‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 2)Chapitre 116 sur 284 · I. De Geymüller : Galette archéologique, 1887, p · texte numérisé non relu

I. De Geymüller : Galette archéologique, 1887, p

LE VITRUVIANISME.

Examinons d’abord celui de ces courants qui portait à l’imitation de l’antiquité.

Un engouement, que dis-je, un culte, un fétichisme, de plus en plus exclusif pour Vitruve, tel fut le premier symptôme de la recrudescence du classicisme. Si les écrits du célèbre théoricien romain avaient déjà fait perdre trop souvent le sentiment de la réalité à un esprit aussi indépendant que Léon-Baptiste Alberti (voy. t. I, p. 2.38, 363), ils acquirent pour ses successeurs l’autorité d’un livre sacré, dont les moindres assertions étaient paroles d’Evangile. Prenons l’architecte siennois Francesco di Giorgio Martini (1439-1502), dont les Commentaires ont été publiés par C. Promis1 : il a emprunté à Vitruve une loule d’observations enfantines, anodines, dont il 11’a pas été difficile à Charles Blanc 2 de signaler l’inanité. « Quand on veut bâtir sur un terrain, dit l’architecte siennois, il faut d’abord mener paître des troupeaux de gros et de mince bétail; si au bout d’un an les bêtes s’y sont bien portées, on en pourra conclure que le site est convenable à la demeure de l’homme, qui tient par son corps de la nature des animaux. » — Or les Marais Pontins, ajoute Charles Blanc, sont excellents pour la pâture et pestilentiels pour l’homme. — Francesco admet naturellement aussi, à l’instar de Vitruve, que certains édifices doivent reproduire certaines formes du corps humain, etc., etc.

L’architecte siennois fait cependant à l’occasion une déclaration de principes qui a son importance : les règles qu’il formule, déclare-t-il, il les a péniblement extraites des auteurs anciens ; quant aux compositions, elles sont sa propriété personnelle. C’est que la Renaissance, d’après la remarque de J. Burckhardt, ne considéra jamais l’antiquité autrement que comme un moyen d’expression pour les idées architecturales qui lui étaient propres. Jamais en effet, même dans le délire de l’imitation, l’idée ne vint à un architecte de cette époque de réédifier de toutes pièces, comme 011 l’a fait à la fin du siècle dernier ou au commencement du nôtre, des temples païens. Tous leurs emprunts comportaient un effort d’assimilation et d’appropriation ;

Restitution d'un palais antique, par Fra Giocondo, (D’après le Vitruve de i5ii.)

1. Irattato di Architettura ci-vite e militare di Francesco di Giorgio Martini. Turin, 1841. 2 vol. in-40 et un atlas.

2. Histoire de la Renaissance artistique en Italie, t. II. p. îpo.

Artistes avant d’être archéologues, ils transformaient tout en n’ayant que l’air de copier.

L’édition critique publiée à Venise en 1 5 1 1 par Fra Giocondo et dédiée à Jules II1 rehaussa encore le prestige de Marcus Vitruvius Pollio. L’éditeur s’y montrait avare de notes, mais de nombreuses gravures facilitaient l’intelligence du texte.

Sans aller aussi loin que ceux de ses contemporains qui estimaient qu’il n’y avait ni vérité ni beauté en dehors des règles posées par le théoricien romain, Raphaël l’étudiait assidûment et le frisait traduire à son usage personnel par son vieil ami le médecin et archéologue ravennate Fabio Calvo. Dans une de ses lettres, il déclare qu’il s’efforce de retrouver les belles formes des édifices antiques; « Vitruve, ajoute-t-il, me donne beaucoup de lumières, mais point suffisamment ». A l’occasion cependant, il le discutait; nous savons, par un témoignage contemporain, qu’il le défendait ou l’attaquait avec une extrême courtoisie.

On sait avec quelle rigueur tout s’enchaîne dans les ordres antiques : étant donné l’emploi des colonnes, il était difficile de trouver pour les différents membres de la construction des proportions plus harmonieuses que celles indiquées par Vitruve.

Quelle influence à leur tour les modèles de l’antiquité chrétienne et du moyen âge exercèrent-ils sur cette époque si portée à l’imitation? Il est hors de doute que les édifices chrétiens primitifs, les basiliques et les rotondes des premiers siècles du christianisme, et, d’autre part, les constructions religieuses de la période romane, servirent plus d’une fois de types, même aux plus grands d’entre les architectes du xve et du xvic siècle.

La Renaissance avait beau dire : les architectes byzantins, romans et gothiques avaient ajouté au legs de l’antiquité une foule d’éléments nouveaux, des ressources dont il eût été insensé de se priver; telle était en premier lieu la coupole, cette coupole qui avait si singulièrement rehaussé l’effet des églises. Divers motifs pittoresques — mâchicoulis, moucharabis, lanternes, balcons, etc. — n’avaient pas moins contribué à mêler une note plus vivante et plus pittoresque à l’ordonnance imposante, mais parfois trop solennelle des monuments romains.

Un savant archéologue autrichien, M. Graus, est allé jusqu’à soutenir que l’architecture religieuse de la Renaissance s’était conformée aussi strictement que l’architecture gothique aux traditions et aux exigences du christianisme. Après avoir fait valoir cet axiome que la Renaissance a pour

I. Notons à cette occasion que dès lors les Papes accordaient aux auteurs ou éditeurs un privilège contre les contrefacteurs, qu’ils frappaient de l’excommunication majeure. Les droits de la propriété littéraire furent donc sanctionnés longtemps avant les droits de la propriété artistique.

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