous rencontrons non pas l’ouvrier, — c’était une notion étrangère au quinzième siècle, qui ne connaissait que l’organisation par ateliers assez peu nombreux, — non les manufactures à la moderne, mais l’artisan (soit maître, c’est-à-dire patron, et d’ordinaire aussi propriétaire, soit compagnon, soit apprenti), protégé, soutenu et relevé par les règlements des corporations, ces règlements si profitables aux petits, si préjudiciables aux hommes d’un mérite supérieur, bref une espèce de bourgeois, nullement d’humeur à céder le pas au marchand drapier, au notaire, à l’apothicaire. On nous affirme qu’à Florence, dès le quatorzième siècle, les artisans savaient Dante par cœur. Par contre, pour eux toute la littérature pseudo-classique était nulle et non avenue, et ce n’est pas là un de nos moindres griefs contre les humanistes. Les artistes parlaient plutôt le langage de l’artisan : le dimanche, à l’église, celui-ci se mêlait de juger le dernier tableau mis en place, louant ou critiquant la justesse des attitudes, la vraisemblance des expressions.

En parcourant les écrits du quinzième siècle, ou en examinant les œuvres d’art de la même époque, on est frappé de voir combien peu de place y tient le paysan. Au siècle précédent, il avait été un des acteurs favoris des « novel-

L’Expression du courage militaire en Italie au xv* siècle Statue de saint Georges, par Donatello (Florence; Or San Miciiele)

INTRODUCTION

lieri », de Sacchetti et de Ser Giovanni aussi bien que de Boccace. Désormais c’est un mythe, une abstraction; lorsque par extraordinaire un artiste fait à un de ces déshérités l’honneur de l’introduire dans ses compositions, il l’affuble d’un costume bizarre, se rapprochant du costume antique bien plus que de celui de la Renaissance; ne dirait-on pas qu’il n’a jamais mis les pieds aux champs, qu’il n’a jamais entrevu de laboureur ou de pâtre qu’à travers un prisme ?

Ce silence ou ce dédain — comme on voudra l’appeler — est fait pour piquer la curiosité. Comment le paysan vivait-il, que sentait-il, que pensait-il

Le Paysan italien, d’après Luca délia Robbia. (Musée de South Kensington.)

et que lui avait-on appris? Malheureusement il n’existe pas pour l’Italie, à ma connaissance, quelque travail comparable au beau livre de M. Léopold Delisle, De la condition des classes agricoles en Normandie pendant le moyen âge, et je dois me borner à signaler le problème, sans essayer de le résoudre.

Le clergé italien, de tout temps si éclairé et si tolérant, a droit à une mention spéciale parmi les grands facteurs de la civilisation du quinzième siècle. Le haut clergé, dès lors très accessible aux vanités et aux plaisirs de ce monde, ne pouvait qu’accueillir avec faveur une révolution qui promettait de donner à toutes les jouissances une distinction et un raffinement plus grands. A de rares exceptions près, il ne cessa d’encourager la Renaissance dans ses formes les plus diverses, jusqu’au moment où, sous ces papes implacables qui s’appelaient Paul IV, Pie IV, Pie V, la contre -Réforme vint combattre tout ensemble la Réforme et la Renaissance, ces deux mouvements si profondément distincts l’un de l’autre et, quoi qu’on ait pu dire, absolument inconciliables.

L’humanisme s’honore des noms d’Ambroise le Camaldule, le savant hellé-

E. Müntz. — L Italie. Les Primitifs.

niste, l’infatigable explorateur des bibliothèques et des musées, de ceux des papes Eugène IV, qui avait été moine, de Pie II, de Nicolas V, de Sixte IV, également moine, et d’une infinité d’autres. Il y eut d’ailleurs peu de savants ou de littérateurs de cette époque qui ne se rattachassent point, par un lien plus ou moins étroit, à l’Eglise, et qui n’eussent ne fût-ce qu’un semblant de

tonsure. Léonard Bruni, le Pogge, avaient été secrétaires apostoliques; Platina, L.-B.

Alberti, Politien, Ermolao Barbaro, remplissaient des charges ecclésiastiques ou possédaient des bénéfices.

Cette esquisse serait trop incomplète, si l’on n’y faisait entrer une courte caractéristique de l’Italienne du quinzième siècle1. C’est le moment où la femme entre en scène et donne aux mœurs aussi bien qu’aux productions de l’esprit la distinction qui leur avait trop souvent fait défaut chez les rudes représentants des âges antérieurs. Si ce siècle a produit Lucrèce Borgia et Julie Farnèse, que de hautes ou fières figures en échange! L’une, Catherine Storza, femme de Girolamo Riario, seigneur de Forli, sait défendre une forteresse; l’autre, Penthésilée Malatesta, « Penthesilea furens », mène au feu un escadron de femmes2; la fille de Jean Bentivoglio assassine son époux, Galeotto Manfredi, seigneur de Faenza, dans un accès de jalousie; Isotta degli Atti, célèbre par son esprit et ses connaissances, tire plus d’une fois, grâce à son énergie et à ses intrigues, des situations les plus difficiles son amant Sigismond Malatesta, seigneur de Rimini. Comme la mère de Laurent le Magnifique, Lucrèce Tornabuoni, avec qui elle ne présente d’ailleurs que ce seul point de contact, Isotta s’essaye en outre dans la poésie. Mais je doute fort que ses compositions — des chants d’amour sans doute ou des allégories plus ou moins profanes — ressemblassent aux pieux chants religieux, aux « Laudi » de Lucrèce.

Longue est la liste des princesses qui favorisent les lettres et les arts. Elles

1. Un signe des temps, c’est l’apparition d’ouvrages consacrés aux femmes célèbres : les écrits de Pétrarque et de Boccace au quatorzième siècle, ceux de Philippus Bergomensis au quinzième. — Sur les femmes poètes et les femmes savantes du quinzième siècle, voir le catalogue dressé par Tiraboschi : Storia délia Letteratura italiana , édit, de Milan; t. VI, p. 1262-1283.

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