BOULEVARD S A I N T - G E R M A I N , 7Ç
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de reproduction réserves.
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Fragment des stalles du chœur de l’église Saint-Pierre à Pérouse.
INTRODUCTION
LAGE d’or DE LA RENAISSANCE. — I. CONDITIONS NOUVELLES DE LA SOCIÉTÉ ITALIENNE. — L’iNVASION. — LE MACHIAVÉLISME. — II. SAVONAROLE ET LA RÉFORME. — III. DÉGÉNÉRESCENCE DES MŒURS. — PART DE RESPONSABILITÉ DE LA RENAISSANCE. — IV. RÔLE DE l’aRT AU XVP SIECLE.
« L’età dell' oro, che cosi si potè chiamare, per gli uornini virtuosi ed artefici nobili, la felice età di Leone decimo*. »
( Vasari.)
uelle belle et radieuse époque pour l’art italien que celle qui s’ouvre, vers 1470, avec l’apparition de Laurent le Magnifique, de Bramante et de Léonard de Vinci, et qui se terme vers 1620 à la mort de Raphaël et de Léon X! Partout éclatent la joie de vivre et le désir de consacrer la vie aux plus hautes jouissances intellectuelles; partout des idées sublimes, les sentiments les plus nobles, le charme infini de la forme, et la pureté ou la chaleur de style, l’ampleur, la plénitude, ie rythme, l’harmonie, qui semblaient avoir à jamais sombré dans la ruine du monde antique. Cette équation parfaite que l’humanité cherchait
I. <c L’âge d or : c’est ainsi que l’on pouvait appeler, eu égard aux hommes de talent et aux artistes illustres, l'heureux âge de Léon X. »
E. Müntz. — II. Italie. L'Age d'Or. i
depuis tant de siècles, cette réconciliation entre l’idéal et la réalité, entre l’homme et la nature, la faculté de voir tout en beau, sans cesser d’être profondément vrai et humain, c’est la Renaissance parvenue à son apogée qui les a retrouvées pour sa plus grande gloire et pour le plus grand profit de la civilisation. Les superstitions du moyen âge ont disparu l’une après l’autre, mais il reste encore de la loi dans les causes généreuses; la génération nouvelle a l’organisation aussi riche que féconde; raffinée, non efféminée, elle aime la science et la poésie, la nature, remise en honneur par le poème /’ Arcadie, de Sannazar (1002), et les belles manières; — et à cet égard on dirait qu’une nation de gentilshommes a pris la place de la bourgeoisie parcimonieuse et prosaïque du siècle précédent; — sans apporter trop d’âpreté dans la poursuite de la lortune et sans proscrire d’autre part la rêverie, elle adore les fêtes, les tournois, les mascarades, les bals, les comédies, le luxe de la table et le luxe du mobilier ou de la toilette, mais sait à l’occasion s’affliger ou s’indigner; de même que la conscience de sa valeur ne lui fait pas oublier la vanité des choses humaines, ainsi que le prouvent tant de superbes mausolées commandés du vivant même des princes les plus orgueilleux, depuis Sixte IV jusqu’à Jules II. L’ascétisme, l’austérité, la contrition, la maussaderie, voilà peut-être les seuls sentiments qu’elle ignore. On trouve le reflet de sa manière d’être et de sentir jusque dans les formes les plus secondaires de sa civilisation. Voyez ce costume exempt à la fois de prétention et de vulgarité, cette écriture si ferme et si élégante, avec ses caractères ni trop fluets, ni trop massifs; voyez les moindres meubles, les moindres ustensiles, tout respire je ne sais quelle aisance et quelle harmonie.
Comment les formes supérieures de l’art n’auraient-elles pas bénéficié de données aussi propices et telles qu’on ne les rencontre guère deux fois dans les annales d’une nation !
Il faut relire et méditer, à ce sujet, les pages éloquentes de M. Taine dans sa Philosophie de Fart en Italie , et notamment le tableau que l’illustre penseur trace, d’après Balthazar Castiglione, du parfait courtisan, tel que le concevait le xvie siècle, c’est-à-dire de l’homme essentiellement aimable, sensible, instruit, formé au point de vue moral aussi bien qu’au point de vue intellec tuel : nous dirions aujourd’hui un « gentleman ».
Ce terme exotique, qui a reçu depuis longtemps dans notre pays ses lettres de grande naturalisation, provoque involontairement une autre comparaison : naguère, c’étaient précisément les représentants de la race anglo-saxonne, et plus particulièrement les Américains, qui avaient entrepris de détruire le culte de la forme, porté si haut par les artistes du xvT siècle. L’Américanisme ne consistait-il pas, il y a peu d’années encore, à supprimer tout intermédiaire,
INTRODUCTION
je ne dirai pas oiseux, mais pittoresque, pour aller droit au but, à négliger entièrement les moyens pour ne s’attacher qu’aux résultats positifs! Or si la science, d’après l’heureuse définition d’un philosophe moderne, Gioberti, est la ligne droite, l’art, lui, est la ligne courbe. Supposez un instant que la Renaissance n’ait suivi que la ligne droite, à la manière d’un géomètre, jamais les chefs-d’œuvre qui font notre admiration n’eussent pris naissance.
L’homme complet, qui sent et qui pense, qui s’intéresse à la fois aux événements du jour et à la philosophie, à l’antiquité et au Nouveau Monde, aux sciences positives et aux plus délicats problèmes de la morale, aux belles-lettres et aux arts plastiques, sans omettre la musique vocale et instrumentale, qui tient une place si grande dans la société italienne du x\T siècle, cet homme de la Renaissance, avec son goût pour la nature, le luxe, les fêtes, toutes les jouissances de l’esprit et du corps, me paraît également bien au-dessus de la race de courtisans qui peuplent le siècle de Louis XIV ; il ne l’emporte pas moins en santé et en sève sur l’encyclopédiste du xvme siècle, qui est au fond un sectaire : il a plus de liberté, plus d’âme, des convictions plus profondes, un sang plus riche et plus généreux. Il connaît l’émotion, mais sans tomber dans le genre larmoyant à la façon de Rousseau et de Greuze; il touche aux plus hauts problèmes de philosophie, mais sans afficher le scepticisme de Voltaire ou de Boucher.
Le charme qu’exerçaient l’ouverture d’esprit et l’urbanité des Italiens était extrême. Aucune nation civilisée ne pouvait s’y soustraire : savants et souverains les subirent avec volupté. L’Italie passait alors pour la patrie commune de tout homme pensant; le plus illustre des humanistes du Nord, Érasme, l’aimait d’un amour passionné : « Mon âme est à Rome, écrivait-il, et nulle part je n’aimerais mieux laisser ma dépouille mortelle. » — « J’ai quitté l’Italie malgré moi et à regret », dit-il ailleurs. — Ou encore : « Il n’y a aucun peuple qui me plaise autant que les Italiens'. »
Avant d’étudier les vicissitudes de l’art italien pendant une ère glorieuse entre toutes, nous devons, en historien impartial, jeter un coup d’œil sur les conditions politiques, religieuses, morales et sociales de l’Italie durant la même époque. Ici le tableau n’offre que trop d’ombres : l’affaiblissement du patriotisme et, comme conséquence, l’invasion étrangère, avec les fléaux sans nombre qui lui tont cortège, les villes libres réduites en servitude, le triomphe de la politique à laquelle Machiavel a attaché son nom, une tyrannie odieuse
I . « Animus est Romæ, nec usque libentius hujus corpusculi sarcinam deposuero » J’emprunte ces citations à un très érudit et très élégant mémoire de M. Pierre de Nolhac : Erasme en Italie. Paris, 1888.
