GÊNES ET LA LIGURIE
restent plus encore à l’écart du mouvement qui dès lors avait gagné toute l’Italie.
Chez les Ligures le niveau de l’art se relève, sans cependant atteindre très haut. Les habitants du golfe de Gênes, s’ils se sont créé d’impérissables titres comme navigateurs, comme commerçants, comme diplomates, semblent n’avoir eu, à aucune époque, de vocation nettement caractérisée pour la culture des arts « Gênes la superbe », malgré son site incomparable, malgré ses richesses, ses palais de marbre, ses galeries de tableaux, a ignoré le secret de donner à ses productions ce cachet de distinction qui, d’une invention somptuaire ou d’un caprice de la mode, fait un modèle éternel. Sans attacher à la fameuse invective de
Dante (« Gênes des
hommes sans foi, des femmes sans vergogne ») plus d’importance que n’en mérite ce sarcasme mêlé à tant d’autres, il est permis de se demander si, à Gènes comme à Naples, les esprits ne manquaient pas de ces hautes tendances spiritualistes — foi religieuse, patriotisme (quelle ville changea plus souvent de maître !), poésie, — sans lesquelles une École ne saurait devenir viable.
Nulle part une pénurie si grande de modèles antiques : à peine peut-on citer quelques fragments d’architecture encastrés dans les parois du dôme de Santa Maria di Castello, de SS. Cosme et Damien1 2. Quant aux collectionneurs, de même qu’à Venise, mais avec moins de netteté encore, ils bornaient leurs convoitises aux productions des petits arts. Andreolo Giustiniani avait réuni une riche série de médailles; il envoya au Pogge quelques bustes en marbre, un cachet avec le portrait de Trajan, une médaille en or. Eliano Spinola possédait
1 . Bibl. : Sous le rapport de l’histoire de l’art, Gênes est des mieux partagées. Je citerai notamment les Notifie dei Prof essor i del Disegno in Liguria dalle origini al secolo XVI, de Frédéric Alizeri ; 6 vol. in-8°; Gênes, 1870-1880; — le Guida illustrata... di Genova, du même; Gênes, 1875; — les différentes publications de MM. Santo Varni (que je mentionnerai au fur et à mesure), Staglieno, Belgrano.
2. Belgrano, délia Vida privata dei Genovesi; 2e édit.; Gênes, 1870, p. 10.
des ouvrages byzantins, des étoffes, peut-être aussi quelques sculptures et quelques cristaux. Ici encore — c’est la règle — un médailleur surgit à côté des collectionneurs. Elia Battista de Gènes, qui florissait vers 1480, se fit connaître par les médailles du doge Battista Fregoso et d’un autre de ses compatriotes. Citons en outre quelques orfèvres génois, qui firent fortune dans la Ville éternelle, subitement inféodée à Gênes par l’avènement des papes ligures Sixte IV et Innocent VIII, et enfin un graveur génois en pierres dures, Battis— tino Taglia, appelé en 1488 à graver le sceau du roi de Naples.
En parcourant l’érudit travail consacré par M. Belgrano à l’histoire intime de ses concitoyens1 2 3, nous y trouvons bien le tableau d’une existence joyeuse et mondaine, avec des fêtes nombreuses, de brillantes toilettes, et un luxe qui faisait dire à Louis XII que les maisons particulières des Génois étaient plus riches et mieux ornées que son propre palais. Mais, pour fleurir, les arts veulent que leurs protecteurs les aiment sincèrement, et non qu’ils en fassent les instruments de leur vanité : eh bien, à Gênes, si le gouvernement, les grandes familles, telles que les Adorno, les Fregoso, les Fiesque, les communautés religieuses, ne leur marchandaient pas leurs encouragements, rien ne prouve qu’ils éprouvassent pour eux ce saint enthousiasme que nous avons rencontré si souvent .1 Florence, à Rome, à Urbin, à Mantoue, à Milan même. Quant au fond de la population, la culture artistique le séduisait peu : nulle part on ne rencontre un si grand nombre de maîtres étrangers. (En 1410, sur vingt et un peintres fixés dans la ville, il n’y en avait que trois qui fussent Génois; neuf étaient venus de Pise, deux de Sienne*.)
Eu égard à l’architecture, on serait vraiment embarrassé aujourd’hui de découvrir quelque monument digne d’être signalé ;\ l’attention du lecteur. Le quinzième siècle passa sur Gènes sans y laisser sa trace, alors que la période romane, la période gothique, la Renaissance du seizième siècle et surtout le style baroque s’y sont perpétués par tant de créations.
Dans le domaine de la sculpture, si nous avons à signaler le passage par Gênes de maîtres tels que Michelozzo, Leonardo Ricomanno et Donato Benti de Pietrasanta, Matteo Civitale, Andrea Sansovino, Benedetto da Rovezzano, par contre les créations qui subsistent sont d’une grande rareté : il suffira de rappeler le bas-relief avec le saint Georges sculpté sur le palais Doria, place de San Matteo r’, les statues de la cathédrale, sculptées par Civitale, et la tribune de l’église San Stefano, décorée par Benti et Benedetto da Rovezzano.
A l’égard de la peinture, Gênes, tout comme Padouc, Vérone, Venise, Urbin, Naples, subit l’influence lombarde, et par cette alliance parvient à refouler les éléments toscans, si vivaces encore au début du quinzième siècle.
Parmi les peintres flamands, français ou allemands qui demandèrent l’hospi-