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LE DUC DE CALABRE

gieux), il finit sa vie dans la pénitence. Singulier agrégat de vices et de talents, Alphonse 11e figurerait pas dans cette galerie d’honneur s’il ne s’était distingué par un goût très délicat pour les arts. A partir de 1487 il fit commencer, sur les dessins de Giuliano da Majano, la construction de deux villas célèbres, qu’il entoura des plus beaux jardins, la Duchesca et Poggio Reale, toutes deux dans le voisinage immédiat de Naples. Dès 1488, les travaux de Poggio Reale étaient assez avancés pour qu’Alphonse pût offrir dans sa nouvelle résidence un festin somptueux à son père et à sa mère.

L’édifice, comprenant deux étages et un attique, était carré, avec quatre tours également carrées aux angles : tout autour régnait un promenoir (un portique) voûté. Au centre, une salle basse, dans laquelle on descendait par un escalier de huit ou dix marches, se trouvait reliée aux conduits d’eau et un mécanisme ingénieux permettait de la submerger en un tour de main. Une des distractions favorites d’Alphonse (notons ce goût pour les plaisanteries vulgaires) consistait à offrir dans cette salle des repas à des seigneurs et à des dames richement habillés. Puis, lorsque tout le monde était assis, il faisait jouer subitement un ressort, et les convives, avant d’avoir pu prendre la fuite, se trouvaient trempés jusqu’aux os. Des appartements richement décorés, et surtout dans les jardins des arbres et des fleurs rares, des fontaines, des statues, un groupe avec une Sirène accompagnée de deux adorateurs, un autre avec l’hermine se livrant aux chasseurs pour ne point souiller sa fourrure, répandirent au loin la réputation de ce lieu de délices. Peu à peu délaissé par les souverains qui se succédèrent sur le trône de Naples, Poggio lleale végéta tristement jusqu’au dix-huitième siècle, époque à laquelle cette villa incomparable acheva de tomber en ruine. Il n’en reste aujourd’hui d’autre souvenir que le plan publié par Serlio1.

I. L’histoire de la « Duchesca » fait l’objet d’un article publié dans Y Archivio storico per le Provincie Napoletane, 1884, p. 563-074; celle de Poggio Reale, d’un autre article publié dans le même recueil, i885, p. 186-209, 309-342. — J’ai publié dans la Renaissance au temps de Charles VIII (p. 435) la description de Poggio Reale, faite par André de la Vigne dans le Vergier d’honneur, ainsi que le fac-similé de la coupe de la villa, d’après Serlio.

Un des compagnons de Charles VIII de France nous a laissé cette description enthousiaste des murailles de Poggio Reale (1495) :

« Avant que le roy entrast en la ville, il a couché une nuyt à Poge royal, qui est une maison de plaisance que le roi Ferrand et ses prédécesseurs ont fait faire, qui est telle que le beau parler de maistre Alain Chartier, la subtilité de maistre Jehan de Meun et la main de Fouquet ne sauraient dire, escripre ni peindre. Elle est assise loing de la ville, aussi loing que de Tours au Plesseix, et depuis la porte de la ville jusque-là on va par grands sentiers et allées de tous costez. Elle est environnée d’orengers et de rommarins et de tous autres arbres fructueux tant en yver que en esté, à si grand quantité que c’est chose inestimable. Ledit jardin est clos de murs en carré, et il est si beau que il ne sauraye escripre en la vie d’homme. Environ ceste maison sont les belles fontaines, les viviers pleins d’oyseaulx de toutes sortes et si estranges qu’on ne saurait penser. De l’autre costé le beau parc où sont les grosses bestes à foison, la garenne de connins et de lièvres, l’autre garenne de faisans, de perdrix, et il semble que tout y seit fait par désir humain, car par mon souhait ni par celui d’homme vivant rien ne pourrait

advenir de plus à nature humaine » (De la Pilorgerie, Campagnes et Bulletins de la grande

Armée d’Italie commandée par Charles VIII, p. 196.) Voy. aussi Burchard, Diarium, t. II, p. 174.

Le médailleur Guaccialotti ou Guazzalotti de Prato nous a conservé les traits du duc de Calabre (voy. la gravure ci-contre). Sur le revers d’une de ces médailles le duc est représenté assistant à un sacrifice fait au dieu Mars. Quel signe des temps!

La femme du duc de Calabre, Hippolyte Sforza , fille du duc François, comptait parmi les princesses les plus savantes de la Renaissance, copiant de sa main les manuscrits des auteurs classiques, possédant le latin au point depouvoir haranguer publiquement un pape. (Voy. plus loin le chapitre consacré à la Lombardie.)

On manque d’informations sur les autres protecteurs des artistes à Naples. Bornons-nous à rappeler le souvenir du cardinal Olivier Caraffa (f 1 5 1 i), qui enrichit Rome de plusieurs ouvrages importants (voy'. ci-dessus, p. 102).

Jovien Pontano (1426-1500), le fameux ministre, historien et poète du roi Ferdinand, a perpétué sa mémoire par la construction de la « Capella P011taniana », située près de l’église Pietrasanta (via Purgatorio ad Arco). Cet oratoire, élevé en 1492, se distingue par une simplicité de bon goût; les inscriptions en font le principal ornement'.

Par un de ces soubresauts si fréquents dans l’histoire des lettres ou des arts, à moins que l’on n’y voie de mystérieuses affinités électives, la plupart des artistes marquants qui ont laissé leur trace à Naples devaient également faire fortune en France et devenir dans notre pays les principaux artisans de la Renaissance. Francesco Laurana sculpta dans la Provence et dans le centre, à Marseille, à Avignon, au Mans, les monuments que l’on sait. Giuliano da San Gallo, non content de relever les principaux monuments antiques de notre Midi1 2, travailla pour le cardinal Julien délia Rovere, le futur pape Jules II, dans le Comtat Venaissin. Fra Giocondo et Modanino passèrent du service de la cour de Naples à celui de Charles \ III, qui les emmena à Amboise. Et qui sait si ce Yincenzo da Cortona, qui en 1 4<>A exécutait pour le roi Ferdinand des modèles de forteresses, 11’est pas le père de Domenico da Cortona qui avait la même spécialité et qui, plus connu sous le surnom de Boccador, devait si étroitement lier son souvenir à celui de la reconstruction de l’ Hôtel de ville de Paris ?

Serait-ce donc que notre Renaissance française, avec sa naïveté touchante, ses saintes ardeurs, est fille de la Renaissance napolitaine, cet art hybride et corrompu ? Grave question qui sera examinée à fond dans un des volumes suivants.

O11 remarquera, dans le royaume de Naples, aussi bien que dans les Etats Romains, dans la Toscane, dans la Vénétie et dans la Lombardie, que les villes

1. La façade est gravée dans le Museo Borbonico, t. XIV; des relevés manuscrits se trouvent

à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris, parmi les dessins de Clerget. — Cf. Galante, Guida sacra délia cittàdi Napoli. Naples, 187.3, p. i63. •

2. \ oy. le travail que j’ai publié en collaboration avec M. de Laurière dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de France, 188.2.

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