La Rêverie au xvi" siècle.
Fac-similé d'une gravure de Giulio Campagnola.
ayant pour corollaire des complots sans cesse renaissants, le relâchement des mœurs, des passions portées à leur paroxysme, que d’images attristantes, propres à nous faire douter de la mission civilisatrice de la Renaissance ! Les noms d’Alexandre VI et de César Borgia, de Charles VIII, de Louis XII et
de François Ier, de Ferdinand le Catholique et de l’empereur Maximilien, de Gonzalve de Cordoue et de Gaston de Foix, le traité de Grenade et la ligue de Cambrai, les batailles de Fornoue , d’Agnadel, de Ravenne, de Novare, de Marignan, le sac de Capoue , de Brescia, de Prato, voilà des noms et des événements qui réveilleront toujours dans le cœur d’un Italien les plus poignants souvenirs.
Et par quelle ironie du destin ou par quelle mystérieuse loi historique une époque si infortunée correspond -elle au plus magnifique épanouissement de la littérature, de la science, de l’art, à ce que l’on est convenu d’appeler le Siècle de Léon X , et à ce que
j’appellerai I’Age d’Or, en me bornant à une période plus limitée? Par quel miracle l’Italie dégénérée, divisée, à la veille de subir le joug des Français, des Allemands, des Espagnols, produit-elle des génies tels que Christophe Colomb, Machiavel, Léonard de Vinci, pour ne point parler de tant d hommes prodigieux qui ont brillé plus spécialement dans la poésie, dans 1 érudition ou dans les beaux-arts? Ce sont là autant de problèmes dignes de solliciter et de passionner la curiosité de tout être pensant, mais des problèmes dont la solu-
Le tombeau du pape Sixte IV, par Antonio Pollajuolo. Basilique de Saint-Pierre a Rome.
tion, il est tacile de le prévoir, pour l’art du moins, ne saurait que consoler et rasséréner : le rôle des artistes ne consiste-t-il pas précisément à transporter les contemporains au-dessus des tristesses du jour, à leur offrir un idéal qui serve de modèle et d’encouragement, à renouveler chez les nations vieillies le culte de tout ce qui relève et ennoblit ! Tâche enviable entre toutes, dont jamais maîtres ne se sont acquittés avec plus d’éclat que ces grands penseurs et ces grands moralistes, en tête desquels brillent Raphaël et Michel- Ange.
Ce qui frappe de prime abord lorsque l’on examine la situation générale de l’Italie vers la fin du xve siècle, c’est la diminution de la vitalité, qui est allée en décroissant d’âge en âge depuis les luttes des Guelfes et des Gibelins; ou plutôt cette vitalité ne s’exerce plus que dans le domaine plus ou moins abstrait des choses de l’intelligence , dans les arts de la paix. Telle est la loi commune :
l’Italie a été épuisée par l’excès même de ses efforts, par l’exagération de l’esprit municipal, par ces luttes de cité à cité, si nombreuses encore au xve siècle.
La lassitude se trahit par l’abdication générale des prérogatives et des intérêts locaux, par un souci excessif du bien-être, par le besoin d’institutions stables assurant aux citoyens la tranquillité et la prospérité matérielles, de tels avan-
Statue funéraire de Gaston de Foix, par le Bambaja. (Musée archéologique de Milan.)
INTRODUCTION
tages dussent -ils s’obtenir au prix des plus grands sacrifices et au milieu des convulsions les plus douloureuses. De toutes parts s’affirme la tendance à concentrer le pouvoir, à associer les intérêts publics (« l’università degli uomini », d’après l’expression de Machiavel) sur une plus large base. En cela, l’Italie cède au courant qui s’affirme d’un bout à l’autre de l’Europe. Désormais on voit une demi-douzaine de nations consentant à se grouper sous le même sceptre, alors que cent ^
années auparavant il eût été parfois difficile de trouver une demi-douzaine de villes consentant à obéir à un même maître. Charles-Quint règne à la fois sur l’Allemagne,
la Hongrie, la Bohême, les Flandres, l’Espagne et sur une partie de l’Italie , sans compter ses possessions transatlantiques; il peut se vanter de ce que le soleil ne se couche jamais sur son empire. La France , qui avait annexé, peu de temps auparavant, la Bourgogne, la Picardie, l’Artois, la Bretagne, s’empare des Trois Evêchés et reconquiert Calais; l’An-
, Portrait de César Borgia.
gleterre Ct 1 Ecosse ne tar- Fac-similé de la gravure publiée par Paul Jove.
deront pas à se réunir sous
un seul souverain, de même qu’en Italie l’État pontifical et le grand-duché de Toscane achèvent de soumettre les villes libres ou les principautés indépendantes, ces villes libres qui avaient si mal usé de la liberté, où un parti avait sans cesse opprimé l’autre, où l’on n’avait vu que proscriptions ou meurtres judiciaires : Bologne, Rimini, Pérouse, Pise, Sienne. Il n’est pas jusqu’à la Russie qui, sous Iwan III et Iwan IV, ne transforme en un vaste empire tant d’Etats rivaux et ennemis.
En Italie, 1 invasion étrangère eut du moins ce résultat de restreindre les luttes intestines, les rivalités de clocher, les entreprises téméraires. Les derniers condottieri, les Bartolommeo d’Alviano, les Eabrizio Colonna, les Giovanni delle Bande Nere, disparaissent dans le premier tiers du siècle. C’est que, entre
les armées de belligérants tels que les rois de France, d’Espagne, l’Empereur, et devant l’effort de nations entières, il n’y avait plus place pour ces mercenaires moitié généraux, moitié diplomates, et par-dessus tout aventuriers de
L’Italienne du xv° siècle. Portrait de jeune Florentine, par Botticelli. (Musée de Francfort-sur-le-Mein.)
la pire espèce, se guidant d’après les vues les plus mesquines, pas plus que pour les rivalités misérables de tant de villes voisines appelées à s’unir, au lieu de se combattre ou de s’opprimer.
Les rares tentatives laites pour résister à l’étranger mirent bien en évidence
INTRODUCTION
l’impuissance militaire des Italiens, quoi qu’en dise Machiavel, qui, dans le Prince (chap. xxvi), attribue les détaites de ses compatriotes à 1 incapacité de leurs cheis, non au manque de vigueur, d’habileté, de courage, des Italiens piis
L’Italienne du xvr siècle. Portrait de la prétendue Fornarina, par Sebastiano del Piombo.
