‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 2)Chapitre 101 sur 284 · LE PIÉMONT ET GENES · texte numérisé non relu

LE PIÉMONT ET GENES

ans le nord de l’Italie, Venise, si longtemps stationnaire, Venise si longtemps inféodée, soit à la tradition byzantine, soit à la tradition gothique, prend son admirable essor intellectuel au moment même où les progrès des Turcs, les découvertes des Portugais et des Espagnols, la Ligue de Cambrai, portaient le coup le plus sensible à sa puissance politique et à sa prospérité commerciale belles pages de son admirable Voyage en Italie , M. Taine nous a donné la clet de cette apparente contradiction : « En tout temps et en tout pays, dit-il, ce qui suscite les œuvres d’art, c’est un certain état complexe et mixte qui se rencontre dans l’âme lorsqu’elle est située entre deux époques et partagée entre deux ordres de sentiments : elle est en train de quitter le goût du grand pour le goût de l’agréable; mais en passant de l’un à l’autre elle les réunit tous les deux. Il faut qu’elle ait encore le goût du grand, c’est-

1. Bibl. : T. I, p. 162. — Molmenti, la Storia di Venefia nella vita privata. Turin, 1880. — Le même, la Dogaressa di Venegia, 2e édit. Turin, 1887. — Bertolotti, Artisti veneti in Roma nei secoli XV, A' IV. AT II. Venise, 1884. — E. Molinier, Venise , ses Arts décoratifs et ses Collections. Paris, i88q.

à-dire des formes nobles et des passions énergiques, sans quoi ses œuvres d’art ne seraient que jolies. Il faut qu’elle ait déjà le goût de l’agréable, c’està-dire le besoin du plaisir et le souci de l’ornement, sans quoi elle s’occuperait à des actions et ne s’amuserait pas à des œuvres d’art. C’est pourquoi on ne voit naître la passagère et précieuse fleur qu’au confluent de deux âges, entre les mœurs héroïques et les mœurs épicuriennes, au moment où l’homme, achevant quelque pénible et longue œuvre de guerre, de fondation ou de découverte, commence à se reposer, regarde autour de lui et songe a décorer pour son agrément la grande bâtisse nue dont ses mains ont posé les assises et édifié les murs. Auparavant c’eût été trop tôt : il était tout entier à l’effort

et ne songeait pas à la jouissance; un peu après, ce serait trop tard : il ne songe qu’à la jouissance, et ne conçoit plus l’effort. Entre les deux se trouve un moment unique, plus ou moins long suivant que la transformation de l’âme est plus ou moins prompte, et dans lequel les hommes, encore forts, impétueux, capables d’émotions sublimes et d’initiative hardie, laissent se relâcher leur volonté tendue pour égayer magnifiquement leur esprit et leurs sens1. »

L’art ne fut pas seul à profiter de l’expansion intellectuelle qui succéda enfin à la trop exclusive préoccupation de la grandeur politique et de la prospérité commerciale : Venise, naguère réfractaire aux humanités (voy. t. I, p. 164), se transforme soudain en un foyer radieux; Bembo, que l’on a appelé le plus grand parmi les littérateurs médiocres du xvie siècle, et Navagero, l’élégant imitateur de Catulle, y voient le jour, le premier en 1470, le second en 1488; Ermolao Barbaro, Aide Manuce et Pierre l’Arétin y trouvent l’hospitalité.- Mais ici même , chez cette race de marchands , le mouvement littéraire se rattache à des entreprises industrielles : c’est parce que Venise était devenue le centre de l’imprimerie et de la librairie italiennes, que les poètes et les savants prospéraient si facilement à côté de leurs éditeurs. Quelques chiffres pour donner une idée de l’importance de l’industrie du papier à Venise : de 1491 à 1 5oo, on y imprima 1491 ouvrages, contre 460 imprimés à Rome, 228 imprimés à Milan, et 179 seulement imprimés à Florence. Quoique, pendant la décade suivante, Venise eut à traverser les plus dures épreuves, elle maintint sa supériorité numérique. De i5oi à i5io elle publia 536 ouvrages, contre 99 imprimés à Milan, 47 à Florence et 41 seulement à Rome. Enfin, et là réside à proprement parler l’importance capitale de la typographie vénitienne , elle se

Médaille d’Alde Manuce.

Par un anonyme italien.

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