‹ Histoire de l'art pendant la renaissance (volume 2)Chapitre 210 sur 284 · LES TYPES DES PEINTRES · texte numérisé non relu

LES TYPES DES PEINTRES

M. Taine a fait ressortir avec une merveilleuse lucidité la connexité entre le génie de Léonard et la culture de son temps, cette culture qui alliait aux souvenirs de l’antiquité toutes les conquêtes des temps modernes. Qu’on me permette de reproduire ici cette caractéristique aussi pénétrante qu’éloquente : « Peut-être, dit M. Taine, n’y a-t-il point au monde un exemple d’un génie si universel, si inventif, si incapable de se contenter, si avide d’infini, si naturellement raffiné, si lancé en avant, au delà de son siècle et des siècles suivants. Ses figures expriment une sensibilité et un esprit incroyables; elles regorgent d’idées et de sensations inexprimées. A côté d’elles, les personnages de Michel- Ange ne sont que des athlètes héroïques; auprès d’elles, les Vierges de Raphaël ne sont que des enfants placides dont l’âme endormie n’a pas vécu. Les siennes sentent et pensent par tous les traits de leur visage et de leur physionomie; il faut un certain temps pour se mettre en conversation avec elles : non pas que leur sentiment soit trop peu marqué, au contraire il jaillit de l’enveloppe entière; mais il est trop délié, trop compliqué, trop en dehors et au delà du commun, insondable et inexplicable. Leur immobilité et leur silence laissent deviner deux ou trois pensées superposées et d’autres encore cachées derrière la plus lointaine; on entrevoit confusément ce monde intime et secret, comme une délicate végétation inconnue sous la profondeur d’une eau transparente. Leur sourire mystérieux trouble et inquiète vaguement; sceptiques, épicuriennes, licencieuses, délicieusement tendres, ardentes ou tristes, que de curiosités, d’aspirations, de découragements on y découvre encore! Quelquefois, parmi de jeunes athlètes, fiers comme des dieux grecs, on trouve un bel adolescent ambigu, au corps de femme, svelte et tordu avec une coquetterie voluptueuse, pareil aux androgynes de l’époque impériale, et qui semble, comme eux, annoncer un art plus avancé, moins sain, presque maladif, tellement avide de perfection et insatiable de bonheur qu’il ne se contente pas de mettre la force dans l’homme et la délicatesse dans la femme, mais que, confondant et multipliant par un singulier mélange la beauté des deux sexes, il se perd dans les rêveries et les recherches des âges de décadence et d’immoralité1. »

Le culte de la forme ne passionnait pas moins les peintres que l’expression des sentiments : tous, petits comme grands, poursuivaient cette pureté ou cette vigueur de lignes, cette chaleur de coloris que la nature vivante n’offre que rarement; tous s’efforcaient de substituer un idéal, inspiré de la perfection classique, au réalisme propre à la plupart des Primitifs. Ainsi ils retrouvèrent le galbe, la noblesse, la beauté parfaite que les Grecs avaient révélés à l’univers vingt siècles auparavant.

Mais ce n’est pas à dire qu’ils se soient inspirés des anciens : ils ont reproduit ou idéalisé les modèles qu’ils avaient sous les yeux. Dominée comme elle l’était par les souvenirs de l’antiquité, la sculpture de l’Age d’Or s’était limitée de

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