(Musée de Berlin.)
isolément (il cite à l’appui les duels ou les combats à petit nombre où, affirmet-il, ses compatriotes l’emportent sur ceux qu’il appelle, d’après la formule consacrée, les Barbares). « Il tant bien se figurer, dit à ce sujet Edgar Quinet, qu’il n’y eut pas de résistance nationale. Personne, au xvi" siècle, n’a réelle—
E. Müntz. — II. Italie. L'Age d’Or. 2
ment défendu la souveraineté de l’Italie. Dès que l’Europe se présente, elle y entre comme dans un héritage vacant, domaine de l’humanité. Venise seule
prend un jour pour mot de ralliement, « Italie», à la bataille de Vaïla (d’Agnadel). Mais il est trop tard; ce mot ne trouva d’écho que chez les mourants; il expira dans la mêlée. »
L’absence de sentiment national éclate non seulement dans la faiblesse de la résistance, dans les alliances contractées par les princes italiens avec les ennemis du dehors (plusieurs d’entre eux vont jusqu’à invoquer le secours des Turcs!), mais encore dans les manifestations littéraires. En 1494, lors de la campagne de Charles VIII, poètes et érudits rivalisèrent de bassesse pour célébrer le jeune monarque qui rouvrait, pour si longtemps, l’ère des invasions : Ugolino Verini de Florence lui dédia son poème épique la Carliade; Petrus Léo de Milan, ses Discours, Epîtres et Epigrammes ; Marullo, Pontano, Michèle Rizzo, Raffaele Brandolini, chantèrent ses exploits; le Cieco de Ferrare le porta aux nues dans son Mambriano'.
Signalons du moins, pour le premier acte de cette longue tragédie, quelques exceptions honorables. Peu de jours avant sa mort, Boiardo, ayant appris l’approche de l’armée de Charles VIII, ajouta une strophe à son Roland amoureux pour pleurer sur l’Italie mise à feu et à sang par les Gaulois. Pietro de Ricci (Petrus Crinitus) de Florence, Antonio de Canelli de Pistoja, Tibaldeo de Ferrare, Marcello Filosscno de Trévise, dont les poésies parurent à Venise en i5op, élevèrent également la voix contre les envahisseurs, mais sans trouver des accents véri-
L'épée de César Borgia.
Collection du duc de Sermoneta à Rome
1. Voy. Canello, Storia délia Lctteratura italiana nel secolo XVI; Milan, 1880, p. 184 et suiv. • — • La Renaissance au temps de Charles VIII ; Paris, Didot, 1 885, p. 5i5. — Marc Monnier, De Dante à Luther, p. 37.
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tablement vibrants, des cris partis du cœur. Sannazar ne s’honora pas moins par son indépendance.
La tendance générale, chez cette race de courtisans qui s’appelle les humanistes, est l'indifférence, plus encore que la résignation. L’Arioste lui-même prenait tort légèrement son parti des revendications de Louis XII : peu lui importait de servir un maître ou un autre : « si sit quidem hinc atque hinc non leve servitium. » Quant à ses contemporains, ils partageaient leur enthousiasme entre François Lr et Charles -Quint. Le cri poussé par le pape Jules II ( « Fuori d’Italia i Barbari ») trouva d’autant moins d’écho que cet esprit incohérent avait le plus contribué, avec Ludovic le More, à déterminer l’expédition de Charles VIII , qu’il avait ensuite été le principal instigateur de la Ligue de Cambrai, ayant pour unique objectif la ruine de Venise, et qu’enfin, pour délivrer l’Italie des « Barbares » français, il frisait appel aux « Barbares » allemands et espagnols. Lorsque, à peu
d’années de là, Machiavel, patriote ardent, chercha, pour résumer dignement l’éloquent chapitre qui termine le Prince, quelque strophe vibrante, il se vit forcé de remonter jusqu’au xive siècle, jusqu’à Pétrarque. Répétons avec lui ces vers inspirés :
Virtù contra furore
Prendera l’arme; e fia’ 1 combatter corto;
Che l’antico valofe Nell’ Italie! cor non c aneor niorto 1 .
Ici se pose devant nous, pour la première fois, la question inquiétante et irritante de la responsabilité encourue par la Renaissance dans les malheurs
i. Canzone IV; aux Grands d’Italie. — « La vertu s’armera contre la fureur et le combat sera court, car i’antique valeur n’est pas encore morte dans le cœur italien.»
de l’Italie. L’étude du monde antique et cette sorte de détachement philosophique, ou encore le fatalisme, qui en résultèrent, n ont-ils pas contribué à l’éclipse du patriotisme, comme y contribue d’ailleurs tout travail purement contemplatif? On ne saurait nier que le principe même de la Renaissance ne fût favorable au cosmopolitisme. Le fonds commun des idees mises en oeuvre n’appartient plus en propre à telle ou telle nation, - — Italie, France,
Allemagne, — il constitue un legs fait par l’antiquité à l’Europe entière. Jupiter, Apollon, Hercule, Achille , Alexandre ou César, tous ces dieux et héros , subitement rappelés à la lumière, n’ont plus de patrie spéciale :
ils sont citoyens de l’Univers.
Aussi les guerres ontelles désormais exclusivement pour base des calculs politiques, non les revendications des nationalités. A nulle époque non plus, savants, littérateurs et artistes ne s’expatrient d’un cœur aussi léger ; l’indifférence avec laquelle ils quittent leur
pays natal n’a d’égal que l’empressement avec lequel les ultramontains, mettant de côté leur amour-propre national, accueillent les émigrés.
Mais en remontant dans l’histoire politique de l’Italie n’y trouve-t-on pas, plusieurs siècles avant la Renaissance, l’habitude d’invoquer le secours de l’étranger? Les humanistes ont-ils été pour quelque chose dans les invasions des empereurs d’Allemagne, de Charles d’Anjou, dans tant de luttes fratricides ou tant d’alliances criminelles antérieures à l’avènement de l’humanisme? Lorsque les leçons de l’antiquité commencèrent de porter leurs fruits, le mal était Elit depuis longtemps. On peut reprocher aux humanistes de n’avoir pas combattu des tendances si funestes, on ne peut pas leur reprocher de les
Le Condottiere au .\v" siecle.
Tableau d'Antonelio de Messine. (Musée du Louvre.)
avoir provoquées.
INTRODUCTION
Envisageons maintenant, au point de vue spécial de l’Art, les conséquences de la révolution qui s’est produite dans les mœurs politiques de l’Italie.
La confiscation des forces vives de la nation italienne au profit de quelques rares privilégiés n’a pas seulement coupé les racines qui, en plongeant dans le cœur des plus humbles, faisaient affluer la sève jusque dans les moindres
ramifications de l’œuvre _____
collective : elle a encore notablement diminué les fondations dans lesquelles les municipalités mettaient jadis tout leur orgueil : hôtels de ville, hospices, monastères; tout au plus peut-on citer de loin en loin quelque monument fameux en ce genre, le Palais des Doges et les Procuraties de Venise (un des rares Etats qui aient conservé leur indépendance). Partout ailleurs, l’édifice qui caractérise cette phase de la Renaissance dont nous nous occupons, c’est la demeure du souverain ou des grands seigneurs, le palais ou la villa (il n’est plus question de châteaux
forts, les préoccupations de défense ont disparu devant l’adoucissement des mœurs). Quelles sont en effet les constructions par lesquelles la Renaissance du xvie siècle a perpétué son souvenir et auxquelles elle a donné la forme la plus originale : en Italie, le palais du Vatican, le palais Farnèse, la villa Madame, la villa d’Este, le palais de Caprarole, le palais Pitti, le palais du Té, le palais de Lucques; en France, Amboise, Blois, Gaillon, Fontainebleau, le Louvre et les Tuileries, Anet, Chambord, Chenonceaux, Écouen, Chantilly; en Allemagne, le château de Heidelberg; en Angleterre, celui de Hampton Court; en Espagne, l’Escurial, tous monuments élevés pour la gloire et pour l’usage d’un seul.
