LES ARCHITECTES FERRARAIS
Les frères Tristani (Giovanni, Battista, Alberto et Bartolommeo) , qui travaillèrent à Ferrare dans la première moitié du x\T siècle, méritent également une mention.
A Mantoue, la Renaissance a pour principaux champions Léon- Baptiste
Le palais Roverella à Florence.
Alberti et Luca Fancelli. Des travaux du premier, nous avons parlé suffisamment (t. I, p. 460); il nous reste à faire connaître le second. Luca Fancelli1, né à Settignano en 1480, débuta au service de Cosme de Médicis2, qui le mit en relations avec les marquis de Mantoue : il remplit pour ceux-ci, pendant de longues années ( 1 q5o- 1 49S), les fonctions de directeur de leurs bâtiments. De
I. Braghirolli, Luca Fancelli , scullorc, architetto e idraulico del secolo XV. 1876. (Extr. de l' Archivio storico Tombai do).
1. Il est impossible qu’il ait travaillé trente années durant pour ce Mécène, comme le rapporte M. Redtenbacher, car Fancelli, né en 1480, n’avait que trente-cinq ans au moment de la mort
même que Bernardo Rossellino, Matteo de’ Pasti et Matteo Nuti, il accepta la mission de mettre en œuvre les projets de Léon-Baptiste Alberti, ces projets d’ailleurs bien arrêtés dont le maître abandonnait volontiers la réalisation à d’autres. De 1460 à 1472, il dirigea, d’après ses plans, la construction de l’église San Sebastiano à Mantoue.
Dans l’intervalle, Fancelli, qui avait conservé son titre de citoyen florentin, faisait de nombreux voyages en Toscane; il surveilla entre autres, à Florence, la construction du palais Pitti, d’après les plans de Brunellesco, et y termina en 1476, d’après les plans d’ Alberti, le chœur de l’église de l’Anonciation, édifiée, 011 s’en souvient, aux frais des Gonzagues.
Fancelli avait cependant assez de talent pour créer des édifices originaux; nous le savons par la construction du palais de Revere, près de Mantoue1; de ceux de Saviola, de Gonzaga, et de l’église de Soave; par la restauration du « Palazzo délia Ragione » ou « di Virgilio », à Mantoue même; par les nombreuses invitations que lui adressèrent différents princes ou différentes administrations. L’œuvre du dôme de Milan sollicita ses lumières à diverses reprises, notamment pour la construction de la coupole destinée à recouvrir le transept; le roi Ferdinand de Naples et son fils le duc de Calabre l’appelèrent auprès d’eux en 1490, après la mort de Giuliano da Majano (voy. t. I, p. 116).
Luca Fancelli, malgré ses éternelles doléances, semble avoir acquis une belle aisance par ses travaux d’architecte et de sculpteur ; aussi, lorsqu’il maria sa fille Claire au Pérugin, put-il lui donner la dot respectable de 5oo florins. — Il mourut vers i5oi.
Les nombreux monuments élevés sous ses ordres pour les Gonzagues sont aujourd’hui soit détruits, soit défigurés, en dehors des églises Saint-Sébastien et Saint-André, et du palais de Revere.
Tandis que l’inspiration de Bramante renouvelait l’architecture en Lombardie, en Ombrie et à Rome, tandis que les laborieux efforts des San Gallo portaient à sa perfection le style florentin, avec la sécheresse qui en était inséparable, Venise développait, sans parti pris comme sans enthousiasme, un style qui finit, grâce à la force des choses, par acquérir de la cohésion et de l’originalité.
De même que Florence, Venise comptait plusieurs familles d’architectes, les Buon, les Lombardi, les Riccio ou Rizzo. Mais il s’en fuit de beaucoup que la lumière soit faite sur la personnalité des membres de chacune de ces dynasties : moins bien partagés que les San Gallo, par exemple, ils se pré-
de Cosme (1464); ce qui nous forcerait d’admettre qu’il commença de travailler pour lui à partir de l’âge de cinq ans !
1. Ce monument, peu connu et qui existe encore, est décrit dans la brochure de W. Braghirolli, p. 5, 6.
LES ARCHITECTES VENITIENS
sentent à nous avec un bagage collectif, et non avec une série d’ouvrages révélant chacun une individualité bien tranchée. Une particularité commune à Venise aussi bien qu’à Florence et à Milan, c’est le cumul de l’architecture avec la sculpture : Martino, Pietro, Antonio et Tullio Lombardi, ainsi qu’Antonio lliccio et Alessandro Leopardi, maniaient simultanément le compas et Fébauchoir1.
Temanza ouvre son recueil des Vite dei pin celebri Architetti e Scultori vene^iani par la biographie de Fra Francesco Colonna, autrement dit l’auteur du Songe de Polyphile. Il est certain en effet que les théories de cet esthéticien bizarre, qui parurent en 1499 à Venise dans le superbe in-folio imprimé par Aide Manuce, exercèrent une grande influence sur le développement de l’architecture vénitienne; elles contribuèrent entre autres à la familiariser avec les modèles de l’antiquité.
