LA TRADITION DU MOYEN AGE
berceau l’Italie, c’est-à-dire la contrée qui a toujours passé pour la fille aînée de l’Eglise, M. Graus passe en revue tous les points sur lesquels les architectes du xve et du xvic siècle ont suivi ou remis en honneur les préceptes des premiers chrétiens : l’adjonction du portique — l’ « atrium », — qui avait formé un des accessoires obligés des basiliques primitives, la nudité des façades comparée à la richesse des intérieurs, l’arrangement des nefs et du transept, celui des autels, des chaires ou des ambons, des campaniles, etc. '.
A San Francesco al Monte, le Cronaca revint même de propos délibéré au type de la basilique chrétienne primitive. Le choix d’une façade simple et nue, d’un faîtage découvert, d’un arc triomphal, tout le prouve; la seule différence, c’est que des piliers à pilastres et des chapelles prirent la place des rangées de colonnes.
En examinant les églises romanes de la Lombardie — San Michèle de Pavie , Santa Giulia de Brescia, etc., — avec leurs galeries à jour sur la coupole ou sur l’abside, comme toute la Renaissance lombarde du xve siècle s’explique et s’éclaire!
Ici encore les quattroccntistes ont imité, avec cette différence que les monuments dont ils s’inspirent appartiennent à l’art roman, non à l’art romain.
Il en va tout autrement du style gothique : le sentiment d’hostilité, jusqu’alors plus ou moins latent, éclate enfin au grand jour. Raphaël le condamne formellement dans son célèbre rapport à Léon X. « G’est alors, dit-il, à partir du moyen âge, que surgit presque partout l’architecture allemande, si éloignée, comme on le voit de nos jours encore dans ses monuments, de la belle manière des Romains et des anciens. Ceux-ci, abstraction faite du corps même de l’édifice, exécutaient des corniches, des frises, des architraves, des colonnes, des chapiteaux, des bases, de la plus grande beauté; tous les ornements étaient d’un style parfait. Les Allemands, au contraire, dont la manière est encore en faveur dans beaucoup d’endroits, emploient souvent pour ornements ou pour consoles des petites figures rabougries et mal exécutées, des animaux étranges, des figures et du feuillage traités sans goût aucun; on ne saurait rien imaginer déplus opposé au bon sens. » (Voy. le reste, t. I, p. 382-383.)
L’amateur vénitien Marc-Antonio Michiel ne montre pas moins d’animosité :
I . Die Kath. Kirche und die Renaissance , p. 21 et suiv. Gratz, i885.
parlant du dôme de Milan, il dit en propres termes qu’il fut construit « à l’allemande » et qu’il contient en conséquence beaucoup d’erreurs. La coupole, ajoute-t-il, qui a huit faces, ne repose que sur quatre piliers; une partie porte donc sur le vide. En outre, les arcs entre les pilastres ne sont pas semicirculaires, mais pointus vers le milieu, à la façon tudesque; ils n’ont donc point de force sur leurs épaules, mais seulement à leur sommet, ce qui ne suffit pas pour une masse si grande. »
Le gothique cependant avait la vie dure et ne manqua pas de défenseurs : ce ne fut pas que n’importe quel architecte proposât d’employer désormais ce style pour les constructions nouvelles (tout au plus Antonio Riccio utilisat-il l’art en tiers-point comme élément décoratif pour le premier étage des fenêtres du Palais ducal de Venise, et Bramante pour 1’ « Ospedale Maggiore » de Milan, tandis que Dolcebuono multipliait les fioritures gothiques sur la voûte du « Monastero Maggiore », également à Milan) ; mais enfin d’innombrables monuments avaient été commencés pendant le moyen âge, et il s’agissait de savoir si on les achèverait ou non dans l’ancien esprit. Francesco di Giorgio Martini eut le courage de déclarer, en 1490, devant les députés de l’œuvre du dôme de Milan, que tous les ornements, la lanterne de la coupole et les « fiorimenti » devaient être conformes « a l’ordine de lo hedifîtio et resto délia chiesa1. »
Des concours et des expertises nous avons suffisamment parlé ci-dessus (t. II, p. 199, t. I, p. 378); il nous reste à ajouter que, comme par le passé, la production d’un modèle en bois continua d’être de rigueur. Les tracés géométriques ou pittoresques ne suffisaient pas à la Renaissance; elle voulait toucher et sentir. Ces modèles, dont quelques-uns se sont conservés jusqu’à nos jours, exigeaient un travail aussi long que minutieux. Des architectes habiles ne dédaignaient pas d’y mettre la main : ainsi fit Baccio d’Agnolo pour la façade de l’église Saint-Laurent de Florence, telle que l’avait projetée Michel-Ange. Mal lui en prit; son irascible ami lui reprocha d’avoir transformé son modèle en une œuvre enfantine : « una cosa da fanciullo2 ». Michel -Ange avait d’ailleurs l’habitude d’exécuter ses modèles, non en bois, mais en terre, ce qui lui permettait d’aller excessivement vite. L’architecture devint ainsi par son initiative comme une branche de la statuaire.
Après ce coup d’œil sur les tendances générales de l’architecture vers le début du xvi" siècle, entrons dans le détail des transformations qui s’opérèrent par les efforts des Bramante, des San Gallo et des Peruzzi. Que le lecteur n’hésite pas à s’engager dans l’étude de problèmes en apparence ingrats ; il s’agit d’une
1. Springer, Bilder ans dcr neueren Kunstgeschichte, t. I, p. 377-402, 2e édit. ; Bonn, 1886. — Burckhardt, Geschichte der Renaissance in Italien ; 20 édit., p. 29-.3I. Stuttgart, 1878.
2. Lettere, édit. Milanesi, p. 38i-657- — Cf. Burckhardt, Geschichte, p. 77, ç5.
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Fenêtre de Palais de la Chancellerie a Rome, par Bramante.
F. Müntz.