Ne cherchons pas davantage, dans les nouvelles cathédrales, de plus en
Le Condottiere au xvic siecle.
Dessin de Léonard de Vinci. (Collection de M. Malcolm.)
plus rares, ou dans les hôtels de ville, l’expression du patriotisme municipal. Les citoyens, se désintéressant peu à peu de la chose publique, ne mettront plus leur gloire qu’à posséder les habitations les plus élégantes, les intérieurs les plus confortables. Les édifices municipaux seront l’œuvre d’une volonté unique, non plus le résultat de l’effort de tous, avec cette variété charmante, avec ces mille motits imprévus qu’y introduisait naguère le concours de la cité entière. La basilique de Saint-Pierre de Rome compte assurément parmi les merveilles de l’architecture , outre qu’elle est le monument le plus gigantesque des temps modernes, preuve éloquente de l’énergie indomptable de son fondateur Jules IL Mais pas un ornement pour arrêter l’attention, pour captiver le regard. Partout le souci de la correction des lignes, de l’effet d’ensemble, de la discipline; partout l’expression rigoureuse, presque mathématique, de la volonté d’un seul. Aussi, combien les édifices de l’âge précédent, les dômes
de Milan, de Côme, la Chartreuse de Pavie, ne sont- ils pas plus curieux, plus pittoresques, plus vivants, avec leur forêt de statues, leurs mille et mille détails, ornements et accidents, dans lesquels la fantaisie de chaque collaborateur s’est donné carrière, dans lesquels tous, jusqu’au plus humble tailleur de pierre, ont tenu à marquer leur trace, à mettre une note personnelle! A côté d’eux, les créations nouvelles ont quelque chose d’abstrait, malgré la puissance des lignes.
Dans la peinture et la sculpture, la révolution fut moins profonde et moins tranchée que dans l’architecture. Si les peintres et les statuaires s’étaient précédemment déjà désintéressés des luttes politiques, voire patriotiques, si lts fresques ou les statues des xmc, xive et xv1' siècles nous offrent si rarement des
L’expression du Courage au xvr siècle.
Buste du David colossal de Michel -Ange. (Académie des Beaux-Arts de Florence.)
INTRODUCTION. i5
allusions aux événements contemporains, si ceux-ci n’ont exercé que l’influence la plus indirecte sur les artistes, placides spectateurs de tant de luttes
Un Palais au xvr siècle. La Cour de la Chancellerie à Rome, par Bramante.
épiques', à plus torte raison les œuvres du xvie siècle ne refléteront-elles que rarement les passions du temps. Quant à demander aux artistes de prendre parti pour les vaincus, comme notre Callot le fit si courageusement vis-.i-vis de Louis XIII lors de l’entrée de ce monarque à Nancy, c’eût été poursuivre
i. Voy. t. I, p. 296-297.
une chimère. Raphaël continuera sans scrupules de servir Léon X, spoliateur de son souverain légitime, le duc d’Urbin; Michel-Ange, tout en protestant dans son ior intérieur contre les Médicis, qui viennent d’asservir de nouveau sa patrie, élèvera pour eux la Bibliothèque Laurentienne, sculptera les laineux tombeaux. Et que dire de Léonard de Vinci, si empressé a dresser des arcs de triomphe ou à organiser des fêtes en l’honneur des oppresseurs de sa patrie, en attendant qu’il prête son concours à l’odieux César Borgia !
Fragment de la Rencontre de saint Léon et d’Attila, par Raphaël. (Vatican, salle d’Héliodore.)
Les Mécènes, d’autre part, même les moins scrupuleux, éprouvent devant l’art comme un sentiment de pudeur, de respect religieux. On dirait des impies, pénétrant d’un cœur léger dans quelque sanctuaire vénéré et subjugués tout à coup par la. majesté du lieu. S’ils demandent à leurs protégés, dont ils ont plus a attendre que ceux-ci n’attendent d’eux, car ils ne peuvent que leur donner de l’or en échange de la gloire, s’ils leur demandent, dis-je, de mettre leur talent au service de leur amour-propre ou de leur ambition, ils se contentent des allusions les plus indirectes, des allégories les plus vagues (nullement comparables à celles qu’exigeait par exemple le Roi Soleil), ou d’un portrait introduit dans quelque composition historique. Jules II et Léon X lont représenter par Raphaël, sous la forme la plus détournée, les grands actes
INTRODUCTION
de leur pontificat. Héhodore chassé du temple, la Rencontre de suint Léon et d Attila, le Couronnement de Charlemagne, tel est le voile plus ou moins transparent qui recouvre l’expulsion des Français, l’entrevue de Léon X et de François Pr à Bologne; rien ne ressemble moins à de la peinture officielle. De même à Florence, lorsque Léonard et Michel-Ange lurent chargés de représenter, l’un la Bataille d' Anghiari, l’autre un Épisode de la guerre de Pise, leur laissa-t-on
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Génies soutenant un cartouche avec une dédicace au marquis et à la marquise de Mantoue.
Par Andrea Mantegna. (Château de Mantoue.)
la liberté la plus entière. Aussi, sans se soucier le moins du monde de la vérité historique et de la couleur locale, ne songèrent-ils tous deux qu’à résoudre avec le plus d’éclat des problèmes d’ordre technique : l’un éblouit les spectateurs par la connaissance de l’anatomie humaine, l’autre par celle de l’anatomie du cheval. A Mantoue, Costa peignit le marquis François Gonzague conduit par Hercule, sur le sentier de la vertu, au sommet d’une montagne consacrée à l’Eternité; puis le même prince debout sur un piédestal, entouré d’une foule de courtisans et de serviteurs, ou encore assistant à un sacrifice en l’honneur d’Hercule. (Mantegna était ailé plus loin, quelque vingt ans auparavant : il n’avait pas hésité à placer entre les mains de génies ailés le cartouche suppor-
E. Müntz. — II Italie. L’Age d’or.
iR
tant une inscription dans laquelle il prodiguait aux souverains de Mantoue les épithètes de très illustres, d’excellents et d’incomparables.)
Il y a là, proclamons-le bien hautement, un respect profond pour l’indépendance de l’artiste, une idée véritablement grande et noble de la mission qui lui incombe. Ces princes si ambitieux et si magnifiques ne conçoivent pas l’art sans une grande part d’idéalisme; ils croiraient le rabaisser en lui demandant une glorification trop directe; tout au plus leur influence ira-t-elle jusqu’à confier aux artistes des sujets moins populaires que par le passé, s’adressant davantage à l’aristocratie de l’esprit.
Telle était d’ailleurs, en ce siècle béni, la variété des moyens d’expression, que, laissant à la peinture monumentale toute son indépendance et toute sa fierté, un souverain disposait d’une infinité d’autres ressources pour frapper les yeux de ses contemporains ou pour transmettre à la postérité la plus reculée un souvenir plastique de ses victoires, de ses fondations. Ces glorifications, que nous avons cherchées en vain dans les fresques d’un Raphaël, nous les trouvons dans des branches en apparence secondaires — l’art était alors dans tout ! — dans des médailles, sur des bordures de tapisseries, dans les fêtes du carnaval, fêtes dont des artistes éminents ne dédaignaient pas de composer les décors.
