I. Voyage en Italie, t. II, p. 32C-3ci
VENISE
consacra spécialement à la propagande des ouvrages grecs, ces ouvrages si rares qu’à peine avant 1 4q5 on comptait en Italie une dizaine de volumes imprimés
L’homme supérieur en qui s’incarna l’essor de la typographie vénitienne était un Florentin, Aide Manuce (1447-151 5), qui, suivi en cela par les Estienne, joignait à une érudition admirable les idées les plus pratiques : en substituant aux lourds in-folio les in-octavo portatifs, il opéra une révolution presque aussi profonde que celle à laquelle Gutenberg a attaché son nom. Il inventa en outre les caractères dits italiques et ht exécuter les plus belles illustrations que l’on eût encore vues, celles du Songe de Polyphile.
Pour l’assister dans la tâche colossale à laquelle il s’était dévoué , Aide créa la fameuse Académie grecque, c’est-à-dire, non pas une institution purement honorifique et contemplative , mais une académie de travailleurs, avec une constitution éminemment pratique : un président (Aide), un instigateur, qui était en même temps chef de la tribu des lecteurs, un chel des correcteurs. Relevons quelques dispositions curieuses : il était défendu de converser autrement qu’en langue grecque; que si quelqu’un, ajoute le règlement également rédigé en grec, s’exprime différemment, soit à dessein, soit par inadvertance, il payera comme amende une petite pièce d’argent; l’argent des amendes compté, s’il suffit à la dépense d’un banquet, sera remis dans les mains d’Alde, qui avec cette somme devra traiter ses confrères, non comme des imprimeurs, mais comme il convient de traiter des hommes qui déjà réalisent le beau rêve d’une nouvelle Académie, et l’ont instituée à la manière de Platon. Cette Académie, en faveur de laquelle Aide sollicita, mais vainement, un diplôme impérial, avait surtout eu pour but de seconder l’éminent philologue- imprimeur dans la révision de ses éditions : grâce au concours
I. Hallam, Introduction to tbe Literature of Europe , édit de 1889, t. 1, p. 200. — Firmin- Didot, Aide Manuce, p. 4.5.
de ses confrères, Aide put faire paraître chaque mois un volume tiré à mille exemplaires 1 .
Deux cardinaux, Jérôme Aleander et Pierre Bembo, puis Demetrius Chalcondylas, Erasme, Fra Giocondo, Jean Lascaris, Marc Musurus, Navagero, Sabellico, Marino Sanudo le jeune, etc., firent partie de l’Académie
aldine.
Les trente dernières années du xve siècle et les vingt premières du xvf correspondent dans la cité des Doges , comme dans la plupart des capitales italiennes en retard, à une floraison sans pareille ; mais sur ce point Venise partagea son privilège avec Rome et Milan.
Combien le destin ne la favorisa-t-il pas davantage en prolongeant sa vitalité jusqu’à l’extrême limite de la Renaissance, en donnant pour successeurs aux Vivarini , aux Crivelli, aux Antonello de Messine, aux Bellini, aux Carpaccio, aux Cima, aux Vincenzo Catena , aux
Marco Marziale, aux Basaiti, aux Giorgione, aux Titien, aux Sebastiano del Piombo, aux Leopardi, aux Riccio et aux Lombardi, des peintres, des architectes, des sculpteurs, tels que les Palma, Paul Véronèse, le iintoret, Sansovino, Vittoria, sans compter l’essaim merveilleux des artistes qui façonnèrent le verre, le bronze, le fer, le bois, le cuir, avec un éclat inconnu jusqu’alors !
Pendant cette période l’art vénitien, fidèle à ses origines orientales, achève de se développer dans le sens de la couleur et de la richesse, avec cette différence pourtant qu’il substitue à la raideur byzantine une liberté illimitée. Ses
Portrait du doge L. Loredano, par Jean Bellin. (Galerie nationale de Londres.)