L'ICONOGRAPHIE CHEZ LES PEINTRES
Pour les tableaux de chevalet, la Madone et l’Enfant Jésus continuent à former un thème de prédilection. Je ne rappellerai pas ici quels efforts Raphaël, le peintre par excellence des Vierges, tenta pour renouveler le sujet et pour le varier; quels prodiges il accomplit dans cette donnée en apparence si limitée1. Une longue série de ses tableaux représente Marie et son fils, dans l’intimité, se prodiguant des caresses ou jouant l’un avec l’autre, tout à fait dans les données réalistes du xvl‘ siècle. Parfois, sans sortir des bornes du respect, il revêt Marie du costume des paysannes (la Vierge à la chaise ) ou des bohémiennes (la Vierge Aldobrandini ). La Madone et l’Enfant constituent aussi le motif favori de Léonard de Vinci. Bon nombre de tableaux similaires tirent leur nom de quelque détail plus ou moins vulgaire, pour ne pas dire trivial. Nous avons une série de Vierges au chai (dessins de Léonard de Vinci, tableau du Musée de Naples attribué à Raphaël, etc.), une Vierge à la casserole, etc.
En un mot, le vieux levain florentin conserve longtemps encore son énergie.
Les Saintes Conversations (t. I, p. 599), qui ne sont d’ailleurs qu’une variante des Madones, offrent d’ordinaire plus de solennité. Quoique connu des Primitifs (par exemple de Fra Angelico, dans une de ses peintures du couvent de Saint-Marc, et de Piero délia Francesca, dans son tableau du Musée de Brera), ce genre de composition, qui nous montre des saints rangés autour du trône de la
l’art. Telle fut cette commande d'un Saint Christophe, de dis brasses de haut, faite à Antonio Pollajuolo.
Il faut bien reconnaître, d'autre part, que même au xvr siècle les images miraculeuses faisaient souvent concurrence aux miracles de l’art. A Florence, l’autorité civile envoyait chercher, à tout instant, en grande solennité, le tableau de la Vierge de Vhnprumta, et invoquait son assistance contre la pluie, contre la sécheresse, contre les épidémies. Parfois aussi le Magistrat, au moment de prendre quelque résolution grave, demandait des inspirations à cette image vénérée. (Landucci, Diario fiorentino, p. 44, iq3, 209, 238, 25o, .279, 291, 3o8, 3a8,
1. Voy. Raphaël, sa vie , son œuvre et son temps; 2° édit., p. 1 83 et suiv.
Type de Vierge, par Raphaël. (Musée du Belvédère.)
Vierge, prit surtout son essor dans la seconde moitié du siècle. A la Madone de Saint-Zenon et à la Madone de la Victoire de Mantegna firent suite une infinité de tableaux vénitiens similaires (Luigi Vivarini, les Bellin, Cima, Carpaccio, le Giorgione, etc.); Lorenzo di Credi, le Pérugin et Francia en peignirent également un grand nombre. Mais ce furent principalement Fra Bartolommeo et Raphaël qui les mirent en faveur, en rompant la symétrie du groupement et en y introduisant un élément dramatique. Quels progrès dans cette voie chez Raphaël, depuis la Sainte Famille du duc de Ripalda et la Madone Ansidei, jusqu’à la Vierge au baldaquin , la Madone de Foligno, la Madone au poisson et la Madone de Saint-Sixte, éclatantes apothéoses de la mère du Christ!
Parmi les sujets les plus ingrats dictés par l’iconographie religieuse figurait la Visitation. Rien de moins plastique, de moins pittoresque. Seul Domenico Ghirlandajo a trouvé une formule satisfaisante dans son tableau du Louvre : au lieu de représenter la Vierge et sainte Elisabeth qui s’avancent l’une vers l’autre, assez embarrassées de leur contenance, il a, par un trait de lumière, fait prosterner sainte Elisabeth aux pieds de la Vierge, qui la relève avec modestie. Raphaël lui-même n’a pas trouvé si bien dans son malencontreux tableau du Musée de Madrid.
Fut-ce un bonheur ou un malheur ? Toujours est-il que les catégories n’étaient pas délimitées alors comme elles Font été dans la suite. La peinture de genre n’existait pas en tant que branche distincte, par cela même qu’elle se mêlait, ou peu s’en faut, à toutes les peintures d’histoire. Les compositions de Benozzo Gozzoli, de Ghirlandajo, de Pinturicchio, de Carpaccio sont-elles autre chose que des accumulations d’épisodes, dont chacun, pris à part, formerait un tableau de genre complet ! Signorelli lui-même, dans ses fresques de Monte Oliveto Maggiore, a esquissé quelques scènes offrant tous ces caractères, par exemple la jeune servante d’auberge qui verse à boire aux moines en rupture de ban. Comme tableaux de genre proprement dits, on ne peut guère citer que certains tableaux d’accouchées (p. 48) , et une composition de Melozzo da Forli, peinte dans sa ville natale, sur la devanture d’un magasin, un commis de magasin occupé à brandir un pilon au-dessus d’un mortier. Cette fresque, connue sous le nom de « il Pestapepe » (le pileur de poivre), se trouve aujourd’hui au Gymnase Morgagni; elle est fortement endommagée1.
Par une contradiction apparente plutôt que réelle, le Portrait, qui forme
1 . Les. visiteurs du Musée de Bâle, en arrivant devant l’enseigne du maître d’école peinte par Holbein, ne manquent pas de déplorer qu’un maître aussi illustre se soit vu contraint d’accepter une tâche si humble. Mais en Italie même, au temps des Raphaël et des Michel-Ange, des artistes de mérite ne montraient nulle répugnance pour ce genre de productions. En dehors de Melozzo, on peut invoquer l’exemple d’Agnolo Bigio, frère de Francia Bigio : cet artiste peignit pour le parfumeur Ciano de Florence une enseigne avec une bohémienne en train de dire la bonne aventure à une dame. (Vasari.)