Prenons les médailles du pontificat de Jules II; nous y voyons représentés ou symbolisés : la construction de la basilique de Saint-Pierre, les travaux entrepris en i5o3 pour la réunion des palais pontificaux, la paix de 1604, les distributions de vivres à la population de Rome pendant la famine de l5o5, les travaux d’Ostie, de Cività-Vecchia, etc. Une médaille montrait même le fougueux pontife, à cheval, un fouet à la main, chassant d’Italie les Barbares et foulant aux pieds l’écu de France.
En 1 5 1 3, peu de jours avant d’expirer, Jules II voulut, par une dernière fantaisie de moribond, assister à sa propre apothéose ; il donna l’ordre de symboliser, dans le grand défilé du carnaval, les actes principaux de son pontificat si agité. On vit successivement paraître des chars triomphaux représentant la Romagne, l’Italie délivrée, Bologne, Reggio, Parme, Plaisance, Gènes et Savone , Milan, l’Hydre vaincue par un Ange, le Concile de Latran, la Ligue, etc. Sur le char de la Romagne se trouvait une femme nue et dépouillée attachée au chêne des délia Rovere. Un autre char portait un obélisque avec des inscriptions latines, grecques, hébraïques, syriaques, chaldéennes, en l’honneur de Jules II : Julio secundo Italiœ liberatori, ac scismatis expulsori '.
Mais dans ces décorations éphémères mêmes l’allégorie couvrait tout de son voile. En i5o“, lors de l’entrée de Louis XII à Milan, on symbolisa par un
1. Ademollo, Alessandro VI, Gialio II, e Leone X nel Carnevale di Roma. Florence, 1886.
INTRODUCTION
tableau vivant, composé de Jupiter, de Mars et de l’Italie enveloppée d’un filet, la Péninsule se soumettant à la volonté du monarque français. En 1 5 1 5, lors des fêtes célébrées au Capitole en l’honneur de Julien de Médicis, nommé gonfalonier de l’Église, le thème indiqué ou imposé aux artistes était le rapprochement entre Rome et Florence, entre le Tibre et l’Arno, l’alliance des Romains avec les Toscans, héritiers des Étrusques, rapprochement personnifié par l’élection du Florentin Léon X. On y représenta successivement Romulus consacrant les dépouilles opimes, le Châtiment de Tarpeia, Janus, le Tibre et TArno, la Louve romaine et le Lion florentin, la Fondation de Florence, l’FIistoire d’Énée, l’Alliance des Romains et des Toscans.
Il est fâcheux assurément que Raphaël, le Cortège, le Titien, d’accord avec leurs protecteurs, aient comme évité de nous parler d’eux-mêmes, de leurs contemporains, des aspirations et des luttes de cette époque si remarquable. Au lieu de faire revivre, au moyen de l’archéologie, un monde éteint, pourquoi ne se sont-ils pas représentés, eux et leurs amis, dans le costume si pittoresque du temps, dans ce milieu si raffiné ? On se prend à déplorer le besoin d’abstraction qui possédait ces maîtres, leur recherche à outrance du style héroïque; on souhaite que la peinture réaliste, voire la peinture de genre, eussent fait leur apparition- quelques centaines d’années plus tôt. Quel ne serait point, par exemple, l’intérêt d’une fresque de Raphaël illustrant la bataille de Ravenne ou la bataille de Marignan, l’intronisation de Jules II, la pose de la première pierre de la basilique du Vatican, ou, dans des proportions plus modestes, quel ne serait pas l’intérêt d’une toile consacrée aux fêtes de la cour de Léon X ! Portraitiste incomparable, le Sanzio aurait créé des pages d’histoire contemporaine auprès desquelles plus d’une fresque des Stances aurait pâli; il se serait montré le précurseur de Le Brun dans l’ Histoire de Louis XIV , de Louis David dans le Sacre , de Gros dans la Balai Ile d’Eylau.
La tolérance des Mécènes, jointe au détachement, à l’indifférence des artistes vis-à-vis des événements contemporains, à leur égoïsme intellectuel, pour l’appeler par son nom, a d’ailleurs eu ses avantages comme ses inconvénients : l’art du xvf siècle y a gagné de vivre dans des régions sereines, d’exprimer tant d’idées généreuses, de créer tant de figures pures et idéales! Qu’importe que Léonard et Raphaël travaillent au milieu de deux des cours les plus corrompues, où les principes de morale sont si ouvertement roulés aux pieds : grâce à l’idéalisme qui tait à ce moment le tond de l’art italien, ils échappent aux influences les plus pernicieuses et réussissent à opposer au spectacle de la corruption la glorification des sentiments dont l’humanité ne cessera de s’honorer. Jamais l’esprit d’abstraction et le principe de l’art pour l’art n’ont provoqué contraste plus saisissant, ni plus salutaires leçons.
Si les convictions patriotiques ou politiques ont tenu si peu de place dans l’œuvre des plus nobles génies de la Renaissance, en revanche il
serait difficile de s’exagérer le rôle qu’ont joué chez eux les croyances religieuses.
La religion , loin de perdre son empire sur les choses de l’art, semble avoir encore resserré les liens qui les rattachaient à elle.
Tout au plus a-t-elle laissé une certaine latitude pour des parties accessoires, telles que l’iconographie et le symbolisme. Comme par le passé , c’est à l’élément religieux que les maîtres les plus grands, Léonard, Raphaël, Michel -Ange,
L’expression du sentiment religieux à la fin du xv" siecle. Fl'a Bartolommeo, An-
L’apôtre saint Jean (Fragment) , j i c T . .
par le Pérugin. (Académie de Florence.) ûl'ea del oaitO, Luim,
le Soddoma, le Cor-
rège, le Titien, Paul Véronèse, leTintoret, et tant d’autres doivent leurs inspirations les plus sublimes. Et qui, après avoir contemplé les Prophètes de la chapelle Sixtine, les Actes des Apôtres de Raphaël, la Madone de Saint-Sixte, la Mise au tombeau ou Y Assomption du Titien, la Fiel a ou le Moïse de Michel- Ange, qui oserait encore soutenir que les artistes du x\T siècle ont apporté dans leurs compositions religieuses des préoccupations trop mondaines, qu’ils n’y ont pas mis assez de chaleur, qu’ils n’ont pas placé leur idéal assez haut ?
Élargissons maintenant notre cadre; faisons-y entrer l’ensemble de la
Saint Sébastien (ehagment) i'ak le Sodoma. (Musée des Oitices.)
INTRODUCTION
civilisation italienne, non plus seulement les oeuvres d’art, et demandonsnous si la Renaissance a véritablement favorisé l’impiété, si celle-ci, à son tour, a jeté des racines aussi profondes qu’on le soutient d ordinaire, et enfin, si la Renaissance a provoqué la Réformation en détachant les esprits de l’Eglise.
Une première objection s’impose à nous : n’est-il pas mathématiquement démontré que le culte de l’antiquité, l’admiration de sa littérature et de son
L’expression du sentiment religieux au début du xvi” siècle.
