Excursion en Italie ; Paris, 1873, p
2. Les fonds d’architecture que certains peintres ont ajoutés à leurs fresques ou à leurs tableaux ont cet avantage d’exagérer les qualités et les défauts, les défauts surtout, du style propre à chaque région. Ignorant les difficultés avec lesquelles les architectes véritables avaient à compter dans la réalité, les peintres n’écoutaient, dans ces compositions tout idéales, que la voix de la fantaisie. Ce trait rend particulièrement précieux les dessins dans lesquels Jacopo Bellini a représenté des édifices. C’est le mauvais goût vénitien le plus parfait, une recherche à outrance du piquant et du pittoresque, la violation de toutes les règles : ici un mur gigantesque tout nu, avec de toutes petites fenêtres dans le haut, à 'la façon des habitations orientales , là une accumulation de balcons, de galeries, qui se détachent brutalement sur le fond de l’édifice.
LES ARCHITECTES VENITIENS
loppée, mais d’une ornementation bizarre et incohérente, des fenêtres bilobées à la Brunellesco.
Le palais Corner-Spinelli offre de grandes analogies avec le précédent : c’est le même système de fenêtres bilobées, qui varient toutefois avec des fenêtres à chambranle rectangulaire, et qui tonnent au centre comme une loge. « Par son élévation en trois étages, le palais Corner, dit Charles Blanc, domine
Le Palais Vendramin -Calergi à Venise.
tout ce qui l’entoure. Les proportions en sont excellentes, les matériaux superbes. Le rez-de-chaussée est en bossages; l’ordre ionique règne au premier, le composite au second. Les arcades sont séparées par des colonnes accouplées, engagées dans le trumeau1. »
Comme ces palais sont déjà vivants et colorés, comparés aux palais florentins ! Sur la façade, des ouvertures aussi nombreuses que larges, une « loggia» qui suffit à elle seule à les animer, des balcons, des colonnes, une frise historiée. Et quelle variété dans l’appareil, dans les ordres, dans l’ornementation! Tantôt on frit usage des bossages rustiques; tantôt on emploie de
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précieuses incrustations de marbre. Pour l’éclairage, on se sert tour à tour de fenêtres rectangulaires, cintrées, ogivales, trilobées, de fenêtres précédées d’une balustrade, d’oculi, etc.
Avec la façade principale de la cour du Palais des Doges ( 1 4*83 et années suivantes), nous revenons au système des compromissions. Ce morceau célèbre offre plus d’intérêt pour l’histoire de la décoration architecturale que pour celle de l’architecture même : les lignes de la construction disparaissent sous la profusion des ornements. L’ensemble manque absolument d’air. Aussi, étant donnée cette recherche à outrance du luxe, peu importait que l’on fit usage d’arcs en plein cintre ou d’arcs en ogive; peu importaient la pureté des profils et le rythme des combinaisons. Hâtons-nous d’ajouter que la multiplicité des maîtres préposés à la construction ne contribua pas médiocrement à ce mélange de styles : à cet égard la responsabilité de Riccio doit être dégagée.
Le rez-de-chaussée se distingue par ses arcades cintrées surmontées d’oculi; le premier étage — avec des arcades gothiques ■ — correspond assez exactement au rez-de-chaussée, mais le second étage (avec des frontons semicirculaires) ne correspond plus au premier, pas plus que le troisième ne correspond au second. On remarquera la prédilection des architectes pour les fenêtres surhaussées, extraordinairement hautes et étroites.
L’Escalier des Géants (gravé p. 289), qui conduit de la cour du palais au premier étage, et qui est ainsi appelé, non à cause de ses dimensions, mais à cause des deux statues colossales de Sansovino posées au sommet de la rampe, n’a que trente marches; « mais il faut une heure, dit Charles Blanc, pour le monter, si l’on veut en examiner en détail les innombrables sculptures : d’abord sur les premiers socles, deux paniers de nèfles couverts de paille; ensuite les rampes en losanges percées à jour, les montants travaillés comme des étuis d’ivoire, rehaussés d’armes et de trophées, mais d’un relief discret; les marches enfin, incrustées, dans leur épaisseur, des métaux les plus finement gravés1 ».
A côté de la façade principale, la petite façade située à gauche de l’Escalier des Géants mérite une mention : elle aurait pour auteur, d’après Selvatico, Pietro Lombardo (1499-1511), d’après J. Burckhardt, Guglielmo Bergamasco (i52o).
Parmi les nombreux autres édifices publics ou privés, contentons-nous de citer les Vieilles Procuraties, avec leurs trois ordres de colonnes et leurs oculi sous l’entablement, le « Eondaco dei Tedeschi » (l’Entrepôt des Allemands), attribué à Fra Giocondo', dont le plan a peut-être été mis en œuvre par l’Allemand Hieronymus (i5o6). Cet édifice, d’un style encore assez hésitant,