I. Emile Gebhart, la Renaissance italienne, p
INTRODUCTION
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Quant aux artistes, s’ils cessèrent de faire partie de la bourgeoisie paisible et modeste pour prendre rang parmi les gentilshommes, pour porter l’épée et au besoin pour la manier, on s’est trop habitué à les juger d’après Benvenuto Cellini et Leone Leoni. Que de belles et nobles figures à opposer à ces deux forbans! Que de traits touchants : Filippino Lippi renonçant à une commande avantageuse pour en faire bénéficier Léonard de Vinci; Jean d’Udine, riche et célèbre, se rendant à Rome incognito, couvert de misérables vêtements et en compagnie de pauvres pèlerins, pour gagner le pardon, lors du jubilé de i55o; François Monsignori refusant, malgré les sollicitations du marquis de Mantoue, de peindre des sujets licencieux. En regardant de près, on découvrirait à coup sûr que les passions mauvaises ne parvinrent à leur paroxysme que lorsque le talent commença de manquer, que lorsqu’une surexcitation fébrile dut tenir lieu d’inspiration. Chez les contemporains de Raphaël, rien de pareil : ils ont encore trop de santé et de fécondité dans l’esprit pour que leur caractère ne s’en ressente pas.
Attachons-nous donc à ce qu’il y avait de meilleur dans la société italienne de la Renaissance, non à ce qu’il y avait de plus odieux, de plus méprisable ; attachons-nous à ces hautes qualités, à ces nobles exemples, seuls dignes de vivre à travers les siècles : malgré les apparences, ils comptaient encore des représentants sans nombre.
Aux éléments généraux qui viennent d’être passés en revue — patriotisme, religion, morale, — s’ajoutent, pour compléter le milieu dans lequel devait germer l’art du xvf siècle, un certain nombre de facteurs plus spéciaux, dont il est temps d’indiquer du moins les plus importants. Il est tout un groupe d’influences que la grave histoire néglige d’ordinaire, mais qui pèsent sur les destinées de l’art aussi directement, a coup sûr, que les vicissitudes politiques ou les croyances religieuses, que les vertus publiques ou privées.
Les heureuses dispositions psychologiques de l’Italie, à l’époque de la Seconde Renaissance, trouvèrent un précieux appui dans ces mille particularités de la vie privée, qui donnent à une société sa physionomie véritable et presque sa raison d’être. La prospérité générale aidant1, toutes les formes de
I. La prospérité financière de l’Italie survécut en effet à sa puissance militaire : si la Péninsule cessa de s’enrichir (sa richesse diminue au profit des deux nations.qui ont le plus absorbé et le moins rendu, surtout en matière d’art : l’Espagne et le Portugal), elle conserva du moins
l’existence se relèvent, s’ennoblissent par la recherche des plaisirs de l’esprit. Dans les relations de famille, dans le commerce, l’industrie, la diplomatie et jusque dans l’art militaire, partout éclate le besoin de donner à chaque action, à chaque parole, a chaque ustensile et à chaque machine, le tour le plus élégant, d’élever 1 imagination au-dessus des préoccupations vulgaires, de masquer les intérêts mesquins, de dérober le spectacle de la lutte pour l’existence. On
voit refleurir chez Bembo aussi bien que chez Michel -Ange une délicatesse de sentiments qui n’a rien à envier à la chaste passion de Pétrarque pour Laure. Il n’est pas jusqu’à la partie la moins respectable du monde féminin qui ne cherche à se relever par le culte des belles choses, voire par l’étude du latin, étude dont témoignent entre autres les Lettere di Cortigiane dcl secolo xn, publiées par M. Ferrari. Aussi lorsque la belle Imperia, émule d’Aspasie, mourut en 1 5 1 1 , à peine âgée de vingtsix ans, Rome entière lui fit -elle de magnifiques tunérailles. Nulle époque ne poussa plus loin le culte des emblèmes, des ornements et des fêtes. Point de festin qui ne fût relevé, non seulement par des plats savants conformes aux prescriptions du code de la gastronomie, mais encore par les pièces montées les plus ingénieuses, par une belle musique, par des improvisations poétiques. Les engins de destruction eux-mêmes disparurent sous les fleurs et les arabesques; on commandait des bombardes aux sculpteurs les plus fameux. Partout, en un mot, une imagination alerte s’occupait d’animer et d’embellir la matière.
Je dirai même que les beaux-arts, et surtout la peinture, tendaient dès lors à occuper dans la vie sociale une place hors de proportion avec leur rôle véritable. A force de regarder des statues et des tableaux, bien des amateurs finirent par oublier qu’une existence véritablement saine et digne ne doit pas comprendre uniquement le culte du beau : le patriotisme, la justice, la charité, l’amour de la science et bien d’autres aspirations n’y ont-elles pas leur place marquée au même titre? Sebastiano del Piombo n’avait pas absolument tort,
les trésors accumulés par les générations précédentes. Il faut que cette réserve ait été bien extraordinaire pour que les Italiens aient pu vivre ainsi dans l’aisance jusque vers l’époque de la Révolution française.
Le Luxe de la table au xvi” siècle.
Manches de couteaux niellés, d’après Ottlev.
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dû
lorsque, une fois en possession de son riche office de plombeur des bulles pontificales, il se plaignait de cet envahissement et prédisait que, pour peu qu’il vécût assez longtemps, il verrait jusqu’aux moindres objets couverts de peintures1. En effet, la peinture menaçait de tout envahir, depuis les caparaçons de chevaux, les « barde da cavallo », les fanions, les étendards, les enseignes, les meubles les plus simples, escabeaux, tables, têtes de lit, jusqu’aux façades des maisons et des palais. Plus de repos pour l’œil; un pas encore, et l’Italie se serait transformée en un gigantesque musée, fermé à la nature. Du moins cet engouement prouve-t-il par combien de liens l’art, jusque vers le second quart du xvi° siècle, se rattachait à la vie de tous les jours.
La religion la première proclama son alliance indissoluble avec l’art : l’Italien ne croit qu’à ce qu’il voit; chez lui, toute recrudescence de ferveur a pour conséquence une recrudescence dans l’embellissement des églises, dans le luxe des cérémonies, et quels trésors de ferveur l’Italie possédait encore au xvT siècle, on le sait aujourd’hui de reste (voy. p. 22). Aussi la peinture, qui l’emporte décidément dans
la faveur populaire sur la sculpture, trop pénétrée, quoi qu’elle fasse, des influences païennes, règne-t-elle en souveraine dans les églises, les monastères et jusque dans les chemins de croix, jusque dans les oratoires installés tant
Le Luxe du mobilier au xvi" siècle.
La Sonnette de Léon X, d'après le portrait de ce pape par Raphaël.
). « E credo, s’io vivo molto, che, non andrà tl'oppo, si vedrà depinto ogni cosa. » (Vasari, édit. Milanesi, t. V, p. 58q.) On peignait jusqu’aux couvercles des boîtes destinées à renfermer des peintures. Le Bronzino, alors élève du Pontormo, orna un de ces couvercles de la figure de Pygmalion suppliant Vénus d'animer la statue qu’il vient de sculpter. Rappelons que B. Castiglione, dans 11 Corlegiano, recommandait instamment à son courtisan modèle, en s’appuyant sur l’autorité des anciens, d’apprendre le dessin et d’acquérir du moins quelque pratique de la peinture.
E. Muntz. -