La Déposition de croix, par Fra Bartolommeo. (Galerie Pitti.)
art, de sa civilisation même, ont de tout temps pu coexister avec la piété la plus profonde? On l’a vu à l’aube de la Renaissance, tout comme de nos jours, où les établissements d’enseignement religieux ne se piquent pas moins que les établissements laïques de briller dans ces études, dans cette haute et forte discipline. Au x\T siècle, assurément, le scepticisme fit plus d’un prosélyte dans les classes supérieures de la société; il favorisa, chez les uns, cette élasticité de conscience qui est une des plaies de l’Italie; chez d’autres, il engendra le dégoût de la vie'. Mais le mal était-il aussi grand que l’ont affirmé les
i. Un symptôme caractéristique, c’est la multiplicité des suicides, à peu près inconnus pendant l'ère précédente. L'astrologue Francesco Priuli se laissa mourir de faim à l’âge de vingt-
détracteurs de la Renaissance, et l’histoire n’est-elle pas en mesure d’opposer par milliers, à des manifestations isolées, les exemples de la piété la plus fervente !
Nous attachons-nous à l’accusation portée contre les humanistes d’avoir
servi d’auxiliaires à Luther et à Calvin, et contre la Renaissance d’avoir frayé les voies A la Réformation , la confusion est flagrante et l’on s’étonne à bon droit de la trouver chez les historiens les plus autorisés
huit ans; le sculpteur Torrigiano choisit le même genre de mort, lorsqu'il se vit poursuivi pour crime d’hérésie, en 1.528, et le peintre Rosso s’empoisonna pour échapper aux suites de l’accusation injustement portée contre un de ses amis. Filippo Strozzi le jeune (j- 1 538) conquit même l'immortalité par la lettre éloquente dans laquelle, au moment de se donner la mort, en prison, il en appelait à la postérité de l’injustice de ses persécuteurs, et demandait à Dieu, « s’il ne voulait pas faire davantage pour lui, de l’accueillir dans le séjour réservé à Caton et à ces hommes vertueux qui L’expression du sentiment religieux au xv* siecle. ont aussi attenté à leurs jours. i>
La Foi, par Ci vi laie. (Musée national de Florence.) Au xv° siècle encore, c’é-
taient là des attentats presque
inconnus : l’autorité ecclésiastique mettait tout un village en interdit à cause du suicide d’un de ses habitants. En iqgq, une jeune fille de Piève di Cascina s’étant jetée dans un puits, le vicaire de l’archevêché de Pise délendit de dire des messes sur tout le territoire; huit jours durant les morts durent être enterrés sans l’intervention du clergé. ( Zibaldone , 1888, t. I, p. 78.)
I. Je suis heureux de me trouver d’accord sur ce point avec une foule d’écrivains catholiques, français ou étrangers, dont le témoignage en pareille matière ne saurait être douteux. Je citerai notamment M. Jean Graus, l’auteur de la remarquable étude sur l'Église catholique et la Renaissance (Gratz, i885 ). — Voyez également la Renaissance en Italie et en France au temps de Charles VIII, p. 1. 5-2.3. Paris, Didot; i885.
INTRODUCTION
Qui ne voit, en envisageant la situation sans parti pris, que la Réformation est l’œuvre de croyants, non d’indifférents, que deux religions nettement caractérisées, le protestantisme d’un côté, et de l’autre le catholicisme renforcé par le concile de Trente, se substituent immédiatement aux velléités d’indifférentisme de quelques rares humanistes, des religions avec des dogmes également rigoureux, et il faut l’ajouter, hélas ! animées de la même intolérance; car Calvin faisant brûler Servet n’a rien à envier
organisée et fortifiée par les successeurs de Léon X.
Il fallait que les convictions fussent bien profondes encore pour déchaîner à un si haut point la rage des bourreaux et l’héroïsme des martyrs, pour provoquer, dans un siècle aux aspirations pacifiques, des guerres civiles épouvantables. Tel est l’effet ordinaire de l’opposition et de la contradiction : loin d’affaiblir les croyances , elles séparent les croyants en deux camps animés d’un même acharnement et forcent les indifférents à s’enrôler sous l’une ou l’autre des deux bannières.
Le fait seul que la Réformation a surtout triomphé dans les pays où la Renaissance avait jeté le moins de racines — Allemagne, Bohême, Hongrie, Angleterre, Danemark, Suède et Norvège — ne prouve-t-il pas surabondamment que les deux courants n’avaient rien de commun? « Le protestantisme, déclare formellement le P. Daniel, le protestantisme, qui n’a pas réussi à pénétrer dans la patrie de Raphaël et de Michel-Ange, triomphe au contraire dans les villes gothiques de la Saxe, où ne s’élève aucun Parthénon, aucune colon-
aux plus sanglants ex ploits de l’Inquisition ré
L’expression du sentiment religieux au xvi° siècle. Le prophète Jérémie, par Michel-Ange.
(Fresque de la chapelle Sixline.)
nade dans le goût attique, où ni la toile ni le marbre n’ont rappelé à la vie les types de l’ancienne Grèce, ses héros, son Olympe. » Ajoutons qu’en Italie, parmi les partisans secrets ou parmi les fauteurs déclarés de Luther, on ne trouve que des écrivains religieux, parfois un penseur tel que l’historien François Guichardin', puis des moines, quelques prélats, mais pas un humaniste, sauf Paleario, qui appartient d’ailleurs déjà à la seconde moitié du xvf siècle (quant à Sadolet, il fallait que ses sympathies en faveur de la Réformation fussent bien platoniques, pour que vers la fin de sa vie il reçût la pourpre cardinalice). Bien plus, parmi les têtes couronnées, la seule qui embrassât les doctrines nouvelles était une étrangère, la duchesse Renée de Ferrare, fille du
roi Louis XII de France. Et quelle haine les réformateurs n’affichent-ils pas pour la Renaissance, depuis Savonarole (qui toutefois n’attaquait que les abus de l’Église, non ses dogmes) jusqu’à Luther et Calvin!
Il est un point, un seul, où les deux courants semblent se rapprocher : de même que la Renaissance constitue un retour à l’antiquité classique, de même la Réforme constitue un retour à l’antiquité chrétienne, un retour aux traditions des premiers siècles, à l’âge des apôtres. L’une et l’autre revêtent par là un caractère rétrospectif, et on serait tenté d’ajouter, un peu factice.
On ne saurait, d’une manière générale, trop insister sur la réserve observée par les humanistes vis-à-vis des questions religieuses. Il semblait qu’ils dussent aboutir finalement au scepticisme (ce qui est tout autre chose que le luthéranisme ou le calvinisme); mais ils s’entendaient merveilleusement à concilier leur admiration pour l’antiquité avec les croyances dans lesquelles ils avaient été élevés, et ceux-là mêmes qui devenaient indifférents s’interdisaient tout acte d’hostilité contre la religion, par tolérance plutôt que par hypocrisie ou par lâcheté.
Les doutes sur l’immortalité de l’âme, formulés principalement par Pierre Pomponace, dans son traité de Immortalitate anima ( 1 5 1 6) , et par son disciple le Napolitain Simon Porta, n’émanent même pas d’humanistes proprement dits, car il faut ranger Pomponace parmi les sectateurs plus ou moins indépendants d’Averroès, et par conséquent parmi les adversaires de l’humanisme officiel3.
1. Voy. Philippson, la Contre -Révolution religieuse au XVIe siècle , p. 1 65. Paris. 1884.
2. L’athéisme ou le matérialisme, alors même qu’ils étaient formulés théoriquement par
Pierre Pomponace.
D’après une médaille du médailleur Mea.