Rien ne prouve que le frère Colonna soit jamais sorti du domaine de la spéculation : avec une culture moins haute, les Lombardi se sont immortalisés par une foule de constructions qui n’ont cessé de compter parmi les plus intéressantes de Venise.
Ces artistes, dont la généalogie est loin d’être débrouillée, étaient originaires de Carona, près de Lugano (t. I, p. 168, 480), et non de Casate, comme l’a avancé M. Caffi : ils appartenaient donc à la classe des « magistri comacini ».
Martino Lombardo, le chet de la dynastie, fut l’architecte de la « Scuola di San Marco », peut-être aussi de l’église San Zaccaria (t. I, p. 480).
Son fils Pietro construisit en 1481 le palais Vendramin-Calergi, de 1481 à 1489 l’église « Santa Maria dei Miracoli » (avec 60 ducats seulement de traitement par an), puis l’église « Sant’ Andrea alla Certosa » (détruite); en 1496 il éleva la tour de l’Horloge. A partir de 1496 il dirigea la construction des deux premiers étages des Vieilles Procuraties; en 1498 il succéda à Riccio comme architecte en chef du palais ducal, aux appointements de 120 ducats. En i5o2 il éleva le dôme de Cividale. En l5o8 il fut chargé, avec son fils Giulio, de construire la « Scuola délia Misericordia », d’après les plans d’A. Leopardi. (Il travaillait donc tantôt comme architecte, tantôt comme entrepreneur.) Cet artiste éminent mourut vers 1 5 1 5.
Antonio Lombardo (-j- 1 5 1 6) , fils de Pietro, semble n’avoir travaillé qu’en sous-ordre avec son père et ses frères.
Quant à Tullio Lombardo, également fils de Pietro, il brilla comme sculpteur autant que comme architecte. En cette dernière qualité il construisit une partie de l’église San Salvatore de Venise et différents édifices de Padoue. Il mourut vers 1 532 selon les uns, vers 1 5 5 <9 selon les autres.
Moro Lombardo reconstruisit en 1492 l’église de Santa Maria Formosa.
1. Ces noms sont à ajouter à la liste des « Encyclopédistes » que nous avons publiée p. iq3. E. Müntz. — II. Italie. I.'Age d’Or.
L’émule des Lombardi fut le Véronais Antonio Bregno plus connu sous le nom de Rizzo ou Riccio (probablement à cause de ses cheveux crépus). Né en 1430, il se fixa de bonne heure à Venise, où il obtint la direction de l’atelier de sculpture attaché au palais ducal. Il prit part en 1474, comme ingénieur militaire, à la défense de Scutari assiégée par les Turcs, y fut dangereusement blessé et fit preuve d’une telle valeur, qu’après son retour le Sénat vénitien lui accorda une pension pour une période de vingt ans. Après l’incendie d’une partie du palais ducal en 1483, on le nomma architecte en chef, aux appointements de 125 ducats par an. De longues années durant il dirigea avec talent ce travail considérable et construisit sur la cour la partie qui longe le canal latéral, ainsi que l’escalier des Géants; mais en 1498 ses malversations le forcèrent à prendre la fuite et à se réfugier à Foligno, où il mourut le 14 mars de la même année.
Alessandro Leopardi composa en 1607 le modèle de la « Scuola délia Misericordia »; mais les intrigues des Lombardi le forcèrent en 1 5 1 5 à abandonner la direction de cette construction.
Bartolommeo Buon le jeune (originaire de Bergame, mort en 1629) ajouta en 1 5 1 o au campanile de la place de Saint-Marc son couronnement, dirigea l’édification du troisième étage des Vieilles Procura ties et fournit, assuret-on, en 1 5 1 7, Ie plan de la « Scuola di San Rocco » (attribuée par Selvatico à Scarpagnino), où se trouve inauguré un style nouveau.
Guglielmo Bergamasco (Guglielmo da Alzano, d’après M. Caffi), architecte en même temps que sculpteur (« tagliapietra »), construisit, sous la direction de Bartolommeo Buon, le troisième étage des Vieilles Procuraties, le palais des « Camerlinghi » (1 525), et peut-être aussi la petite façade de la cour du palais des Doges (i52o).
Antonio Scarpagnino, « proto » ou architecte en chef de l’Office du sel (auquel ressortissaient une foule de constructions importantes), reconstruisit, après l’incendie de 1 5 1 3 , le quartier du Rialto (1 5 14-1 522), ouvrage trop déprécié par Vasari. Cet artiste dirigea plusieurs autres constructions intéressantes, notamment celle de l’église « San Giovanni Elemosiniere ». D’après Temanza et Selvatico, il mourut vers 1 558.
Un autre architecte célèbre, Fra Giocondo, fit de nombreuses apparitions à Venise : il sera question plus loin des projets qu’il composa pour cette ville.
Nous avons fait connaissance avec les hommes. Etudions à leur tour les œuvres.
