LA LITTERATURE ET L'ART
figures auraient eu la fermeté qui leur fait défaut, leur éparpillement leur aurait toujours fait le plus grand tort. Le tableau du maître ombrien restera comme un exemple mémorable du danger qu’offrent les programmes trop littéraires. La spirituelle marquise avait commis coup sur coup deux erreurs : l’une en demandant à un peintre mystique de traiter un sujet de mythologie, l’autre en enchaînant à ce point l’initiative d’un artiste.
Pourquoi le chef de l’Ecole ombrienne n’a-t-il, comme un autre protégé de
L • Ll.
Le Combat de l’Amour et de la Chasteté, par le Pèrugin. (Musée du Louvre.)
la marquise, le vieux Jean Bellin, protesté contre des règles trop étroites, et demandé à suivre sa fantaisie : « vagare a sua voglia nelle pitture ». Isabelle, renonçant à son canevas, ainsi qu’elle lui en avait fait l'offre en commençant, l’aurait laissé libre « di far la inventiva poetica1 ».
D’une manière générale, si les artistes consentent à demander des conseils, ils n’entendent aucunement subir les goûts de leurs confrères les littérateurs. A tout instant ils lèvent l’étendard de la révolte. Passe encore pour consulter les humanistes, détenteurs de connaissances archéologiques peu accessibles; mais prêter le secours de leur ciseau ou de leur pinceau aux fantaisies des poètes du jour, ces fantaisies qui n’avaient pas jeté de racines, quelle dérision!
I. Lettre de Bembo dans le Carteggio de Gaye, t. II, p. 71, 8ü.
Virgile et Dante devant le pape Boniface VIII. Fac-similé d’une illustration de Dante.
(Venise, i5i2.)
Ils ne veulent s’attaquer qu’aux formules consacrées par le temps, comme s’ils doutaient de la valeur des productions contemporaines; peut-être aussi ces
créations de la fantaisie individuelle ne leur semblent-elles pas avoir assez de consistance, assez de réalité, pour prendre place dans des arts aussi sérieux que la peinture ou la sculpture.
Voit-on un peintre de style, un peintre d’histoire, tel que Raphaël, traduire les situations mélodramatiques ou scabreuses du Roland furieux , les Amours de Médor et d’Angélique, les Adieux de Zerbin et d’Isabelle !
Les cinquecentistes ont en outre
une trop haute idée de la dignité de leur mission pour accepter le rôle, relativement subalterne , d’illustrateurs purs et simples, ce rôle que Botticelli avait accepté trop servilement vis-à-vis de la Divine Comédie. (Les sujets antiques avaient du moins l’avantage d’être plus populaires.) Je ne connais pas un exemple d’une statue, d’une peinture, d’une gravure, inspirées par le théâtre.
La Sophonisbe du Trissin elle-même resta sans écho dans l’art. De même la littérature arcadique, mise en honneur par Sannazar : tout au plus peuton signaler, à l’extrémité opposée de l’Italie, à Venise, une tendance analogue dans les peintures du Giorgione* 1.
1 . En thèse générale, la vogue des ouvrages illustrés diminue en Italie, sauf peut-être pour les Métamorphoses d'Ovide , qui, entre la fin du xvc siècle et l’année iôiq, n’y comptèrent pas moins de soixante et une éditions (Duplessis, Essai bibliographique des différentes éditions d'Ovide ornées de planches, publiées aux ATC et XV r siècles. Paris, Techner, 1889), sauf aussi pour les Bréviaires , les Missels, les Offices de la Vierge, qui reléguèrent dans l’oubli les. Livres d'heures illustrés, si nombreux dans notre pays. Et encore aucun de ces ouvrages ne saurait-il se mesurer avec le Songe de Polyphile ( r499)- L’Italie réserve surtout l’accueil le plus glacial aux triités de morale raisonneuse, tels que la Danse des Morts ou la Nef des Fols, qui inspirèrent de ce côté-ci des monts des artistes si habiles. Les Emblèmes d’Alciat eux-mêmes ne réussirent pas à prendre faveur dans le pays qui les avait vus naître : sur les cent vingt-six éditions illustrées décrites dans le travail de M. Duplessis (les Emblèmes d’Alciat. Paris. Rouam, 1884), sept seulement appartiennent à l’Italie.
Les Damnés dans le lac de glace.
Fac-similé d'une illustration de Dante.
(Venise. 1 5 1 2.)