INTRODUCTION
Mais les pompes mondaines dont s’entourait la cour de Rome et qui scandalisèrent si fort les Réformateurs, les représentations théâtrales, la glorification du polythéisme antique, l’épicurisme d’un Léon X, bref le paganisme intellectuel, ne dérivent-ils pas en droite ligne de la Renaissance? Ces réminiscences de la Grèce et de l’Empire romain n’ont-elles pas contribué à affaiblir chez les représentants de l’Eglise le sentiment religieux et dans les masses, par une réaction fatale, le respect dû aux ministres de la religion ? Essayons, avant d’aller plus loin, de répondre à ces objections.
Dès la fin du xv" siècle il s’était rencontré quelques esprits chagrins, et dans le nombre un homme véritablement supérieur, pour mettre en cause nos amis, les champions de la Renaissance, pour leur imputer l’amollissement d’une société chez laquelle le culte des jouissances avait depuis longtemps fait taire l’austère théorie du détachement et de l’ascétisme, théorie dont on a parfois prétendu faire le fondement même du christianisme. La réaction eut pour théâtre le propre berceau de la Renaissance, Florence; elle menaça de transformer la nouvelle Athènes en une autre Genève, aussi maussade et intolérante que la future capitale de Calvin.
C’était au moment de la mort de Laurent le Magnifique, et à la veille des calamités qui allaient fondre sur l’Italie, creusant un sillon dans lequel le sang n’a cessé de couler pendant trois cent cinquante ans : Jérôme Savonarole parut, et, réformateur implacable, il proscrivit â la fois l’épicurisme intellectuel, le luxe et le bien-être, le naturalisme qui avait renouvelé l’art, le classicisme qui l’avait ennobli1. Il reprochait aux sectateurs des anciens l’immoralité de leurs sujets (les amours des dieux, la glorification
quelques philosophes, eurent beaucoup de peine à pénétrer dans la pratique. Il paraîtrait que le Pérugin, le tendre peintre de madones, ne put jamais faire entrer dans son cerveau de porphyre la croyance à la vie future. On cite également le cardinal Pétrucci, qui, condamné à mort par Léon X, refusa de se confesser. En ce qui touche Botticelli, cet artiste facétieux, après avoir accusé d’hérésie un de ses amis pour lui faire une charge, dut à son tour se justifier de partager les erreurs des épicuriens et de croire que l’âme périssait avec le corps. Il répondit qu’il avait cette opinion au sujet de l’âme de son ami, qui était une bête. Quant à Pierre d’Aranda, évêque de Calahorsa et majordome d’Alexandre VI, emprisonné en ifioo pour hérésie, et dont on a tenté de faire un champion de la libre pensée, il croyait au paradis et ne saurait par conséquent passer pour un athée. (Fabroni, Leonis X Vita, p. 286. — Burchard, Diarium, édit. Thuasne, t. III, p. 1 3- 14. — Vasari, édit. Milanesi, t. III, p. 320.)
1. Dans les Précurseurs île la Renaissance (p. 220-237). j’ai consacré à la réaction contre la Renaissance et à la réforme de Savonarole un chapitre étendu, auquel le lecteur me permettra E. Müntz. — II. Italie. L'Age d’01.
Le cardinal Sadolet, D'après une médaille anonyme du xvi" siècle.
du nu), aux naturalistes l’introduction de portraits contemporains dans les peintures sacrées.
Si Savonarole ne jeta pas au feu les auteurs classiques, comme il l’avait fait pour Pétrarque, Boccace, Pulci, il s’efforça du moins d’en soumettre la lecture à un contrôle sévère; s’il avoua que Platon (auquel il empruntait tant d’arguments, comme on le verra dans un des chapitres suivants) et Aristote avaient inventé force arguments pouvant être employés contre les hérétiques, il montrait aussi à ses auditeurs le chef de l’Académie brûlant en enfer en compagnie d’autres philosophes.
Le champ réservé à l’art par Savonarole était, somme toute, assez vaste.
Aussi un essaim, je devrais dire une école d’artistes, se groupa-t-il autour du prophète : les délia Robbia, Fra Bartolommeo délia Porta, le Pérugin, Lorenzo di Credi, Botticelli, le Cronaca, Mario del Tasso, Baccio da Montelupo, et les graveurs de ses sermons. Michel -Ange fut-il en relations personnelles avec lui? Toujours est-il qu’il resta sa vie durant attaché à sa doctrine et qu’il en devint le plus sublime interprète : ce qui avait déprimé les âmes faibles se changea chez lui en force et en éloquence. Savonarole était certes un grand saint, mais c’était aussi un grand naïf ; il croyait à l’homme idéal et s’efforcait de constituer la meilleure des sociétés possibles, en faisant abstraction de tous les sentiments mauvais que la nature a mis dans le cœur humain. L’empire qu’il conquit sur un peuple aussi spirituel que les Florentins tient du miracle; mais on ne brave pas impunément une tradition séculaire et le génie d’une race : le triomphe du prophète ne servit qu’à rendre sa chute plus éclatante. La civilisation moderne n’a pas eu d’ennemi plus éloquent, plus dangereux : c’est un insigne bonheur pour elle que le fougueux moine de Saint-Marc n’ait pas péri par le bras séculier et que la Renaissance n’ait pas à se reprocher le supplice de ce noble visionnaire.
La Renaissance, aurait-on pu objecter à Savonarole, a tantôt été active et
de le renvoyer. — Voyez aussi le très intéressant volume de M. Gustave Gruyer : les Illustrations des écrits de Jérôme Savonarole publiés en Italie au X I re et au XVIe siècle, et les Paroles de Savonarole sur l'Art. Paris, Didot, 1879. — Jérôme Savonarole et son temps, par Pasquale Villari; trad. Gruyer. Paris, 1874. ■ — Memorie dei più insigni Pittori, Scultori e Architetti domenicani , par le P. Marchese 4e édit., Bologne, 1878-1879. — Notice de M. Bode dans Y Annuaire des Musées de Berlin, 1887, p, 217 et suiv.
Jérôme Savonarole.
D'après une médaille anonyme du xvi' siècle.
Portrait de jeune femme par Botticelli. Collection IIis de la Salle (Musée du Louvre.)
INTRODUCTION
tantôt passive; elle a tantôt été une cause et tantôt une résultante. Elle a été active, lorsqu’elle a déterminé dans la littérature ou dans l’art telle ou telle direction de style; elle a été passive, lorsque l’esprit italien, parvenu, en dehors d’elle, à une maturité et à une liberté illimitées, s’est tourné vers l’antiquité, comme il se serait tourné vers toute autre civilisation, par exemple vers celle de l’Orient, qui s’infiltra par tant de canaux dans la vie vénitienne. L’antiquité ne fournit, en cette circonstance, que le masque sous lequel se produisirent les acteurs; elle n’inspira aucune de leurs actions. Sachons gré aux Papes et à leurs auxiliaires, les princes de Milan, de Mantoue, de Ferrare, d’Urbin, de Naples, les Républiques de Florence et de Sienne, d’avoir choisi, parmi les divers modèles entre lesquels ils pouvaient hésiter, celui qui répondait le mieux au génie des races latines et à l’esprit même de la civilisation moderne, d’avoir préféré au luxe si lourd des monarques asiatiques ou à la minutie et à l’étroitesse des Byzantins les libres et vivantes formules de la civilisation hellénique.
l’aborde la partie la plus délicate de ma tâche : l’examen de la responsabilité qui incombe à la Renaissance et à ses représentants — philosophes, hommes de science, littérateurs ou artistes , — dans l’effroyable corruption des cours italiennes à la fin du xv0 et au commencement du xvT siècle, dans ces exemples sans nombre de simonie, de népotisme, de trahison, dans le relâchement des liens de la famille, dans les crimes domestiques qui décimèrent tant de dynasties, dans cette rage de duels ou dans cette multiplicité de guetapens, et d’autre part dans cette soif de jouissances qui n’eut rien à envier aux plus déplorables excès de la décadence romaine. Ici, l’étendue du mal ne saurait être niée, du moins pour les classes supérieures, mais les origines d’un tel état de choses peuvent être envisagées à des points de vue différents.