Dans l’architecture religieuse, le style que l’on appelle « Architettura Lom-
1. Perkins, les Sculpteurs italiens. — Bernasconi, Cenni intorno la Vita e le Opéré di Antonio Ri\\o, Vérone, i85ç), et l’Appendice publié en 1 863. — J’ai avancé, dans les Arts à la Cour des Papes (t. I, p. 40), qu’Antonio Riccio travaillait à Rome en 1482; mais il s’agit évidemment d'un de ses homonymes (le personnage est qualifié d’ « Antonius Riccius de Venetiis »), peutêtre de son père.
LES ARCHITECTES VENITIENS
bardesca », en souvenir de ses créateurs les Lombardi, forme un compromis entre le style byzantin et la Renaissance. Les églises de « Santa Maria dei Miracoli » (1481-1489), de SS. Giovanni et Crisostomo (1488), la « Scuola di San Giovanni Evangelista » (1481) et la « Scuola di San Marco » ( 1 }85) continuent la tradition inaugurée à San Zaccaria (1456). Ce sont les mêmes frontons semi-circulaires, la même lourdeur et la même incohérence, malgré la présence d’une foule de motils charmants si on les considère isolément. La prépondérance de l’élément sculptural — un des traits distinctifs de l’architecture vénitienne — s’y affirme déjà nettement.
Prenons l’église « Santa Maria dei Miracoli », ouvrage authentique de Pietro Lombardo'. La façade comprend un grand mur percé d’une porte, de deux fenêtres, d’un oculus gigantesque et de trois autres oculi plus petits (on notera la prédilection des Vénitiens pour ces ouvertures circulaires si disgracieuses), le tout mal relié. Quant à l’intérieur, il est plus bizarre encore et nous montre avec quel sans gêne les architectes vénitiens s’affranchissaient à l’occasion de la tradition religieuse :
plus de plan en forme de croix, mais une nef unique sans transept, avec un autel fort élevé, une abside carrée, et une voûte en bois, en forme de berceau. La décoration sculpturale, sur laquelle nous reviendrons plus loin, masque heureusement ces défauts et ces lacunes.
Non moins graves sont les reproches que l’on peut formuler contre la « Scuola di San Marco », commencée en 1486 par Martino Lombardo ». « On connaît le principe de cette architecture », dit judicieusement Adolphe Lance : « Tout le gros œuvre est maçonné en briques, tandis que la décoration est exécutée en revêtements et incrustations de marbre; en d’autres termes, les parties apparentes de l’édifice ne sont qu’un placage rapporté
Coupole de l'église Sainte-Marie des Miracles à Venise.
1. Bibl. : G. Boni, Santa Maria dei Miracoli in Vcncija. Venise, 1 88 y ; in-8°.
après coup; quant à l’édifice même, il a disparu sous cette parure d’emprunt La façade de la « Scuola » ne fut, on le sent trop, pour Martino
Lombardo, comme pour un peintre sa toile, qu’une surface quelconque à couvrir de ceci et de cela, selon le caprice de sa fantaisie Vous connaissez ces meubles français du xvip siècle, où les ébénistes du temps, gens de beaucoup d’imagination, s’évertuaient à figurer en bois de couleur des temples ou des palais en miniature? Je ne puis mieux comparer l’architecture lombarde qu’à ces petits chefs-d’œuvre de patience et d’adresse. Décuplez les dimensions de ces meubles, substituez les marbres orientaux à l’ébène, à l’ivoire, au bois de rose, et vous aurez une idée de la « Scuola di San Marco ». Est-ce à dire pour cela que le talent, l’habileté, l’imagination même font défaut dans cette composition? Non certes; mais ce qui manque, c’est le raisonnement, le sérieux, le goût élevé que comporte l’art monumental; quelque coquet, quelque gracieux que soit ce joli paravent multicolore, il est impossible de le considérer autrement que comme une espèce d’ouvrage d’ébénisterie1. »
Ajoutons que la façade, avec ses lions en raccourci et ses fausses arcades à caissons (effet de perspective qui rappelle celui de l’église de San Satiro à Milan), a quelque chose d’imprévu, de saisissant.
En résumé, les monuments religieux élevés à Venise entre 1470 et 1620 appartiennent encore essentiellement au style de transition. Il était réservé aux Michèle San Micheli, aux Jacopo Sansovino (après 1 52p), aux Palladio, d’imprimer un nouvel et suprême essor à l’architecture vénitienne, d’en faire la formule par excellence de la magnificence unie à la noblesse.
Dans l’architecture civile, l’indécision qui avait caractérisé les constructions religieuses de la période précédente (t. I, p. 481) fait place, sinon à une netteté comparable à celle des Florentins, du moins à un parti pris véritable, qui n’exclut pas l’indépendance2.
Avec les palais Vendramin-Calergi, construit en 1481 par Pietro Lombardo, et Corner-Spinelli, nous entrons en pleine Renaissance : nous y trouvons, dans le premier, des ordres à pilastres et à colonnes engagées, une corniche très déve-