Charles Yriarte, Rimini, p
La cellule d’un moine italien au xv* siècle. (Fac-similé d’une gravure de 1490.)
INTRODUCTION
ont donné aux familles des Gonzague, avec les marquises Paule, Barbe de Brandebourg et Isabelle, à celles des Este, des Montefeltro, des Sforza, le meilleur de leur gloire. Nous retrouverons ces figures sympathiques en étudiant l’histoire de l’art à ces différentes cours. Chez les dames de la bourgeoisie, le temps est passé, assurément, où Dante pouvait montrer « des femmes sans parure, ne songeant qu’à leur fuseau et à leur quenouille, revenant de leur miroir sans avoir peint leur visage ». Les progrès de la richesse ont trop bien secondé la coquetterie féminine : partout un luxe de bon goût dans les toilettes, des fêtes, des divertissements sans nombre. Mais si la simplicité et le recueillement y ont perdu, si des gouvernants moroses se croient tenus de multiplier les
.Médaille d’Isotta degrli Atti, par Malteo de’ Pasli.
Médaille de Catherine Sforza.
attribuée à Domenico Cennini.
édits somptuaires, la décence et les vertus de famille n’ont pas diminué. Quelles jeunes hiles plus chastes, quelles mères de famille plus dévouées, vraies matrones, pleines de sollicitude pour l’avenir de leurs enfants ! Avec cela un grand fonds de religion, qui cependant va rarement jusqu’à l’ascétisme. Pour s’être réconciliée avec les joies de ce monde, l’Italie n’a pas entendu renoncer à des aspirations plus hautes. Est-il nécessaire d’ajouter, comme corollaire, que le goût des jouissances intellectuelles s’est développé chez le public féminin ? On lit beaucoup : des livres d’édification et des romans de chevalerie (ceux-ci sont surtout nombreux dans les bibliothèques de Fcrrare, de Mantoue, de Pavie), des traductions d’auteurs classiques et des Nouvelles. On trouve même un certain nombre de femmes, surtout des religieuses, s’essayant dans les arts du dessin. Une lettre du bienheureux Dominici nous apprend que les nonnes du Corpus Domini à Venise cultivaient la miniature.
La biographie de deux dames florentines peu connues, et que je choisis en raison même de leur peu de notoriété, pour montrer quels trésors de vertu se cachaient chez la moyenne des Italiennes de ce temps, fournira à ma tentative de réhabilitation les arguments les plus concluants.
Alessandra de’ Bardi, de l’une des plus nobles familles de Florence, était « bellissima e venustissima del corpo », d’une taille tellement haute qu’elle dépassait toutes ses compatriotes. Sa mère, une Rinuccini, famille non moins illustre, s’appliquait avec amour à son éducation, l’initiant à toutes les pratiques de la religion , ne la laissant jamais oisive, lui défendant de causer hors de sa présence avec les domestiques ou de se mettre à la fenêtre du palais, lui enseignant tous les travaux manuels, précaution très louable, et qui, d’après le brave Vespasiano, à qui j’emprunte ces détails1, pouvait s’appuyer sur l’autorité d’Oc-
tavien et de Charlemagne. La sévérité de cette éducation n’empêcha pas Alessandra de tenir son rang dans la plus haute société florentine et de briller dans les fêtes. On le vit bien, après ses fiançailles avec Lorenzo Strozzi, le fils aîné du noble et infortuné Palla Strozzi, un Mécène avant les Médicis, auquel Vespasiano rend ce témoignage, d’une simplicité et d’une grandeur antiques, qu’en appelant à Florence Manuel Chrysoloras, il fut cause que les lettres grecques pénétrèrent en Italie : « fu messer Palla cagione che le lettere greche venissino in Italia».
Alessandra, nous raconte son biographe, avait résolu de ne jamais aimer d’autre que son mari, de vivre avec lui et, s’il mourait, de ne jamais se remarier : elle tint parole, et point ne fut besoin pour cela des exemples de l’antiquité, de Porcia et « tutte quante », complaisamment énumérées par Vespasiano.