La perfidie, la dureté, la cruauté, le mépris de leurs semblables, l’indifférence sur le choix des moyens à employer pour atteindre le but, bref toutes ces pratiques odieuses qui ont fait des souverains italiens du xvf siècle le type achevé des tyrans, certes ce ne sont pas là des symptômes nouveaux dans la Péninsule. Ne les rencontrons-nous pas déjà au moyen âge, chez Eecclino da Romano, chez les Scala de Vérone, chez les Viseonti, les Malatesta et chez tant d’autres dynasties? Bien plus, les princes italiens ont-ils donc seuls foulé aux pieds tous les scrupules lorsqu’il s’agissait de satisfaire leur
ambition ou d’obéir à la raison d’État? L’histoire des autres nations — France, Angleterre, Allemagne — ne nous apprend-elle pas que ces principes ne constituaient malheureusement pas une innovation ?
Est-il plus équitable d’imputer aux leçons de l’antiquité les raffinements qui s’introduisirent, aux approches du xvT siècle, dans la perpétration des crimes, la substitution du poison aux meurtres à main armée, l’emploi des sicaires, bref ce mélange de corruption et d’élégance, ce contraste entre le cynisme moral le plus effrayant et une politesse exquise, appliquée hypocritement à sauver les apparences ?
Le bien-être et l’instruction ne rendent pas toujours les hommes meilleurs, mais ils donnent à leurs passions des formes moins rudes. Le sauvage vise droit au but; les raffinés du xvT siècle ourdissent savamment leur trame et surprennent leur victime à la manière des félins, restant artistes jusque dans l’accomplissement des crimes les plus odieux. Aussi quels cris d’admiration n’arrachent pas à un Machiavel les préparatifs du fameux guet-apens de Sinigaglia — « il bellissimo inganno », la très belle tromperie, — où César Borgia prit ennemis et alliés pêle-mêle dans un gigantesque coup de iilet !
Ce qui a graduellement amené les souverains italiens à un tel degré d’indépendance en matière de morale (plus encore qu’en matière de religion), c’est, il faut le proclamer hautement, non l’étude de l’antiquité, mais cette ouverture d’esprit, cette vivacité d’intelligence, ce positivisme, qui s’étaient affirmés vers le xme siècle chez l’empereur Frédéric II, par exemple, et qui firent de lui le premier souverain moderne; c’est, en un mot, l’individualisme favorisé par le raisonnement, non moins que par l’ardeur des passions, par la richesse non moins que par l’amour-propre. Nous retrouvons ici ce courant réaliste qui, dans la littérature et l’art italiens, se développe sans discontinuer, parallèlement au courant classique.
De ce sentiment prononcé du moi découlent les vices comme les vertus des Ludovic le More, des Jules II, des Léon X, des Alphonse d’Este, leur amour pour tout ce qui peut donner la gloire, leur goût si fin, et la magnificence qui nous a valu tant de créations immortelles. L’état d’esprit qu’engendrèrent des passions également excessives dans le bien et dans le mal ne pouvait que seconder l’essor des imaginations : s’agit-il de poésie ou d’art, mieux vaut un siècle corrompu qu’un siècle blasé et frivole, car du moins il mêlera à ses crimes des ardeurs généreuses.
La crise morale ne dura d’ailleurs pas : dès la fin du xvT siècle et à fortiori au siècle suivant, sous des gouvernements forts, et sans que le culte de l’antiquité en fût affaibli, la justice et la modération reprirent leurs droits. Bien plus, en dressant une statistique rigoureuse de la criminalité en Italie,
INTRODUCTION
peut-être trouverait-on que la période comprenant les dernières années du
Le Châtiment de la Médisance.
Fac-similé d’une gravure italienne du xvic siècle.
xve siècle et les premières du xvi° offre infiniment plus d’exemples de perfidie ou de férocité que la période suivante. Cet âge de fer, cet âge des despotes, que l’on pourrait aussi appeler l’âge de César Borgia, n’a-t-il pas vu se per-
pétuer tous les forfaits de Ludovic le More, d’Hercule d’Este, des Bentivoglio de Bologne, des Pétrucci de Sienne, des Baglioni et des Oddi de Pérouse, des Vitellozzo de Città de Castello, et de tant d’autres tyrans laineux! A peine Jules II monté sur le trône, on revient partout du moins à l’observation de certaines formes.
On passerait à la rigueur condamnation sur les crimes d’un César Borgia, d’un Laurent de Médicis le jeune, d’un Pierre-Louis Farnèse, pour leur opposer le spectacle consolateur de quelques cours secondaires, les Gonzague de Mantoue, les Montefeltro d’Urbin, si la corruption n’avait pas gagné, affirme-t-on, toutes les classes de la société italienne.
Assurément, chez la noblesse aussi bien que chez les littérateurs ou les artistes, les progrès de la richesse et des lumières ont singulièrement affaibli la notion du devoir. Pouvait-il en aller autrement dans l’Italie du xvie siècle! Les trésors conquis grâce à l’industrie indigène, si florissante, grâce au commerce avec le Levant, grâce aux innombrables maisons de banque échelonnées depuis Londres jusqu’au Caire, le sentiment de leur valeur personnelle, tant d’hommages reçus de l’Europe entière, la conviction que les hommes de talent sont au-dessus de la loi commune (la Péninsule, comme l’a spirituellement dit mi historien moderne, n’était plus peuplée que de virtuoses1), et enfin, et par-dessus tout, la violence propre au caractère italien, suffisent à expliquer tant d’attentats abominables. La religion déjà avait été impuissante à refréner ces excès : que pouvait-on attendre d’un enseignement tout platonique tel que la Renaissance!
Si, parmi les littérateurs, beaucoup brillèrent par la pureté du caractère et la noblesse des idées, un grand nombre d’autres, s’inspirant des traditions de l’âge précédent (voy. notre tome I, p. 23), vendirent leur plume au plus offrant, et préparèrent ainsi l’avènement du cynique maître chanteur qui s’appela l’Arétin. La tendance à mettre en œuvre des sujets équivoques se généralisa de jour en jour (on se croirait revenu au temps de Boccace et de Sacchetti), non moins que le goût de la satire. Florence, ainsi que le constate Burckhardt, se transforma en une véritable école de médisance. Enfin la raison d’Etat et le principe de la double morale trouvèrent un théoricien de génie : croit-on qu’un écrivain supérieur tel que Machiavel formule impunément les doctrines que l’on sait? Ses défenseurs d’aujourd’hui ont beau soutenir, dans leurs tentatives de réhabilitation, qu’il n’a pas inventé ces doctrines : le fait seul de les avoir énoncées et codifiées constitue pour lui la plus grave responsabilité.