Mais les jours de bonheur devaient être rares pour Alessandra : à la suite du retour triomphal de Cosme de Médicis, en 1434, elle vit exiler en même temps son père et son beau-père, nouvelle dont elle demeura tout éperdue, « rimase ismarrita ». Ses sœurs, qui n’étaient pas mariées, éclataient en sanglots, criant
1. Vite di Uotnini illustri del secolo XV; édition Bartoli ; Florence, Barbera, i85ç), in-8°. — Cf. Frizzi, Di Vespasiano da Bisticci e delle sue biografie. S. 1. n. d. (Florence, 1878?).
La cour de Mantoue : Barbe de Brandebourg, marquise de Gonzague. (D’après la fresque de Mantegna, au ciiateau de Mantoue
à leur père : « Malheureuses que nous sommes ! où demeurerons-nous ? à qui nous laisserez-vous? » Palla Strozzi comptait alors soixante-six ans; il en passa près de vingt-six en exil, à Padoue, honoré de tous et ne souffrant jamais qu’on parlât mal de sa patrie devant lui. Il espérait, au bout de chaque période de
dix ans, revoir sa chère Florence , et apprenait chaque fois avec une résignation touchante que l’implacable Cosme l’avait fait bannir pour une période de plus. Le fils de Palla, l’époux d’Alessandra, obtint de rester à Florence, mais exposé à mille avanies.
Alessandra le consolait et, malgré sa douleur, se montrait toujours sereine, souriante. De nouveaux coups devaient la frapper : son mari fut forcé de prendre à son tour le chemin de l’exil. La pauvre jeune femme resta longtemps sans retrouver la parole. Puis ce fut un échange de protestations d’amour qu’il faut lire dans le récit de Vespasiano, digne ici, par la simplicité et l’éloquence du langage, de son modèle Plutarque. Force fut à Alessandra de rester à Florence pour élever ses emants et s’occuper des intérêts communs. Un jour cependant elle put aller rejoindre à Gubbio son époux (qui s’était vu obligé d’accepter — lui, le fils du plus riche citoyen de Florence — les fonctions de gouverneur d’un mauvais sujet). Mais ce fut pour assister à ses derniers moments, car Lorenzo mourut assassiné par son élève.
Le reste de la vie de la noble femme se partagea entre l’éducation de ses enfants et les pratiques de la religion; elle devint le modèle des veuves, comme
Type d’Italienne au xv* siècle. La « Vergognosa » de Pise. D’apres Benozzo Gozzoli (Campo Santo de Pise).
elle avait été le modèle des épouses, image incarnée du devoir et du martyre. Elle ne sortait que le visage couvert, un bandeau au-dessus des yeux , la tête cachée par un capuchon tout uni, sans le moindre ornement. Je laisse à penser ce que furent les enfants elevés par une telle mère. Alessandra comptait cinquante-quatre ans lorsqu elle s éteignit dans les sentiments de componction que l’on devine h
Tout autre 1 esprit moins occupé des choses du ciel et plus tourné aux
Types de dames italiennes au xv° siècle, d’après Piero délia Francesca.
(Église Saint-François à Arezzo.)
intérêts terrestres — est la parente par alliance et l’homonyme d’Alessandra Bardi-Strozzi, Alessandra Macinghi-Strozzi, la mère de famille tendre, vaillante, militante par excellence, douée du bon sens exquis de la Florentine de race h Née en 1406, Alessandra Macinghi épousa en 1422, ainsi âgée de seize ans seulement, Matteo Strozzi, ami éclairé des humanistes, latiniste distingué, collectionneur ardent d’antiquités1 2 3. La révolution de 1434 porta un coup fatal à la Macinghi aussi bien qu’à la Bardi. Matteo partagea le sort des Strozzi et dut aller